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Le royaume du Cambodge en proie aux séquelles de la guerre civile, à des tensions entre clans politiques, à une corruption endémique, offre aux différentes organisations criminelles internationales des facilités exceptionnelles qui ont transformé Phnom Penh en pôle mafieux régional. A côté des trafics d’armes, de pierres précieuses ou de devises, le pays prend ainsi une part croissante dans le transit des exportations d’héroïne du Triangle d’or, notamment de la drogue raffinée en Birmanie et importée via le Laos et la Thaïlande. Il exporte également d’importantes quantités de cannabis, produites localement, dans le monde entier. Le Cambodge apparaît ainsi, non seulement comme un centre de production et d’exportation des drogues, mais aussi comme une base de repli pour les trafiquants et, de plus en plus, comme un centre de blanchiment de l’argent sale.

Le trafic de l’héroïne et de marijuana

Selon des enquêteurs internationaux, plusieurs raisons expliquent le rôle grandissant joué par le Cambodge dans le trafic de drogues depuis trois ou quatre ans. D’abord sous la pression directe et constante de la DEA américaine, la répresssion s’est quelque peu durcie en Thaïlande. Aussi, le Cambodge, où il est extrêmement facile d’entrer, apparaît-il comme un théâtre d’opération beaucoup plus sûr pour les trafiquants. La police des frontières délivre un visa pour 25 dollars à tout visiteur étranger. A tel point que différents réseaux de passeurs d’émigrants clandestins se sont rabattus sur ce pays, notamment des Chinois et des Sri Lankais. Une filière qui, selon les dires des enquêteurs, prend de l’importance dans la perspective de la rétrocession de Hong Kong à la Chine le 1er juillet 1997. D’autre part, les trafiquants de drogues du Triangle d’Or ont établi des contacts solides au Cambodge, avec des fonctionnaires et les triades chinoises. En outre, un système de troc a été établi : des militaires revendent leurs armes à des trafiquants birmans qui les approvisionnent en drogues.

L’envoyé spécial de l’OGD dans l’Etat shan (Birmanie), le fief de Khun Sa, le "roi de l’opium" qui s’est officiellement rendu aux autorités birmanes au début de l’année 1996 mais qui poursuit ses activités, a pu constater la circulation d’armes en provenance du Cambodge. Le prix des fusils AK-47 en provenance de ce pays peut ne valoir que 30 ou 20 dollars, voire 10 dollars. Ces informations sont confirmées par un enquêteur d’Interpol. Certaines autorités politiques du pays, non corrompues ou qui dénoncent la concurrence, sont les premières à informer sur ces activités. Ainsi, en 1995, le Vice-gouverneur de la province de Stung Treng, dans le nord-est du pays, a déclaré que de l’héroïne en provenance du Laos franchit la frontière pour être acheminée par hélicoptères jusqu’à l’aéroport militaire de Phnom Penh où il n’existe aucun contrôle douanier. Des bateaux militaires empruntent également le Mékong pour parvenir jusqu’à la ville de Steng Treng, un des plus importants centres d’arrivage, ou jusqu’à la capitale. L’introduction d’héroïne au Cambodge s’effectue également par air, à l’aéroport de Potchentong, près de Phnom Penh, où les contrôles douaniers sont pratiquement inexistants. Toujours selon la même source, des officiers de hauts rangs participent à ces activités. Le chef de la police des stups, Heng Pao, a confirmé avoir arrêté une dizaine d’officiers impliqués dans le trafic. En août 1995, une dizaine de personnes, parmi lesquelles deux policiers, ont été surpris en possession de 71 kilogrammes d’héroïne. Selon différentes sources occidentales, sont également impliqués dans ces trafics des policiers et des fonctionnaires cambodgiens, mais aussi des militaires laotiens qui facilitent le passage de la frontière, notamment par bateau sur le Mékong. Le kilo d’héroïne se négocie entre 10 000 à 12 000 dollars dans la capitale Phnom Penh. La drogue repart ensuite vers le Vietnam, grâce à la complicité de sociétés d’import-export qui livrent des conteneurs. Selon diverses sources diplomatiques occidentales, ce trafic porterait sur 600 kg d’héroïne par semaine (soit, annuellement, environ 15 % de la production birmane).

