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Terrorisme d’État

1980 : carnage à Bologne, 85 morts

1980 : carnage à Bologne, 85 morts

L’émotion que suscitent des attentats meurtriers est mauvaise conseillère. Dans les précedents historiques qui ont endeuillé l’Europe, comme à Bologne (1980) ou Moscou (1999), les revendications étaient fausses et les coupables, trop rapidemment désignés, n’étaient pas les bons. Dans ce type d’enquête, toutes les hypothèses doivent être envisagées y compris la plus pénible : celle de la « stratégie de la tension ». Dans l’exemple italien, il s’agissait pour une partie de l’appareil d’État, soutenue par l’OTAN, de dresser la population contre les communistes. Aujourd’hui, on ne brandit plus « le péril rouge », mais le « danger islamique ». Rien ne permet pour autant de privilégier cette piste.

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Les bombes de Madrid venaient juste d’exploser, le 11 mars 2004, que le ministre de l’Intérieur espagnol, avant même le début de l’enquête, désignait déjà les coupables : l’organisation indépendantiste basque ETA. Quelques heures plus tard, d’autres voix autorisées évoquaient la piste Al Qaïda. Interrompant leurs émissions pour se consacrer à l’information continue, les grandes chaînes de télévision européennes extrapolaient alors les diverses conséquences possibles de ces deux hypothèses. Ce faisant, les uns et les autres cédaient à l’intention des commanditaires : ils perdaient leur sang-froid et se laissaient submerger par leurs émotions. Les commentaires entendus depuis ne nous apprennent rien sur les faits, mais beaucoup sur les préjugés de ceux qui les commentent.

Précédents historiques

La fonction du journaliste doit être ici d’analyser l’événement au regard de sa logique interne, du mode opératoire choisi, des cibles visées, des enjeux qu’il représente. Pour cela, il s’appuie notamment sur l’étude comparative des précédents historique. Ainsi, attribuer une opération de cette importance à un groupe basque uniquement parce qu’elle a lieu en Espagne est un peu léger. Nous devons nous souvenir que les attentats les plus meurtriers en Europe depuis soixante ans, ceux de Moscou (250 morts en septembre 1999) et celui de Bologne (85 morts en 1980), furent trop rapidement attribués à des opposants fanatiques alors qu’ils relevaient de la « stratégie de la tension ». Rien ne permet d’affirmer que ce schéma est applicable aux attentats de Madrid et il ne s’agit pas de nous engouffrer dans cette hypothèse plutôt que dans une autre. Mais aucune piste ne doit être écartée. Pour mieux cerner, celle-là, souvenons-nous à titre d’exemple des événements d’Italie.

Comme dans les attentats de Madrid, c’est une cible ferroviaire qui est visée, le 2 août 1980 : une bombe explose dans la gare de Bologne, faisant 85 morts et plus de 150 blessés. Comme à Madrid, la bombe, posée dans la salle d’attente de seconde classe de la gare, elle-même un nœud ferroviaire pour l’ensemble du pays, en plein mois d’août, visait à tuer un maximum de passants. Ce qui, contrairement à la légende véhiculée par certains de nos confrères spécialisés dans le terrorisme, n’est pas systématiquement le cas de tous les attentats. Enfin, la cible est populaire : Bologne était un bastion du Parti communiste italien ; à Madrid, ce sont des trains de banlieue venus des quartiers ouvriers qui ont été visés.

Dans leur enquête sur l’attentat de Bologne, les juges italiens, forts de leur expérience des années de plomb et du terrorisme orchestré avec la complicité de l’État, se sont rapidement orientés sur la piste de l’extrême droite. Mais ils en ont été distraits par des renseignements fournis par les services secrets italiens du général Santovito [1]. Ces informations ont égaré les juges sur une multitude de fausses pistes. Selon les magistrats, dont la version est confirmée par les actes de la Cour de cassation du 23 novembre 1995, « le SISMI leur a fait parvenir une masse d’informations difficilement vérifiables, afin de les lancer dans des recherches aussi improductives qu’exténuantes ».

