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Bosnie-Herzegovine

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La fin de la guerre en Bosnie a entraîné une accélération des narcotrafics. La guerre elle-même, ses modalités et les groupes qui l’ont menée, ont constitué un levier pour la mutation du phénomène drogue dans cette région de l’Europe. La Bosnie-Herzegovine, lieu classique de passage de la route des Balkans, est devenue un territoire de production et de transformation pour certaines drogues, tandis que la consommation connaît un développement sans précédent.

Dans un premier temps, la "toxicomanie de guerre" a permis la mise en place d’une série de réseaux qui, aujourd’hui, s’étendent au-delà de l’espace bosno-croate. Mais, les trafiquants issus du conflit proposent parallèlement à des populations, surtout très jeunes, toute la panoplie des drogues. Les nouveaux trafiquants, le plus souvent membres des milices, agissent en général en toute impunité.

Mostar, ville sous influence

Dans certaines zones au sud du pays, chaque mètre carré est consacré à la culture de la marijuana. Cette culture est "devenue un grand business" car l’herbe est exportée vers la Croatie (Split et Zagreb) où ses prix à la vente sont plus rémunérateurs que localement. Les profits tirés de ce négoce permettent ensuite aux trafiquants d’importer en Bosnie des drogues dures. De Livno à Metkovic (qui commande l’unique débouché vers l’Adriatique), toutes les pistes convergent vers Split, mais aussi vers Mostar (Herzégovine), ville divisée en deux zones croate et musulmane, les deux composantes de la "Fédération croato-musulmane". Une mafia croate, dirigée par de véritables seigneurs de la guerre et qui a des ramifications à Zagreb et en Amérique du nord y est très active. Certains de ses chefs seraient "Stela" Martinovic et Mladen Naletilic, alias "Tuta". Ce dernier, représentant de l’aile extrémiste du HDZ (parti nationaliste croate, au pouvoir à Zagreb), ex-émigrant et "ex" oustachi, avait été longtemps un collaborateur de la police secrète yougoslave (UDB-a).

A Mostar, les témoignages recueillis font état de nombreuses cultures de cannabis autour de la ville. "Il y a des champs entiers - raconte un dealer - mais ils sont gardés par des snipers et, si vous approchez de trop près, vous êtes morts". Il précise aussi que c’est à l’est de la ville, sous contrôle musulman, que l’on trouve les plus importantes superficies d’herbe. Le réseau musulman du cannabis est très présent à Sarajevo, Zenica, Tuzla, ainsi que dans les casernes de l’IFOR (Implementation Force). Implanté depuis longtemps, il contrôle des champs sur un axe allant de la ville de Pocitelj à celle de Ljubuski. Son patron serait l’ex-ministre de l’Intérieur bosniaque, Bakir Alispahic. Ce dernier a deux atouts : il a gardé de très bons contacts avec ses homologues serbes de Banja Luka, ville qui était avant la guerre un entrepôt d’héroïne sur la route des Balkans. Mais surtout, sous couvert d’une "banque de données humanitaire", il a créé un réseau musulman financé par des fonds iraniens qui s’étend aussi bien en Europe qu’en Amérique du nord. Quant à son frère-ennemi, Ramir Bajranovic dit "Cela", qui a miraculeusement survécu à un coup de feu tiré à bout portant, il "limite" désormais ses activités à l’autre côté de la ligne de démarcation, sur le territoire serbe et joue, depuis Belgrade, les intermédiaires avec la mafia du Monténégro. Il est ainsi confirmé que le circuit de la marijuana est doublé, à l’ouest de la Croatie, par un autre, de drogues dures, qui revient sur la Bosnie. Des policiers d’Interpol parlent d’un "réseau criminel bien organisé", qui, du temps de la FORPRONU, se faufilait dans le sillage des convois militaires et humanitaires.