Les enquêteurs cambodgiens distinguent deux types de trafiquants. D’abord les membres des mafias sino-khmers et les Cambodgiens. Ils sont très bien organisés, avec de nombreuses connections, et les filières sont difficiles à remonter. La loi du silence prévaut, notamment en raison des menaces de mort sur d’éventuels indicateurs et des pressions exercées sur les familles de ceux-ci. Les mafias chinoises en provenance tant de Hong Kong que de Chine, de Taiwan ou de Singapour, s’intéressent grandement au Cambodge. La deuxième catégorie de trafiquants sont des petits passeurs, notamment des Africains - Nigérians, Sénégalais, Camerounais -, qui se rendent au Nigeria pour ensuite repartir en Europe, ainsi que des Tamouls, dont le réseau est très difficile à infiltrer, et qui trafiquent armes et héroïne, notamment dans le but de financer la guérilla des Tigres indépendantistes tamouls (LTTE) au nord du Sri Lanka. Or, les autorités antidrogues se plaignent du manque de moyens pour contrer ces petits passeurs. "Nous n’avons rien pour détecter la drogue à l’aéroport" se plaint un responsable de la police.

Le Cambodge est également devenu un pays exportateur de cannabis depuis 1994. Un enquêteur occidental estime la superficie des zones cultivées à 500 hectares, avec un rendement moyen d’une tonne à l’hectare, notamment dans la région de Phnom Penh, de Takeo et près de la frontière thaïlandaise. Ce sont les saisies, effectuées un peu partout dans le monde à partir de 1994, qui ont attiré l’attention sur les productions cambodgiennes. En 1994, 1 759 kg en provenance du Cambodge ont été saisis à Tho Chu Island au Vietnam ; en juin 1995, 3 255 kg à Anvers, en Belgique ; en octobre 1995, 1 392 kg à Oslo, en Norvège ; en Juin 1996, 1 800 kg à Southampton, au Royaume Uni. Le 10 août 1996, les services douaniers de Nouakchott (Mauritanie) ont découvert dans un containeur chargé à Phnom Penh sur le navire Mekong Fortune, 6 750 kg de marijuana. Le 23 août 1996, la douane maltaise a procédé à la saisie de 7 250 kg d’herbe de cannabis compressée dans un conteneur et enveloppée dans 449 cartons portant les mentions Dubba Weed Thai et Thaiweed. Le conteneur avait été expédié par une société transitaire du Cambodge. En septembre 1996, les autorités de Hong Kong ont procédé à l’arrestation d’un Allemand âgé de 55 ans, qui contrôlait un trafic portant sur 7 t d’herbe de cannabis en provenance du Cambodge et à destination des Pays-Bas. Au total, selon un enquêteur cambodgien, 56 t de cannabis en provenance du Cambodge auraient été saisies dans le monde en 1996. Ce n’est pas l’opération lancée par les autorités, le 19 décembre 1996, et qui a abouti à la destruction de 4 ha de cannabis dans les environs de Phnom Penh, qui est susceptible de mettre fin à ce fructueux trafic.

Le Cambodge intéresse non seulement les trafiquants pour la base de repli et de transit qu’il offre, mais aussi pour ses perspectives alléchantes en matière de blanchiment. Un ressortissant chinois récemment arrêté avait ainsi monté différentes opérations de blanchiment, avec des fonds transitant par Hong Kong, les Etats-Unis et la Thaïlande. Il disposait de plusieurs comptes bancaires à Phnom Penh. Certaines banques sont en effet peu regardantes sur l’origine douteuse des fonds. De plus, l’investissement étranger concerne essentiellement des activités du secteur tertiaire (hôtels, complexes touristiques, casinos, restaurants, salons de massage). Or, il est relativement aisé pour les trafiquants de pénétrer ce réseau d’investisseurs, notamment grâce à des contacts à Hong Kong, Bangkok, Kuala Lumpur ou dans d’autres villes asiatiques. Dans ces activités de blanchiment, le président de la chambre de commerce de Phnom Penh Teng Bunma, sino-khmer, plusieurs fois cité par la Far Eastern Economic Review pour ses connexions avec les trafiquants, jouerait un rôle important. Notons qu’il a fait cadeau au second Premier ministre, Hun Sen, de deux hélicoptères russes MI 26 d’une capacité chacun de 100 places.

