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Sortie à peine de l’isolement imposé par le régime stalinien, l’Albanie a vu son horizon économique bloqué par les embargos divers imposés à ses voisins. Le trafic destiné à casser ces embargos est très vite devenu l’activité la plus lucrative de ce pays. Au delà des transformations politiques formelles, une nouvelle réalité s’est imposée, celle, ancestrale, des clans (fares). Ces derniers sont les protagonistes du passage d’une économie informelle qui trangresse les dispositions à celle du trafic de tous les produits illicites, drogues et main-d’œuvre clandestine en premier lieu. Les défaillances de l’Etat albanais jointes à l’inattentive condescendence manifestée par l’Occident (à l’exception des Etats-Unis qui ont tenté, durant une courte période antérieure aux accords de Dayton, de prendre pied dans la région) à l’égard de ce pays pourtant si fragile ont permis la naissance et l’épanouissement des sociétés bancaires pyramidales. Celles-ci ont joué, ces deux dernières années, un rôle important dans le blanchiment de fonds issus aussi bien des activités des organisations albanaises que celles des mafias italiennes. L’effondrement de ces banques informelles a jeté l’ensemble du pays dans le chaos, ouvrant des nouvelles perspectives à ces mêmes organisations.

Les trois modalités du trafic albanais

Longtemps aux mains des Kosovars, le marché de l’héroïne dans les pays germanophones a connu des mutations spectaculaires ces deux dernières années. Les ressortissants du Kosovo achetaient la drogue à Istanbul et la revendaient dans les pays de l’Europe de Schengen à des prix défiant toute concurrence (65 000 à 81000 francs le kilogramme). Ainsi, à Shijac, à vingt kilomètres de Tirana, les maisons toutes neuves, souvent avec piscine, arborent des drapeaux suisses. En moins de trois ans, plus de 600 "palais" ont poussé comme des champignons dans cette ville. Le député local, Azem Ajdari, les montre aux visiteurs avec fierté en présentant sa ville comme un modèle pour toute l’Albanie. Le fait que plusieurs jeunes de Shijac soient aujourd’hui pensionnaires des prisons suisses et allemandes et que d’autres soient devenus toxicomanes, est considéré comme un accident de parcours, le prix de la prospérité. Les filières nordistes ont fini, à la longue, par faire concurrence aux réseaux turcs qui pourtant les approvisionnaient. Cette opposition endémique entre les anciens fournisseurs et leurs clients n’est pas étrangère au nombre grandissant de personnes d’origine albanaise arrêtées tout au long de la route des Balkans, en Autriche et en Suisse. Cette année, en Allemagne, les ressortissants albanais et les Albanais du Kosovo constituent, après les Turcs, le deuxième groupe (près de 800 personnes) de ressortissants étrangers arrêtés pour trafic d’héroïne.

Parallèlement, une production macédonienne d’héroïne, certes limitée mais néanmoins significative, a fini par trouver des débouchés vers les ports au sud de l’Albanie, et s’est substituée au trafic de pétrole transitant par Pogradesh mais en sens inverse. Ainsi, les fares du nord et du sud, ces clans élargis qui s’étaient "spécialisés" dans des trafic différents, sont désormais en concurrence. D’autant plus que les fares du sud ont fait leur liaison avec les mafias italiennes, désormais bien implantées dans ce pays. Ainsi, à Vlora, le plus grand port du sud de l’Albanie, des villas similaires à celles de Shijac arborent le drapeau italien. Les passeurs de cette ville, propriétaires de bateaux rapides (scafi) soi-disant "saisis" par les douaniers, continuent à faire le va-et-vient avec la côte des Pouilles et se considèrent, par rapport aux mafieux nordistes, comme des "petits". Certains gagnent, tout de même, jusqu’à 100 000 dollars pour chaque passage mixte clandestins-héroïne. Leurs scafi peuvent transporter près de 60 passagers et le prix du passage n’est jamais moins de 500 dollars. Quant aux douaniers de Vlora, qui souvent appartiennent aux mêmes familles, leur salaire ne dépasse pas 100 dollars par mois. La Sacra Corona Unita, très impliquée dans le trafic de clandestins albanais qui débarquent sur les côtes des Pouilles, est désormais l’interlocuteur préféré des circuits albanais. Ces derniers utilisent leurs réseaux pour introduire en Italie des clandestins non albanais (kurdes, pakistanais, sri lankais, etc.) transitant, comme l’héroïne, par le territoire de la Macédoine. Au mois de mars 1995, durant l’Opération Macédoine qui s’est déroulée sur le sol italien, cinq membres de la Sacra Corona Unita ont été arrêtés, s’ajoutant aux vingt sept ressortissants italiens, macédoniens et albanais détenus en juin 1994 et faisant partie du même réseau. Durant cette opération, plusieurs dizaines de kilos d’héroïne ont été saisis.