Personne n’a pu dire si l’IFOR était, d’une manière ou d’une autre, utilisée aux mêmes fins. Ce qui est certain, c’est que les mafias de la Fédération considèrent les contingents de l’IFOR, et plus particulièrement les soldats américains, comme un énorme marché potentiel. En règle générale, dès que l’on discute de la question dans l’un des nombreux cafés flambant neufs qui ont poussé comme des champignons dans la partie croate de Mostar, la plupart des jeunes affectent des airs blasés pour évoquer les drogues : "On trouve de tout maintenant à Mostar. Le shit est même dépassé. Il suffit de connaître les gens et avoir de l’argent", expliquent-ils. La plupart des témoignages, en particulier ceux des dealers, font état d’une véritable explosion de la consommation locale de drogues, surtout parmi les jeunes depuis les très durs combats croato-musulmans de 1993-1994. Chacun dans la ville de Mostar peut raconter comment un voisin combattant rentrait drogué ou avouait qu’on lui avait donné des stupéfiants. Quand le HVO (armée croate de la république de Herceg-Bosna formellement dissoute aujourd’hui) a occupé une caserne serbe, il a annoncé avoir découvert quelques 10 000 ampoules de morphine. Aujourd’hui, une ampoule de cette drogue se vend 10 deutschmarks (soit 35 francs) en ville. En fait, comme dans le reste de la Bosnie, on propose à Mostar toute la palette des drogues : la marijuana se vend 35 francs les 3 grammes et le haschisch de 45 à 70 francs le gramme. Les "pilules" neuroleptiques, ou hypnotiques (comme l’Heptanon, l’Akinethon ou le Lorsilan) sont vendues 100 francs les deux. Le prix de l’ecstasy est compris entre 45 et 70 francs le cachet et l’héroïne coûte 315 francs le gramme. Quant à la cocaïne (1 225 à 1 400 francs le gramme), son commerce est en pleine expansion. Ainsi, des réseaux mixtes croato-colombiens sont en train de monter des laboratoires en Croatie, entre Split et Rijeka-Pula, pour répondre à la demande. On a saisi, en 1996, à Rijeka, sur un de ces réseaux (agissant à Zagreb, à Opatidja et à Crikvenica), sept kg de cocaïne-base, mais aussi plus d’un kilo de cocaïne raffinée sur place. Ces deux ports avaient servi tout au long de la guerre de principales plaques tournantes pour les livraisons de matériel militaire d’outre-atlantique destiné aux Croates. "Les filières brésiliennes et argentines de livraison d’armes (souvent appuyées par la CIA) sont aujourd’hui reconverties dans la cocaïne", a indiqué à l’OGD un ex-officier de l’armée croate désormais à la "retraite". En fait, les filières, toujours mixtes (armes et drogues) sont tenues par d’anciens officiers et soldats. Elle sont notamment constituées de Serbes et Croates issus de la légion étrangère française, des "Afghans", des hommes de l’ex-armée yougoslave. Il ne faut donc pas s’étonner que le trafic prenne souvent l’allure d’opérations militaires bien rodées.

Le pouvoir des milices

A Mostar, le fer de lance de la politique nationaliste croate dans la ville est une milice "spéciale", qui se charge souvent des sales besognes et dont les membres sont fréquemment consommateurs de drogues. Le commandant de cette milice dite "punitive" (kaznyenicka Bojna), n’est autre que Mladen Naletilic "Tuta" mentionné précédemment. Les descentes et contrôles sont donc rares, souvent inefficaces et en tout cas limités aux "petits poissons".

Ces derniers affirment qu’ils sont quelquefois livrés à la police quand les étrangers exigent des exemples. Mais, explique l’un d’entre eux, "si votre chef vous aime bien, il vous prévient du moment et de l’endroit d’une descente". Ces témoignages de la base, qui suggèrent une imbrication très poussée entre le politique, le militaire et les structures criminelles croates recoupent les observations des Européens (notamment des policiers) chargés de l’administration provisoire de la ville depuis juillet 1994, à commencer par l’administrateur nommé par les accords de Dayton, Hans Koschnick. Il a dénoncé ces connexions mais a fini par s’y casser les dents faute d’un soutien conséquent des gouvernements européens et américain et de protections "institutionnelles" locales. Hans Koschnick, après une première année d’efforts pour réunifier la ville écrivait en juillet 1996 : "Les dirigeants locaux du HDZ appartiennent à un courant d’un nationalisme croate exacerbé et sont en relation quasi-intime avec le commandement militaire local et, pour certains, avec des chefs de gangs". Un diplomate, présent sur le terrain, le confirmait en février 1996 : il existe une connexion évidente entre le crime organisé (autour du "cartel" de Siroki Brijeg) la police de Mostar et la branche bosniaque du HDZ. Même s’ils n’ont vraisemblablement pas l’appui de la majorité des citoyens croates ordinaires de Mostar, leurs moyens financiers, leur position à la tête de la police, leurs liens avec la criminalité organisée ainsi que leur accès aux médias locaux comme instruments de propagande, en font de véritables seigneurs de la guerre. Il ajoutait que leur présence en ville reste toujours aussi visible, et ce malgré les mises en garde et interventions européennes : "Mostar doit faire face, surtout dans sa partie ouest, à des problèmes sérieux de criminalité organisée. Des groupes de criminels bien connus, associés dans certains cas à des unités militaires locales, sont impliqués dans les vols de véhicules ainsi que dans les formes typiques de criminalité comme les extorsions de fonds et la contrebande". Sa chambre d’hôtel a été prise pour cible par un lance-roquettes. En février 1996, il a failli être lynché dans sa voiture heureusement blindée, après avoir annoncé un plan de découpage de la ville censé pouvoir rétablir un semblant de vie pacifique et une liberté de mouvement pour tous. Européens et Américains ont tenté de faire pression sur Zagreb pour obtenir des Croates d’Herzégovine qu’ils fassent au moins semblant, pendant quelque temps, d’accepter une coexistence avec les Musulmans, condition minimum pour que la Fédération jouisse d’un peu de crédibilité. Mais le président croate, Franjo Tudjman, à supposer qu’il le veuille, n’est pas en position de force pour faire accepter à ses alliés de se modérer. Le feuilleton post-élections municipales à Mostar (victoire d’un candidat musulman qui a dû accepter l’accession d’un croate à la mairie après de longues négociations et l’intervention de la communauté internationale), a bien prouvé que, quelles que soient les réalités sociologiques et les résultats électoraux, le dernier mot appartient aux mafieux. Les nationalistes croates d’Herzégovine voudraient que Mostar soit une capitale croate en Bosnie et souhaitent, souvent ouvertement, un rattachement pur et simple à la Croatie.

