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Plusieurs des traits propres à la Côte d’Ivoire prédisposaient ce pays à devenir une plaque-tournante de tous les trafics : son poids démographique et le caractère cosmopolite d’Abidjan, une des capitales les plus occidentalisées d’Afrique de l’Ouest, qui entretient des liaisons aériennes et maritimes avec le monde entier ; le fait qu’il s’agisse d’un pays d’immigration qui accueille des ressortissants de toute la sous-région, en particulier un million de Burkinabés et un peu moins de Maliens et de Guinéens ; sa situation géopolitique, entre deux des plaques tournantes du trafic dans la région : le Ghana et le Liberia. Dans ce dernier pays, elle a longtemps été activement engagée dans le soutien à l’une des factions, ce qui entraîne un débordement du conflit sur son propre territoire.

La Côte d’Ivoire traverse, en outre, depuis une dizaine d’années, une crise économique et sociale que les Programmes d’ajustement structurel (PAS) successifs ne sont parvenus qu’à résoudre imparfaitement. Certes, la dévaluation du franc CFA en janvier 1994, coïncidant avec une forte remontée conjoncturelle des cours du cacao, du café et du coton sur le marché international, a permis à l’Etat ivoirien de reconstituer ses réserves monétaires. Mais, simultanément, le service de la dette extérieure a fortement augmenté en monnaie locale. En outre, pour la plus grande partie de la population, la hausse des salaires n’a pas permis de compenser l’augmentation sensible des prix des denrées de première nécessité. Cela a entraîné le développement des activités informelles, licites ou illicites, ainsi que la consommation des drogues. Malgré la coopération de la police française, la montée de la criminalité n’a pu être enrayée. Le gouvernement a été amené, le 31 juillet 1996, à annoncer un plan d’urgence contre le grand banditisme.

Une autre conséquence des PAS est qu’ils ont entraîné la réforme des systèmes de commercialisation des produits d’exportation, comme le cacao, et mis fin au système des quotas, véritable "rente politique" des dignitaires de l’ex-parti unique. Bien que les membres des 40 familles qui en bénéficiaient soient souvent devenus actionnaires des nouvelles sociétés d’exportation, l’importance de leurs prébendes a certainement diminué, ce qui explique sans doute qu’ils s’investissent désormais dans le commerce de la marijuana.

Les productions de cannabis

Les données sur la production du cannabis ont été recueillies au cours d’une enquête d’un expert de l’OGD auprès de 41 cultivateurs de cette plante dans la région Sud-Ouest (sous-préfectures de Soubré, Méadji, San Pedro, Grand Bereby et Tabou). La culture du cannabis aurait été introduite dans les zones déjà désenclavées de cette région au cours de la deuxième moitié des années 1970, par des pionniers d’origine ghanéenne et des autochtones de la bande littorale qui occupaient des emplois saisonniers sur les cargos européens se rendant en Afrique centrale. Cependant, les questions relatives à l’histoire de cette culture au niveau de chaque exploitation et à l’échelle des différents villages enquêtés font apparaître une coïncidence évidente entre l’essor massif de la consommation et de la production du cannabis d’une part, et l’effondrement des prix aux producteurs de café et de cacao d’autre part. Parmi les 36 producteurs qui ont daté avec précision leurs débuts dans cette activité, trois seulement (8 %) se seraient lancés dans la culture (respectivement en 1980, 1985 et 1987) du cannabis avant la crise cacaoïère de 1988-1989. Les deux tiers en revanche s’y sont essayés après 1990. En outre, la chute des prix du café est invoquée comme cause principale dans plus d’un tiers des cas et l’accès de plus en plus difficile à la terre par 10 % des producteurs.

Compte tenu de la quantité de travail limité que requiert la culture de cannabis tant que la surface demeure réduite (moins de 0,25 hectare), il est possible de la programmer en fonction du calendrier de travail imposé par les autres cultures (cacao, café, cultures vivrières) ou les autres activités entreprises par le planteur (commerce). L’entretien du champ de cannabis est souvent effectué comme un jardinage, à la fin de la journée de travail, lorsque les voisins sont déjà retournés au village.

Les surfaces cultivées varient généralement entre 0,0625 ha et 0,5 ha. Cependant, des informations convergentes indiquent que des surfaces de 2 ha à 3 ha destinées à la marijuana existent dans la région et sont cultivées par des paysans ayant une expérience de 10 à 15 ans dans la culture du cannabis. En terme de revenu par unité de surface, aucune culture à la portée du paysan ivoirien ne peut concurrencer celle du cannabis : la production de 0,1 ha, vendue au "sac" à un commanditaire, permet de disposer d’un revenu annuel de 4 à 5 millions de CFA (40 000 à 50 000 francs français). Il s’agit de la valeur de 13 à 16 tonnes de cacao, le produit d’une plantation d’une trentaine d’hectares exploités en faire-valoir direct grâce à une dizaine de travailleurs, ou de plus de 40 ha confiés en métayage. Le rapport en faveur du cannabis serait donc dans ce cas de 1 à 300, voire de 1 à 400.