Les Khmers rouges se mettent à la drogue

Depuis peu, les Khmers rouges se sont lancés eux aussi dans le trafic de drogue. Une scission provoquée par le dissident Ieng Sary a accéléré le processus. En effet ce dernier, ancien numéro trois du mouvement pro-chinois, ex-beau frère de Pol Pot, s’est replié dans les maquis de l’ouest, à la frontière thaïlandaise, et dans son fief de Phnom Malai, que l’envoyé spécial de l’OGD a pu visiter. Ces maquis dissidents (3 000 hommes) sont riches : les dissidents khmers rouges vivent du trafic de pierres précieuses (rubis et saphirs) avec la Thaïlande ainsi que du commerce du bois. D’après l’envoyé spécial de l’OGD, une certaine opulence règne dans les bourgs contrôlés par les troupes de Ieng Sary (maisons bien équipées, voitures japonaises, bijoux en or pour les soldats et policiers), alors que les maquis de Pol Pot (2 000 hommes environ) ne disposent plus que du négoce d’essences rares avec le voisin thaïlandais. La situation de pénurie se fait d’autant plus sentir que les sources chinoises d’approvisionnement se sont taries depuis les accords de paix signés à Paris en 1991. Comme de plus en plus de petits chefs khmers rouges échappent au contrôle exercé par leurs dirigeants en conflit, ils s’adonnent à différents trafics, parmi lesquels celui de la drogue. C’est le cas d’anciens khmers rouges dans l’île de Koh Kong, dans le golfe de Thaïlande, qui bénéficient de l’active complicité du gouverneur, Bong Plang Keason, qui n’est autre que l’oncle du ministre de la Défense. Les policiers ont notamment saisi, en une seule opération, 71 kg d’héroïne n° 4, la plus pure, dans le port de Sreamble, l’un des grands centres du trafic sur le continent. Il n’y a pas que l’héroïne : l’île sert aussi de plaque tournante pour le trafic d’ecstasy et d’amphétamines, revendues de 30 à 50 dollars la dose. Disposant de havres sûrs et de maisons de stockage fortement gardées, l’île serait de plus un centre d’arrivage des produits piratés sur des cargos en mer de Chine par des gangs organisés. Certaines sources évoquent la présence de champs de cannabis mais aussi des raffineries d’héroïne qui fonctionneraient avec le concours de gangs thaïlandais. Le trafic de drogue rapporterait aux khmers rouges plusieurs dizaines de millions de dollars par an. D’ailleurs, à Phnom Penh, on relève que les petits trafiquants arrêtés sont de plus en plus souvent liés aux Khmers rouges.

Pour contrer les activités liées à la drogue, en nette augmentation, les deux dirigeants qui se partageaient le pouvoir à Phnom Penh, Norodom Ranariddh, premier Premier ministre, et Hun Sen second Premier ministre, ont créé une unité antidrogues en 1994. Ses moyens sont dérisoires : peu d’hommes, un budget réduit et des salaires très bas, qui exposent ces policiers à la corruption : "Les triades paient plus que nous" résume trivialement un membre de cette unité. En outre, le travail de la police cambodgienne est entravé par la complexité des réseaux. Selon une source d’Interpol, les gros trafiquants arrêtés - une vingtaine jusqu’à présent - ne disposent pas de passeports qui pourraient permettre de reconstituer les réseaux et livrent peu d’informations intéressantes. Enfin, certains policiers avouent qu’ils craignent de remonter une filière lorsqu’elle concerne un militaire, surtout s’il s’agit d’un général, "qui a des relations". Selon un inspecteur de police européen, des commandants, un général de gendarmerie, un ministre seraient impliqués dans le trafic.

Les enquêteurs, cambodgiens et occidentaux, sont pessimistes sur l’avenir du Cambodge. La bataille politique entre les deux dirigeants Hun Sen et Norodom Ranariddh focalise l’attention de l’administration et empêche l’adoption de toute action d’envergure. La drogue elle-même est utilisée pour déstabiliser l’adversaire politique. Ainsi, le porte-parole du ministère de l’Intérieur (dont le titulaire est un membre du parti royaliste FUNCINPEC), a déclaré que Mong Reththy, un conseiller du co-Premier ministre, Hun Sen (dirigeant du Parti du peuple cambodgien, ex-Parti communiste), était impliqué dans le trafic d’une importante quantité de marijuana saisie début avril 1997. La drogue se trouvait dans des conteneurs de caoutchouc destinés au Sri Lanka. Les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, en annonçant la prochaine arrestation de Mong Reththy, ont diffusé des documents montrant que les conteneurs étaient la propriété d’une compagnie d’import/export appartenant au conseiller du ministre. Mais Mong Reththy, que Hun Sen a fait aussitôt protéger par une escorte armée, a répliqué en affirmant que de nombreuses erreurs dans les documents montraient qu’il s’agissait de faux, que le caoutchouc avait été envoyé à Taiwan et que toute l’affaire résultait d’une manipulation politique. Le chef de la Police nationale, le général Hok Longdy, a confirmé cette version. Mong Reththy a ensuite contre-attaqué en accusant ses dénonciateurs de trafic de drogues et en révélant que le ministre de la Justice, Chem Sgnoun, a ordonné l’arrestation de deux policiers appartenant au FUNCINPEC qui auraient placé la marijuana dans les conteneurs saisis.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

Les Dessous du terrorisme
Par Gerhard WISNEWSK
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Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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