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A force de mettre en place des expériences in vitro de substitution et de distribution d’héroïne, dont certaines durent depuis plusieurs années, l’Allemagne légitime sur son territoire des "poches" de dépénalisation de plus en plus importantes. La décision de la Cour Constitutionnelle de Karslruhe en 1994, qui laisse à chaque land le soin de déterminer qui est "consommateur" et qui est "revendeur" en fonction du poids de cannabis saisi, a créé une inégalité de fait devant la loi. Incapable d’imposer une politique prohibitionniste à l’ensemble des lander, le gouvernement fédéral de Bonn a tendance à s’attaquer au pays qui est, à ses yeux, le modèle de leurs "expériences", c’est-à-dire les Pays-Bas. Quant au trafic dans le pays, il doit son dynamisme d’une part au fait que l’Allemagne est l’aboutissement de la route des Balkans, d’autre part à l’ampleur du commerce informel dans les ex-pays communistes. Ainsi, le BKA (Bundeskriminalamts) affiche, pour 1996, des chiffres records de saisies, supérieurs à ceux des deux années précédentes. Toutes les statistiques signalent parallèlement une hausse de la consommation des drogues dures et des drogues de synthèse.

Bras de fer inter-allemand

En Mars 1996, dans une lettre ouverte à la presse néerlandaise, communiquée aux agences de presse par le gouvernement régional du Schleswig-Holstein, six lander (Rhénanie du Nord-Westphalie, Hesse, Sarre, Schleswig-Holstein et les villes-Etats de Brême et de Hambourg) qualifiaient de "pertinents" les "principes fondamentaux" de la politique néerlandaise, notamment en ce qui concerne la dépénalisation du cannabis et la distribution de méthadone, et demandaient à La Haye de résister aux pressions françaises. Deux secrétaires d’Etat du gouvernement fédéral allemand ont immédiatement critiqué l’action des lander. "Il est inacceptable que des spécialistes s’adressent de cette manière, directement, au gouvernement néerlandais. Cela peut entraîner la confusion à l’étranger", ont estimé Edouard Lintner et Sabine Bergmann-Pohl, respectivement secrétaires d’Etat à l’Intérieur et à la Santé, dans un communiqué commun. Mais ils ne sont pas allés plus loin. Une interprétation unique de la politique menée par l’Allemagne en matière de drogues va dans le sens de l’intérêt des lander, ont-ils souligné. En ajoutant que Bonn maintient un échange de vues et d’informations permanent avec La Haye. Ainsi, les divers aspects de la lutte contre les drogues deviennent en Allemagne un problème épineux. Les lander ont fait de cette politique une prérogative jalousement défendue. La décision de la cour constitutionnelle de Karslruhe a renforcé leur position, leur donnant une liberté d’appréciation quant au degré de pénalisation de la consommation de cannabis. De fait, dans les six lander cités ci-dessus, la consommation de cannabis est de facto dépénalisée. Ce qui n’est pas le cas de la Bavière, où la possession d’un gramme de cette substance peut entraîner une inculpation. Il se crée ainsi, au niveau national, une inégalité flagrante devant la loi. D’autant plus qu’en 1996, 85 000 personnes ont été interpellées, en majorité dans les lander "prohibitionnistes", pour des délits liés à cette drogue.

La dépénalisation du cannabis n’est qu’un aspect de l’opposition au niveau de la politique en matière de drogues entre certains lander et Bonn. Dans le cadre d’une politique de substitution généralisée, des expériences de distribution d’héroïne ont lieu à Brême ou à Hambourg. La plus médiatisée d’entre elles est menée à Francfort. Comme par le passé Zurich en Suisse et Liverpool en Grande-Bretagne, ces villes ont déjà mis en pratique une politique que la municipalité d’Amsterdam elle-même, en dépit de ses déclarations, n’a pas encore osé réaliser du fait des pressions européennes. En outre, dans ces villes, plusieurs officiers de police du plus haut rang n’hésitent plus, à l’instar de leurs collègues néerlandais, à faire des déclarations favorables à la dépénalisation, au moins celle du cannabis. La présidence du Schleswig-Holstein a d’ailleurs très officiellement demandé en 1996 au Bureau fédéral des médicaments et produits médicamenteux le droit de distribuer du cannabis en pharmacie afin d’y mener une "expérience pilote". Le refus immédiat du ministre de l’Intérieur fédéral, Manfred Kanther, et la résistance des pharmaciens ont fait capoter le projet. Incapable ainsi d’harmoniser la "politique drogue" au niveau fédéral, l’Allemagne a rejoint, avec des réserves importantes, le front franco-suédois contre la politique néerlandaise. La préoccupation principale de Bonn étant de ne pas ajouter, hors de ses frontières, à une cacophonie qu’elle a du mal a juguler sur son propre territoire. Si le satisfecit donné par les lander au gouvernement néerlandais a, dans un premier temps, conforté La Haye dans sa politique, il a finalement fait basculer l’Allemagne dans le camp français. Mais celle-ci est toujours à la recherche d’un consensus à l’intérieur de l’Europe, d’autant plus qu’elle subit de plein fouet les mutations que connaît le trafic à l’intérieur de l’espace Schengen.