Les réseaux de trafic de marijuana

Le premier type de structure de commercialisation a pour cible la population de manœuvres et de petits planteurs de la région. Une partie importante de la production locale est distribuée sur les marchés de proximité, souvent par l’intermédiaire de boutiquiers ou de petits dealers villageois, à qui les producteurs de cannabis vendent directement une partie de leur récolte. Sur ces réseaux informels se greffent également des circuits de distribution pilotés par certains commanditaires du trafic à l’échelle régionale. Un gros commerçant de textiles de la ville de Soubré approvisionne ainsi en marijuana et en amphétamines toute une cohorte de petits colporteurs nigériens et ghanéens spécialisés dans la vente de pagnes et de tissus dans les campements de la région.

Concernant également la vente de dérivés du cannabis à l’intérieur de la région Sud-Ouest, mais visant un autre type de clientèle, des circuits courts approvisionnent les hôtels de la côte, devenue l’une des principales attractions touristiques du pays avec l’ouverture, en 1992, de la route côtière qui relie Abidjan à la frontière libérienne. Ces circuits sont dirigés par les propriétaires ou les gérants des hôtels, qui sont parfois eux-mêmes d’anciens producteurs. Il n’est peut-être pas absurde de s’interroger sur le développement possible d’un narco-tourisme, à l’image de ce qui existe déjà dans certains pays du sud-est asiatique, domaine dans lequel la Côte d’Ivoire ne manque pas d’avantages comparatifs (avec notamment la mise en route de liaisons charter brisant les anciens monopoles des compagnies aériennes Air France et Air Afrique).

Le trafic national et international est cependant beaucoup plus significatif de par ses implications géopolitiques. Deux réseaux au moins ont été identifiés qui impliquent de gros acheteurs de cacao et de café implantés dans l’ensemble de la région. Ces commerçants bénéficient à l’évidence de grosses protections au niveau de l’élite politique locale et, probablement, régionale, voire nationale. Les sacs de marijuana sont transportés en lots de 200 kg à 400 kg au milieu des chargements de 40 t de cacao qui sont expédiés vers les ports d’Abidjan ou de San Pedro.

Une enquête réalisée de l’intérieur de ces filières a permis une compréhension plus précise des rouages. Un des personnages clé est "le bouclier." C’est la personne chargée de prendre contact avec les autorités afin qu’elles délivrent un "laissez-passer" permettant que le convoi dans lequel voyage le cannabis ne soit pas inquiété. Par exemple, le "bouclier" de Gagnoa escorte les chargements jusqu’à Lakota. C’est un important centre de contrôle où opèrent la police, les douanes, la gendarmerie, les agents des eaux et forêts. C’est donc un "bouclier" local, très bien introduit, qui prend ensuite en charge la marchandise pour la conduire jusqu’à Abidjan où 40 % de la marijuana produite dans le sud-ouest ivoirien (Soubré, San Pedro, Sassandra, Tabou, Grand Bereby) passe par le port à bois.

Selon les informations fournies par un "bouclier", 25 % de la production, qui atteint 7 t à 8 t par semaine, serait destinée au marché local de la Côte d’Ivoire, le reste à l’exportation. L’informateur a également déclaré avoir demandé à ses protecteurs d’être "libre de travailler comme le sont les Nigérians et les Ghanéens". Cela laisse entendre que ces derniers jouent un rôle dans les exportations, ce qui semble confirmé par les saisies en Europe qui sont, le plus souvent, imputées aux ressortissants de ces deux nationalités.

Il semble qu’un certain volume de marijuana, en provenance de la région Sud-Ouest, est déchargé au port et réexpédié vers le Burkina Faso. Des quantités moins importantes de cannabis sont également envoyées sur Abidjan dans les soutes des autobus de deux compagnies de transport de Soubré. Ces envois correspondraient à des réseaux secondaires, contrôlés à l’échelon régional par les propriétaires ou les gérants de ces compagnies, et sont probablement destinés à approvisionner préférentiellement le marché abidjanais. En l’état des informations disponibles, il n’est pas possible de savoir si des connexions existent entre ces réseaux et les précédents, mais on peut le supposer compte tenu de la petite taille du microcosme soubréen.

Il est un fait que le commerce du cacao, de par les volumes considérables transportés et la fréquence des convoyages, est un support idéal pour celui du cannabis. Les connexions qui existent entre les "traitants" des principaux centres régionaux et les sociétés exportatrices de cacao constituent également un tremplin possible pour l’expédition de la marijuana vers les marchés européens. Nous avons également évoqué la nécessité, pour certains membres de l’élite politique ivoirienne, de trouver des rentes de substitution à la dissolution des rentes politiques dont ils jouissaient à travers les quotas d’exportation de café et de cacao. Ces quotas leur ont souvent donné accès à un siège au conseil d’administration des sociétés exportatrices et à une influence qui peut-être mise à profit pour infléchir la spécialisation de ces sociétés.