La tragédie de Bologne est l’aboutissement d’une série d’attentats particulièrement meurtriers qui ont secoué l’Italie depuis le début des années 1970. L’un des premiers épisodes survient le 12 décembre 1969. Ce jour là, à Milan, à 16 h 37, une bombe ravage le hall de la Banque de l’agriculture, tuant 16 personnes et en blessant 88. Quelques minutes auparavant, un employé de la Banque commerciale italienne a trouvé dans les locaux une serviette noire contenant une autre bombe dont le système de mise à feu n’a pas fonctionné. 20 minutes plus tard, à Rome, un second engin explose dans le passage souterrain de la Banque nationale du travail, faisant 16 blessés. À 17 h 22 et 17 h 30, deux nouvelles bombes explosent : l’une devant le monument aux morts de la ville de Rome, l’autre à l’entrée du musée du Risorgimento, piazza Venezia. Heureusement, cette dernière vague ne fait que 4 blessés.

Présomption de culpabilité

Ces attentats synchronisés étaient-ils le fait de l’extrême gauche, de l’extrême droite ou d’autres commanditaires ? Les enquêteurs imputent immédiatement la responsabilité des 4 explosions aux anarchistes italiens. Dans un télex envoyé par le ministère italien de l’Intérieur, le 13 décembre 1969, à toutes les polices européennes, les autorités affirment qu’elles « [dirigent leurs] premiers soupçons vers les cercles anarchisants ». Dans la foulée, la police perquisitionne le siège de toutes les organisations gauchistes, ainsi que de quelques formations d’extrême droite en évitant les deux plus importantes, Ordine Nuovo et Avanguardia Nazionale. La presse embraye sur « une incroyable campagne contre les extrémistes de gauche » [2].

L’enquête est d’une rapidité foudroyante : une dizaine d’anarchistes membres des cercles « Bakounine » et du « 22 mars » sont arrêtés, « de lourdes présomptions » pesant sur eux d’après les policiers. Ceux-ci se focalisent sur Pietro Valpreda, un anarchiste, danseur de profession. Certains de ces amis ont été arrêtés à la suite des attentats perpétrés à Milan le 25 avril 1969, contre le pavillon Fiat de la Foire de Milan et le bureau de change de la gare centrale. Un témoin miraculeux pour l’accusation, chauffeur de taxi, l’accuse : il s’agit de Cornelio Rolandi qui avouera plus tard à l’avocat de Valpreda que le chef de la police de Milan lui a indiqué qui il devait reconnaître. Membre à la fois du Parti communiste et du MSI, le parti néo-fasciste italien, il meurt l’année suivante d’une « pneumonie foudroyante sans fièvre », ajoutant ainsi son nom à la longue liste des morts suspectes. Le complice présumé de Valpreda, Giusepe Pinelli, cheminot anarchiste, est défenestré à l’issue d’un interrogatoire. L’épisode dramatique inspirera au prix Nobel Dario Fo sa célèbre pièce Mort accidentelle d’un anarchiste.

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Les pistes conduisant à l’extrême droite, et notamment le rapport du bureau du contre-espionnage italien (SIO) sur la participation de Mario Merlino et Stefino Delle Chiaie [3], figure fasciste bien connue, sont enterrées. Pourtant, comme l’écrit Frédéric Laurent, « le néo-fascisme est une réalité. Pour ceux qui l’ont étudié, c’est une réalité plus inquiétante que la fantasmatique « internationale terroriste » dont une certaine presse nous peint régulièrement le tableau terrifiant, avec ses chefs d’orchestre tout-puissants tirant les ficelles dans l’ombre à Moscou, Tripoli ou Pyongyang » [4].