Encore plus au sud, à la frontière grecque, le "business" prend un autre aspect, lié aux relations problématiques de Tirana avec Athènes, et stimulé par le problème de la minorité grecque épirote : du côté de Delvina, de Permetti et de Saranda, les passeurs se sont mis à la culture du cannabis et, depuis deux ans, produisent du haschisch. Plus d’un million d’Albanais ont été refoulés de Grèce depuis quatre ans, la majorité d’entre eux à plusieurs reprises chaque année. Si, au début, ils entraient en Grèce par leurs propres moyens, les contrôles de plus en plus efficaces des autorités grecques ont abouti à la création d’une mafia de passeurs composée aussi bien d’Albanais que de Grecs qui sont souvent à la source de la "délocalisation" sur le sol albanais de certaines cultures de cannabis du Péloponnèse et de Thessalie. Les exportations vers la Grèce ont pris une telle ampleur que le ministre grec de l’Intérieur, Giorgos Roméos, vient de rédiger un rapport destiné à l’Union européenne, concernant la culture du cannabis en Albanie et ses liens avec les mafias des passeurs. Le rapport indique que d’autres drogues sont concernées par ce trafic. En effet, les passeurs, ayant renforcé leurs réseaux et créé des relais parmi les travailleurs clandestins forcés de s’investir dans la distribution peuvent désormais acheminer aussi bien du haschisch, de l’héroïne que d’autres drogues. Certains des Albanais arrêtés en Italie (et dernièrement en Allemagne) le sont pour trafic de cocaïne. Au moins deux saisies importantes dans le port grec de Patras, en 1996, portant sur plusieurs centaines de kilos de cette drogue, avaient comme destination intermédiaire l’Albanie. Il n’est donc pas paradoxal d’affirmer que l’Albanie, sacrifiant ses premières années de post-communisme à une dérive trafiquante stimulée par le désordre des pays avoisinants, survit désormais en important ce désordre sur son propre sol. Cela pourrait remettre en cause les fragiles équilibres qui ont permis aux espaces de l’ex-Yougoslavie (Serbie, Montenegro, Kosovo, Macédoine) de retrouver un semblant de normalité et poserait de graves problèmes à la Grèce et l’Italie.

Le "casse" du siècle

Les sociétés "pyramidales", dont l’effondrement a été le détonateur de la crise en Albanie, ont longtemps été nourries par l’embargo que la communauté internationale a imposé à la Serbie et au Montenegro d’une part et, d’autre part, celui de la Grèce à la Macédoine. Partout ailleurs, des sociétés similaires, comme récemment M-M-M en Russie, qui paient des intérêts avec l’argent frais de nouveaux dépositaires, ne peuvent tenir plus de deux ans. Mais en Albanie, le commerce triangulaire armes/drogues/main-d’œuvre clandestine, qui s’appuyait sur la contrebande du pétrole contournant l’embargo imposé aux pays limitrophes, leur a conféré une longévité exceptionnelle. Les mafieux italiens, plus particulièrement la Sacra Corona Unita des Pouilles et la Camorra napolitaine, ont pris le relais, trouvant dans ces banques informelles qui avaient pignon sur rue, un moyen idéal pour blanchir leurs profits. En effet, les banques pyramidales dont la télévision d’Etat chantait les mérites, étaient gardées par les policiers du régime de Tirana. Elles ont financé la campagne des "bleus" du Parti démocratique du président Sali Berisha lors des élections législatives de juin 1996 et ont servi de courroie de transmission aux investissements de ses cadres dans des pays considérés plus sûrs que l’Albanie, l’Italie en particulier. Ainsi, des centaines de milliers d’épargnants albanais étaient pris en otages, leurs économies servant de couverture à toute une série d’opérations occultes, allant du financement des activités politiques au blanchiment de l’argent provenant d’activités illicites ou criminelles.

La fin de la guerre en ex-Yougoslavie, la levée des embargos ainsi que les efforts des douaniers grecs et italiens ont rendu beaucoup plus difficile l’alimentation en argent sale des sociétés pyramidales. Bien que toujours solvables après que 2 milliards de marks (8 milliards de francs) ont transité sur leurs comptes entre leur création et la fin de 1996, elles n’étaient plus aussi discrètes pour les organisations criminelles albanaises et italiennes, en raison des inquiétudes exprimées par le FMI. Ainsi, au lieu de baisser leurs faramineux taux d’intérêts, ces sociétés, surtout celles du nord, les ont au contraire augmentés pour allécher les Albanais qui commençaient à être méfiants. Elles ont par la suite progressivement vidé leurs caisses et transféré l’ensemble des dépôts des six derniers mois (entre 500 et 800 millions de dollars) vers l’étranger, lesquels sont allés grossir les fonds des organisations mafieuses et de leurs partenaires albanais pour être ensuite investis dans les économies des pays occidentaux. Les coopératives pyramidales du sud ont surtout investi dans des entreprises moyennes italiennes, des joint-ventures, dont certaines font l’objet d’enquête de la part des autorités italiennes. Cet ensemble d’opérations constitue incontestablement le "casse du siècle".