Enfin, bien qu’aucune information ne permette d’étayer une telle relation, il est tentant d’établir un lien entre le développement des cultures de cannabis à l’échelle régionale et l’émergence récente, à la faveur de la crise cacaoyère, de commerçants qui ont acquis en quelques années des parts de marché très importantes dans la collecte de cacao. Il s’agit d’entrepreneurs burkinabés, planteurs de cacao à l’origine, qui n’intervenaient pas de façon significative dans ce domaine avant la "guerre du cacao" des années 1988-89. Alors que la crise financière qui a suivi celle-ci débouchait sur de nombreuses malversations ou sur la faillite des traitants traditionnels, libanais notamment, ces nouveaux arrivants ont investi le secteur, honorant leurs engagements vis à vis des planteurs et des exportateurs et évinçant progressivement la concurrence. Leur santé financière au milieu d’une crise de liquidités sans précédent, dont l’économie ivoirienne sort à peine, ne laisse pas de surprendre, mais il est un fait qu’ils ont acquis aujourd’hui une position incontournable dans le commerce du cacao, financent de façon significative certaines communautés villageoises et commencent à intervenir directement au niveau de l’exportation.

Un dernier type de réseau est lié au commerce de la noix de cola entre la zone forestière ivoirienne et les pays soudano-sahéliens d’Afrique de l’Ouest (Mali, Sénégal et surtout Burkina Faso). Des connexions avec les réseaux du cacao, au niveau du port d’Abidjan, sont possibles, notamment pour l’acheminement vers le nord des sacs de marijuana arrivés dans les chargements de cacao. Il semble que des commerçants guinéens tiennent une place importante dans ces réseaux, ce qui confirmerait l’existence de connexions étroites entre les filières guinéennes et ivoiriennes.

Comme en Guinée, la marijuana voyage au centre des ballots de cola fraîche qu’il est extrêmement difficile de contrôler dans la mesure où leur ouverture provoquerait l’oxydation rapide et l’avarie du produit. La cola étant une denrée très valorisée sur un plan social et culturel, il s’agit d’un sacrilège que peu de douaniers ou de gendarmes sont disposés à assumer. La commercialisation au Burkina Faso s’avère particulièrement rentable, les prix à la distribution étant, aux dires des commerçants impliqués dans cette filière, 50 % supérieurs à ceux qui sont pratiqués dans les centres urbains ivoiriens (150 000 CFA le kilo contre 100 000 CFA en Côte d’Ivoire).

Le trafic des drogues dures

En Côte d’Ivoire, l’héroïne provient d’Asie du Sud-Ouest (Pakistan, Inde) et du Proche-Orient (Liban) via le Nigeria ou le Ghana. Elle est destinée à l’Europe ou aux Etats-Unis. La cocaïne arrive d’Amérique du Sud, soit par bateau, soit par avion. La Côte d’Ivoire est par ailleurs un des rares pays d’Afrique de l’Ouest où l’on signale la présence de trafiquants latino-américains. Ainsi, en 1995, un Colombien et un Argentin ont été arrêtés pour trafic de cocaïne. La police surveille également des Libanais qui effectuent de fréquents va-et-vient avec le Brésil. Les saisies de ces deux drogues, qui fluctuent annuellement entre quelques centaines de grammes et quelques kilos, ne traduisent absolument pas l’importance du trafic, mais plutôt l’inefficacité et la corruption de la police. 24 kg de cocaïne ont été ainsi saisis à l’aéroport d’Abidjan entre le 1er janvier et le 30 septembre 1996. Une partie était destinée au marché interne, le reste était en transit. Peu avant Noël, 3,7 kg d’héroïne en provenance de Thaïlande ont été saisis sur une Nigériane.

L’implication des Libanais, évoquée avec insistance par plusieurs sources au sein des ambassades occidentales, n’a reçu qu’une confirmation indirecte. Le 13 mars 1994, on a retrouvé le cadavre d’un commerçant libanais enlevé une semaine plus tôt. Son enlèvement avait été revendiqué par une confrérie religieuse nigériane Manatari Save Yourself qui avait réclamé une rançon de 300 millions de CFA (3 millions de francs français). Selon les ravisseurs, elle correspondait à une vente de cocaïne, effectuée en 1992 pour le compte de la confrérie par cinq ressortissants libanais vivant en Côte d’Ivoire et qui avaient omis de lui reverser les bénéfices.

En revanche, cette implication des sectes nigérianes, qui se regroupent en général dans le quartier interlope de Vridi, ne repose pas sur des faits isolés. Les "Chrétiens célestes", dont un pasteur a été arrêté à l’aéroport avec un chargement d’héroïne dissimulé sous sa robe, sont également sur la sellette. Ces sectes ayant leur sanctuaire au Nigeria, les Ivoiriens ont une bonne raison pour se rendre en pèlerinage dans ce pays et se transformer en passeurs.

Les factions libériennes se financent également par le trafic international de drogues dures via la Côte d’Ivoire. Pour cela, elles recrutent des passeurs parmi les 300 000 réfugiés vivant dans ce pays en les menaçant de représailles sur leur famille s’ils refusent d’effectuer un voyage, aux Etats-Unis en particulier.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

L'Effroyable Imposture 2
Par Thierry Meyssan
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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