La stratégie de la tension

Avec le recul, la fin de la Seconde Guerre mondiale semble avoir marqué le véritable début d’un usage répété de méthodes terroristes par les États, afin de déstabiliser leurs propres systèmes démocratiques et de limiter les libertés individuelles. Ainsi, « loin d’être un acte isolé, le massacre de Milan est le point culminant d’une offensive concertée de déstabilisation du régime parlementaire italien. Cette « stratégie de la tension » comme l’a baptisée un journaliste de l’Observer est exemplaire. Exemplaire parce que, depuis [1968] elle fait de l’Italie un véritable laboratoire de la subversion de droite. Exemplaire aussi parce qu’elle révèle les techniques employées par les hommes de l’extrême droite, les moyens dont ils disposent et le soutien qu’ils peuvent attendre d’une fraction de l’appareil d’État » [5].

La « stratégie de la tension » peut être définie comme une campagne visant à créer un effondrement de l’ordre et de la loi, et par ricochet une crise de confiance des citoyens vis-à-vis d’un gouvernement démocratiquement élu, créant ainsi les conditions d’une prise de pouvoir par l’armée. Elle peut également simplement permettre de créer une psychose sécuritaire au sein de la population qui se tournera en conséquence vers les formations politiques les plus autoritaires. L’Italie, sous le coup d’une recrudescence de la violence politique des formations d’extrême gauche, mais surtout des néo-fascistes bénéficiant de la bénédiction des autorités [6], adopte une série de dispositions policières et législatives particulièrement attentatoires aux libertés individuelles. C’est le cas de la loi Reale, adoptée le 22 mai 1975, qui « donne à la police la prépondérance d’exercice sur la magistrature. La police peut perquisitionner et arrêter une personne sans mandat du juge d’instruction, sur seul soupçon. Les interrogatoires ont lieu sans la présence d’avocat, même commis d’office (ce qui viole l’article 3 de la Constitution sur l’égalité devant la loi » [7]. En 1979, le décret-loi Cossiga allonge la durée de détention préventive pour les affaires liées au terrorisme, et autorise les écoutes téléphoniques. Des dispositions similaires ont été réactivées aux États-Unis et dans de nombreux pays alliés depuis le 11 septembre 2001, avec l’USA PATRIOT Act, les lois anti-terroristes adoptées en Grande-Bretagne, en Allemagne, et au Canada. En France, après l’adoption de la loi Perben II et le renforcement du Plan Vigipirate, la police dispose de pouvoirs d’exception accrus dans la lutte contre le terrorisme [8].

Mobiliser l’opinion publique contre un bouc émissaire

Si les exécutants des attentats italiens ont été identifiés, et parfois condamnés, on ignore toujours qui furent exactement les commanditaires. Tout au plus peut-on affirmer que cette stratégie avait été déterminée par les services secrets de l’Alliance atlantique, sans exclure qu’ils aient été débordés par les sous-traitants qu’ils avaient recrutés dans les milieux d’extrême droite, et qu’ils ont été mis en œuvre grâce à la complicité d’agents placés au plus haut niveau de l’État italien. Pour les services de l’OTAN comme pour les néo-fascistes, les Italiens n’avaient pas conscience du péril rouge et il fallait les faire souffrir pour les dresser contre les communistes. Ce mode de raisonnement n’est pas l’exclusivité des services atlantiques. Les attentats de Moscou survinrent, en 1999, lorsque Vladimir V. Poutine devint Premier ministre. Ils furent attribués aux Tchétchènes. Depuis, des responsables du FSB ont admis qu’ils étaient en réalité l’œuvre d’officiers de leur service qui entendaient contraindre le gouvernement à relancer la guerre et y parvinrent. Quoi qu’il en soit, ce qui distingue ce type d’attentat des autres, c’est qu’il vise à provoquer une réaction émotionnelle forte pour mobiliser l’opinion publique contre un bouc émissaire.

Ces exemples nous incitent à la plus extrême précaution dans la désignation des responsables des attentats de Madrid comme dans la vérification des éventuelles revendications.

Pour en savoir plus : lire l’ouvrage de référence, Les Armées Secrètes de l’OTAN, par Daniele Ganser, éditions Demi-lune, 2007.