Le FMI a attendu octobre 1996 pour tirer la sonnette d’alarme. Pendant quatre ans, les institutions internationales, les bailleurs de fonds américains et européens, les chancelleries occidentales s’étaient contentés d’avaliser les activités de la classe politique albanaise issue des fares, ces clans familiaux sans lesquels rien ne peut-être fait en Albanie. Les "familles" guègues du nord, présentes aussi au Kosovo, et leurs homologues tosques au sud, étaient accusées dans le rapport annuel de l’OGD portant sur l’année 1994 "de profiter du désordre ambiant, et même miser sur lui, ce qui ne favorise en rien le processus de modernisation et de restructuration de l’Albanie". Cependant, la différence entre les fares du nord et celles du sud est de taille. Les "familles" guègues au pouvoir se servent du levier de l’appareil d’Etat qu’elles contrôlent sans partage (du moins jusqu’à la nomination en mars 1997 par Berisha d’un Premier ministre socialiste du sud). Ainsi, après les pressions insistantes du Département d’Etat américain, le ministre de l’Intérieur, Agón Musaraj, accusé de tourner systématiquement l’embargo international imposé au Monténégro et de superviser une filière de drogues, a dû démissionner à la suite des élections de 1996. Le ministre de la Défense, Safet Zhulali, a été soupçonné de se livrer au trafic d’armes, de pétrole et de cigarettes, mais a gardé son poste jusqu’à la débâcle de mars 1997. Les fares du sud, chassées d’un pouvoir qu’elles ont monopolisé pendant les cinquante années de communisme, voient leurs membres, ex-apparatchiks de la Sigurimi (police secrète) et militaires mis d’office à la retraite, travailler à leur compte. Cela rend leurs activités illicites plus visibles, même si les grosses affaires, comme le détournement de l’argent des sociétés pyramidales, les gros contrats d’armes et de pétrole et le trafic quasi institutionnel de cigarettes sont le fait des fares du nord installées au gouvernement.

La fraude électorale massive lors des élections de 1996 n’a en rien perturbé les bonnes relations de la communauté internationale avec "l’administration" du président Sali Berisha. Aujourd’hui, les intellectuels albanais, par la bouche de l’écrivain Prec Zogaj, résistant de la première heure contre la dictature d’Enver Hodja, ne disent pas autre chose : "l’Europe nous a donné de l’argent sans même contrôler comment il était dépensé. Mais plus que d’argent, nous avons besoin de construire une société civile." Ce manque de lucidité de la part des bailleurs de fonds occidentaux, lié à leur crainte, comme dans le cas de la Russie, de voir un président libéral et pro-occidental remplacé par des "ex-communistes", a poussé à son paroxysme la division entre le nord et le sud du pays.

Ainsi, tandis que les villes du sud s’insurgeaient contre le régime du président Berisha, les mafieux du nord, de Shijac et de Hani Hoti par exemple, liés à ce dernier, après avoir encaissé une partie des économies du peuple albanais à travers les sociétés pyramidales, ont reçu l’assurance du président qu’ils allaient être "remboursés". Il n’en a pas été question pour les victimes des sociétés pyramidales du sud, entreprises privilégiées des passeurs de clandestins, sous le prétexte que leur statut de coopératives a empêché qu’elles ne bénéficient des garanties juridiques liées à la procédure de mise en faillite. Les habitants du sud ont considéré cette excuse "juridique" comme une discrimination supplémentaire. Il n’est donc pas étonnant que les organisations mafieuses sudistes aient été le fer de lance de l’insurrection que l’ébauche d’un gouvernement d’union nationale n’a pas désarmée. Au-delà de la chute du président Berisha, elles cherchent la fin de la suprématie des fares nordistes et la possibilité de devenir les seuls interlocuteurs des organisations mafieuses italiennes. En effet, si les clans du sud qui épaulent la population insurgée revendiquent le départ de Berisha et celui du chef de la nouvelle police secrète, le SHIK (effectif depuis le 13 mars), c’est surtout pour se débarrasser de la concurrence des clans montagnards guègues qui ont investi cette dernière, et conquérir l’appareil d’Etat dans son ensemble. Quant aux agents du SHIK, ils arment les miliciens nordistes, non plus pour défendre le président Berisha mais pour s’opposer, les armes à la main, au contrôle du pays guègue. A la suite de la "dissolution" de l’armée dans l’insurrection sudiste, les "shiquistes" se sont mis à armer, sans doute contre l’avis du président Berisha, les fares nordistes. Ainsi, le contrôle diffus du territoire par les organisations mafieuses permet la continuation du désordre.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

Rumsfeld : Caligula au Pentagone
Par Andrew Cockburn
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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