Ils comptent une nombreuse diaspora à l’étranger, notamment en Allemagne et au Canada et disposent ainsi de capacités financières qui ont été utiles à M. Tudjman pour se faire élire en 1990 puis pour mener la guerre contre l’Etat central yougoslave et ensuite contre la Serbie. Ils sont aussi très implantés à Split, autre plaque tournante du trafic des drogues, devenue aussi un haut-lieu de consommation : en 1995 un tiers des morts par surdose en Croatie a été recensé dans cette ville. Or, elle tient une place primordiale dans le dispositif de pacification en Bosnie, et aucune force en présence n’a intérêt à mettre en cause le statu quo. Les Croates de Bosnie, outre leurs connexions financières et criminelles avec l’étranger, ont su parfaitement gérer leur "République d’Herceg-Bosna" en revendant du carburant aux Serbes frappés par les sanctions internationales et en levant toutes sortes de taxes douanières puisqu’ils contrôlaient l’accès de la Bosnie à la mer et la route de Split. Ils ont aussi participé au programme de privatisation en Croatie en rachetant notamment de nombreux hôtels et d’autres entreprises.

Personne n’a trop cherché à savoir quelle était la part du blanchiment dans ces opérations. D’autant que ces riches acheteurs sont aussi de fervents soutiens de l’aile droite du HDZ du président Tudjman. La campagne pour la réélection de ce dernier s’est d’ailleurs étendue à la partie croate de la Bosnie jusqu’à ce que Sarajevo proteste auprès des Etats-Unis. Tout en étant tributaires du grand frère de Zagreb politiquement et stratégiquement, ils n’en dépendaient pas financièrement et ont sans doute même beaucoup contribué à son effort de guerre. L’un des hommes clés du lien entre Zagreb et les Croates de Bosnie est d’ailleurs le ministre de la Défense croate, Gojko Susak. Originaire de Siroki Brijeg (Herzégovine), il avait émigré au Canada.

Il a été récemment soigné aux Etats-Unis. Il est considéré comme l’homme le plus influent à Mostar et y a été envoyé à plusieurs reprises au cours de l’été 1996, calmer le jeu. Les élections générales en Bosnie-Herzégovine, qui ont vu le net succès des éléments nationalistes les plus radicaux, ceux-là même qui ont créé les conditions au sein desquelles se sont développés le trafic et la délinquance guerrière, rendent ces structures politico-mafieuses, toutes origines ethniques confondues, quasiment intouchables. Nées il y a à peine cinq ans de l’association de petits délinquants "patriotes" et des mafieux de toujours, elles constituent désormais une force incontournable. L’arrestation, en février 1997, des surmédiatisés "Tuta" et "Stela", ne semble pas avoir changé le décor. La saisie de 140 kg de cocaïne, à Rijeka, en avril 1997 indique au contraire que les "affaires" continuent.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

Les Espions de l'or noir
Par Gilles MUNIER
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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