Au centre de tous les trafics

Marché visé pour tous les trafiquants, l’Allemagne n’est pas seulement un marché important des drogues mais aussi un lieu de passage obligé des filières traditionnelles (route des Balkans) et d’autres plus récentes prenant leur source en Afrique ou dans l’espace de l’ex-Union soviétique. Les aéroports allemands, à l’instar de ceux de l’Europe centrale, en sont le meilleur exemple. Celui de Francfort, le plus important pour son trafic dans toute l’Europe continentale, demeure la plus grande plaque tournante pour le trafic des stupéfiants à destination du Vieux Continent a affirmé, en janvier 1996, la police allemande des frontières. En 1995 par exemple, les douanes y ont saisi 1 273 kilogrammes de drogues, soit 5,5 % de plus qu’en 1994. Le trafic de stupéfiants qui a le plus augmenté en 1995 est celui de la cocaïne, essentiellement importée par des passeurs de Colombie, de Bolivie, du Venezuela et du Brésil. En l’espace d’une année, la quantité saisie est passée de 421,5 kg à près de 780 kg. La quantité d’héroïne saisie (73 kg) est la même qu’en 1994. La saisie la plus importante effectuée en 1995 a été celle de 80 kg de marijuana en provenance de Lagos (Nigeria) qui avaient été déclarés comme pièces de caoutchouc. En 1996, on a dénombré dans les aéroports 25 000 saisies de cette drogue (haschich-herbe), totalisant près de 10 tonnes.

Depuis le début des années 1990, les saisies de cocaïne, dont les statistiques ne sont pas artificiellement gonflées par des prises maritimes de gros tonnage comme c’est le cas en Espagne, augmentent chaque année (exception faite de l’année 1995). Le BKA annonce la saisie de 1 400 kg de chlorhydrate pour 1996. Mais le nombre des personnes interpellées dépassent les 18 000. Ainsi, le trafic de la cocaïne sort du cercle fermé de ses distributeurs et consommateurs pour prendre le même caractère de masse que celui de l’héroïne. Ont été interpellés des Nigerians, des Italiens, des Sud-Américains, des ressortissants de l’Europe centrale et orientale, mais surtout des Allemands, cette diversité montrant clairement l’éclatement du marché et sa démocratisation.

En 1996, plus d’une tonne et demi d’héroïne a été saisie dans l’ensemble des lander. Les ressortissants allemands et turcs ainsi que les Albanais (kosovars, macédoniens) représentent la quasi-totalité des interpellés pour le trafic de cette drogue. La multiplication des interpellations des ressortissants turcs liés au trafic de l’héroïne (plus de 800 en 1996) est allée de pair avec les scandales répétitifs en Turquie révélant les relations existant entre le monde politique et la pègre. Le tournant pris par la coalition chrétienne démocrate (CDU-CSU) qui refuse l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et la vague de xénophobie que connaît l’Allemagne, ne sont pas étrangers au soudain engouement des autorités politiques et judiciaires allemandes pour faire la chasse au "trafiquant turc". Pourtant, la dérive vers le trafic de drogues des réseaux des Loups Gris et du PKK depuis 1970 est connue des autorités mais, pendant plus de vingt ans, elle a été occultée, sans doute pour des raisons politiques. Cependant, le dynamisme des réseaux anatoliens a poussé trois pays de l’espace Schengen (Allemagne, Pays-Bas et France) à lancer en commun une enquête de terrain les concernant. La montée en épingle des "réseaux ethniques" ne doit pas cacher une réalité : toutes drogues confondues, des 150 000 personnes interpellés en 1996 dans ce pays, 80 % étaient de souche allemande.

De l’industrie chimique aux laboratoires

Comme partout ailleurs en Europe, parallèlement à une consommation soutenue des drogues "classiques", celle des drogues de synthèse connaît une explosion spectaculaire en Allemagne. De 1992 à 1995, les saisies de MDMA ont été multipliées par 250. En 1996 la tendance reste la même : 750 000 unités saisies. Amphétamines (165 kg saisis) et hallucinogènes (34 kg saisis et près d’un demi million d’unités) connaissent une progression similaire. Deux milieux de consommateurs, assez différents par leur composition sociale mais qui sont en contact permanent, indiquent l’importance que prend aujourd’hui la consommation multidrogues : les adolescents des raves et leurs ainés des clubs sportifs et culturistes. S’ils ne sont pas particulièrement "accrochés" aux drogues de synthèse, ils les utilisent fréquemment, en association avec d’autres drogues. Pour ces deux catégories de polyusagers, il se crée ainsi des réseaux informels de polytrafic liant produits légaux et illégaux, ou des "échanges" entre consommateurs ayant accès à des médicaments (benzodiazepines) et d’autres proposant de la cocaïne, de l’amphétamine et de l’ecstasy. Ce milieu de polyusagers, très jeune, semble en pleine expansion.