[1] Celui-ci est arrivé à la tête du SISMI grâce à la loge P2 dont il est membre. En 1981, il est démis de ses fonctions lors du scandale de la loge maçonnique. En 1984, il meurt des suites d’une opération à Florence, mais son décès est considéré comme un assassinat déguisé par des membres de la Commission d’enquête parlementaire sur la P2.

[2] L’Orchestre Noir, de Frédéric Laurent, Stock, 1978.

[3] Stefino Delle Chiaie est à la tête d’un groupe terroriste italien néo-fasciste, dont les membres en exil vont rejoindre les rangs du projet Condor mené par Klaus Barbie en Bolivie et dont les objectifs sont fixés par la CIA. Lui-même sera recruté par Barbie à la fin des années 1970, notamment pour une tentative de coup d’État à La Paz. Voir « Klaus Barbie : A Killer’s Career », par Kai Hermann, Covert Action, hiver 1986.

[4] L’Orchestre Noir, op.cit.

[5] L’Orchestre Noir, op.cit.

[6] Sur l’ensemble des attentats qui vont secouer le pays, essentiellement attribués à l’extrême gauche à l’époque (qu’il s’agisse des Brigades Rouges, des anarchistes ou d’autres groupes encore), un rapport du ministère de l’Intérieur de 1981 affirme au final que 67,55 % des violences commises en Italie de 1969 à 1980 sont imputables à l’extrême droite, 26,5 % à l’extrême gauche et 5,95 % à d’autres organisations.

[7] « Justice « de plomb » en Italie », par Anne Schimel, Le Monde Diplomatique, avril 1998.

[8] Pour un détail des législations adoptées après le 11 septembre, voir Le Top 15 des États les plus liberticides par le Collectif Libertés Immuables (Fédération Internationale des ligues des Droits de l’homme, Human Rights Watch, Reporters sans frontières).

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Action secrète
Alors que le droit international a consacré le principe de souveraineté des États, les grandes puissances n’hésitent pas à corrompre des gouvernements, à déstabiliser des sociétés, à éliminer des dirigeants, voire à renverser des régimes par l’action secrète. Cette forme d’ingérence s’avère relativement peu coûteuse par rapport aux gains que l’on peut en attendre, mais elle mine la confiance entre les États.
À ce jeu, les Anglo-Saxons sont passés maîtres. Unis au sein d’un pacte militaire secret conclu en 1948 (UK-USA + Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), ils ont développé des outils d’espionnage et d’action clandestine au service d’un projet commun, celui de la Guerre froide. Ils rivalisaient alors avec l’Union soviétique face à laquelle ils avaient atteint une supériorité indéniable en la matière. La Chine maoïste et la France post-coloniale ambitionnèrent également de tenir par ce biais des zones d’influence, principalement en Afrique.
Après la dissolution de l’URSS, ce paysage fut entièrement renouvelé. La Chine a renoncé au financement tous azimuts de groupes armés révolutionnaires et s’est focalisée sur le renseignement utile au développement de la coopération économique. La France se retire de son pré carré africain au profit de l’Union européenne. Les services russes, qui auraient dû être engloutis dans le néant eltsinien, se sont attachés à restructurer le pays et sa zone historique d’influence (États nouvellement indépendants ex-soviétiques) en luttant contre les ingérences extérieures et non en s’ingérant dans le reste du monde.
À partir de 1995, les Anglo-Saxons ont investi massivement dans leurs services secrets, dont ils ont triplé le budget en une quinzaine d’années. En outre, ils ont intégré les services israéliens dans leur dispositif, parfois comme un membre à part entière de leur communauté, parfois comme un simple sous-traitant. En 2009, les services anglo-saxons (Israël non compris) emploient au total plus de 250 000 hommes et disposent de plus de 100 milliards de dollars US (soit 15 fois plus que ceux de la Russie leur principal compétiteur virtuel). De facto, l’espionnage et l’action clandestine sont devenus les outils essentiels de la globalisation forcée.
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