Au delà de l’engouement de ces nouveaux consommateurs, la cause du décollage des drogues synthétiques doit être recherchée du côté de l’offre. D’après une "étude préparatoire" du PNUCID publiée en 1996, les marges de profit des drogues de synthèse en Allemagne ont dépassé, depuis 1994, celles de l’héroïne et de la cocaïne. La chute du mur de Berlin et l’implication dans la production et le trafic de réseaux criminels issus de l’Europe centrale ont fait monter ces marges de 76 à 140 %. Mais l’Allemagne, comme les Pays-Bas, est aussi un pays producteur. La facilité à produire ce type de drogues pousse les trafiquants à s’adapter le plus possible aux besoins des consommateurs. Ainsi en 1996, huit laboratoires clandestins de production d’amphétamine ont été démantelés. Huit autres concernaient le crack, tandis que les mesures restrictives et les contrôles imposés par le gouvernement fédéral aux exportations de l’industrie chimique allemande a généré la multiplication de laboratoires de précurseurs. En 1996, huit laboratoires de ce genre ont été démantelés et 76 saisies de précurseurs (80 litres et 100 kg) effectuées. Ces précurseurs rejoignent les itinéraires des envois légaux qui ont pu passer à travers les mailles des filets administratifs fédéraux. On les retrouve au Mexique (où dès 1990, on signale des importations massives d’éphédrine depuis l’Allemagne), et en Turquie, grand importateur d’anhydride acétique théoriquement nécessaire à son industrie textile (tanneries).

Livraisons contrôlées, par où le scandale arrive

Si les années 1995-96 ont été celles des dérives de la logique des livraisons contrôlées aux Pays-Bas surtout, l’Allemagne n’a cependant pas été épargnée. Outre le fait que l’enquête concernant les deux "super flics" hollandais a pris fin, parce que Bonn (et Washington) se sont réfugiés derrière le secret d’Etat pour refuser toute information sur la collaboration de la BKA, du BND et de la DEA dans cette affaire (voir infra), le gouvernement fédéral n’a pas pu faire l’économie d’une autre affaire, purement allemande. La presse allemande a fait remarquer qu’un agent secret et un interprète du BND avaient été impliqués dans deux affaires de noyautage, l’une concernant du plutonium russe et l’autre de la cocaïne colombienne. L’affaire du plutonium russe s’est révélée être une provocation qui a permis au gouvernement fédéral de mener une campagne internationale sur le péril des mafias russes et le besoin de renforcer l’autorité du président Eltsine en pleine guerre en Tchétchénie. Elle a surtout permis au BND de justifier, une fois la Guerre Froide enterrée, les importants crédits alloués aux services secrets. L’affaire de la cocaïne colombienne visait l’importation en Allemagne de 330 kg de cette substance. L’opération a certes avorté, mais nul ne sait si le chlorhydrate est finalement entré dans le pays. La guerre que se sont livrés la police bavaroise et les services secrets sont à la base des informations recueillies par la presse, et plus particulièrement par le mensuel Stern. Ce dernier a indiqué que la taupe, Rafael "Rafa" Ferreiras, mécontent des sommes qui lui ont été versées pour l’affaire du plutonium a boycotté l’affaire de la cocaïne.

En 1996, une enquête parlementaire a conclu que le BND n’avait pas outrepassé ses propres limites. Mais la police bavaroise, qui nie avoir été informée à temps dans cette affaire et encore moins d’y avoir collaboré, conteste ce résultat. Le conseiller à la sécurité du chancelier Kohl, Bernd Schmidbauer, instigateur de ces deux affaires, vertement pris à partie par la presse allemande, n’a pas été démis de ses fonctions. La répétition des bavures issues des livraisons contrôlées, après avoir touché la France (affaire de Toulouse), les Pays-Bas (affaire des policiers de Haarlem), touche aussi l’Allemagne. Elle pose le problème de leur règlementation au niveau européen. Elle indique surtout les difficultés que devra surmonter la coopération policière dans l’espace Schengen : dans la plupart de ces affaires, les différents entre services des polices nationales ont été la cause principale de leurs échecs ou des divulgations faites à la presse.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

La Fondation Bertelsmann
Par Pierre HILLARD
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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