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Déclaration de Kofi Annan au Conseil de sécurité à propos du Liban

Déclaration de Kofi Annan au Conseil de sécurité à propos du Liban
Réseau Voltaire | New York (États-Unis)
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On trouvera ci-après le texte intégral de la déclaration faite ce soir par le Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, lors de la réunion du Conseil de sécurité :

Je me félicite de tout cœur du projet de résolution que le Conseil est sur le point d’adopter et je suis particulièrement soulagé de constater que le texte prévoit la cessation totale et immédiate des hostilités. Il est absolument vital que les combats s’arrêtent dès maintenant. Si c’est le cas, je pense que ce projet de résolution rendra possible la conclusion d’un accord de cessez-le-feu durable et viable au cours des prochains jours, et j’espère que ceci sera le début d’un processus visant à régler les problèmes politiques intrinsèques à la région par des moyens pacifiques.

Mais je faillirais à mes devoirs, si je ne disais pas aux membres du Conseil à quel point je suis déçu de constater que le Conseil n’est pas parvenu à cette étape beaucoup, beaucoup plus tôt, et je suis convaincu que ma déception et mes sentiments de frustration sont partagés par des centaines de millions de personnes dans le monde. Depuis des semaines, moi-même et de nombreuses autres personnes avons demandé à maintes reprises une cessation immédiate des hostilités, dans l’intérêt des populations civiles des deux côtés, qui ont enduré des souffrances et des pertes terribles et inutiles. Tous les membres du Conseil doivent savoir que leur incapacité d’agir plus tôt a profondément ébranlé la foi du monde dans l’autorité et l’intégrité du Conseil.

Depuis le 12 juillet, jour où le Hezbollah a lancé une attaque injustifiée contre Israël, tuant huit soldats israéliens et en enlevant deux, le Liban et Israël ont de nouveau sombré dans le chaos de la guerre, de la mort et de la destruction.

Selon le Gouvernement libanais, plus d’un millier de Libanais ont été tués et quelque 3 600 blessés. Environ un quart des habitants du Liban, soit près d’un million de personnes, ont été déplacées. Un trop grand nombre de victimes sont des enfants. En fait, ce conflit a tué plus d’enfants que de combattants. Les bombardements israéliens ont réduit à l’état de ruines des milliers d’habitations. Ils ont également détruit des dizaines de ponts et de routes. Résultat : plus de 100 000 personnes sont incapables de se mettre à l’abri et les secours ne peuvent les atteindre. En tout temps, des ravages d’une telle ampleur constituent une tragédie. Mais il est encore plus tragique qu’ils soient infligés au peuple libanais au moment précis où celui-ci commençait à avancer véritablement sur la voie de la réforme politique et de la reprise économique.

Les Israéliens, de leur côté, sont une nouvelle fois confrontés à une menace dont ils se croyaient, à juste titre, définitivement à l’abri depuis que, comme le Conseil l’a certifié sur ma recommandation, ils se sont retirés du Liban il y a six ans. Quelque 41 civils israéliens ont été tués et des centaines de milliers – contraints de se réfugier dans les abris ou de fuir leur maison – ont vu leur vie bouleversée par les attaques à la roquette du Hezbollah, qui a effectué ses tirs sans discrimination afin de semer la plus grande terreur possible, ne faisant rien pour distinguer les cibles civiles des cibles militaires et mettant en danger la vie des civils de son propre camp en procédant à ses tirs depuis des zones habitées.

Pire, les dommages ne s’arrêtent pas aux limites du Liban et d’Israël. Une région qui ne pouvait guère se permettre de vivre un nouveau chapitre de violence et de connaître une nouvelle source d’instabilité a de nouveau été embrasée. Les extrémistes ont reçu de nouvelles munitions. L’ONU a elle-même été la cible de protestations et d’acte de violence, en dépit des efforts humanitaires qu’elle déploie, notamment par l’entremise de nos courageux casques bleus de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL), afin de porter secours aux personnes prises entre les tirs croisés. La FINUL a dû faire face à une situation pour laquelle elle n’était ni mandatée ni équipée.

Je suis plein de fierté et d’admiration pour le courage de ces hommes et de ces femmes qui servent sous la bannière de l’ONU et, en fait, pour le courage de tous les travailleurs humanitaires. Depuis le 12 juillet, ils font montre d’une incroyable bravoure en s’acquittant de leurs fonctions au milieu des combats intenses, dans lesquels 16 membres du personnel des Nations Unies ont été blessés et cinq autres ont tragiquement péri.

En effet, la ténacité de la FINUL a rendu possible la solution diplomatique que vous, les membres du Conseil de sécurité, venez de concevoir. Sans cela, vous auriez eu à envisager la décision difficile de procéder au retrait de la FINUL. En fait, c’est peut-être une décision que vous allez être amenés à envisager dans les heures et les jours qui viennent si l’appel à la cessation immédiate des hostilités énoncé dans le projet de résolution reste lettre morte.

Ainsi, ce projet de résolution n’a que trop tardé. Il marque un pas décisif dans la bonne direction. Je suis heureux que les membres du Conseil soient parvenus à aplanir leurs divergences, conciliant un grand nombre de leurs vues, et j’espère qu’ils adopteront ce texte à l’unanimité. Une fois que cela aura été fait, il faudra qu’ils agissent avec la même détermination pour que leur décision soit pleinement respectée sur le terrain.

Avant tout, il faut que les convois humanitaires et les secouristes reçoivent l’assurance qu’ils peuvent circuler sans danger et accéder aux personnes qui ont besoin d’aide. Aussitôt que les combats auront cessé commencera la tâche gigantesque consistant à aider les personnes à rentrer chez elles en toute sécurité et à rebâtir leur vie.

Deuxièmement, les éléments centraux du projet de résolution sont, à juste tire, la souveraineté et l’intégrité territoriale du Liban, conformément aux résolutions 425 (1978), 1559 (2004) et 1680 (2006) du Conseil de sécurité. Il est primordial que la communauté internationale apporte tout l’appui possible au Gouvernement libanais afin qu’il puisse exercer cette souveraineté. Le Gouvernement,

par l’entremise de ses forces armées régulières et de sa police, doit être capable d’asseoir son autorité dans l’ensemble du pays et le long de toutes ses frontières, en particulier en empêchant la circulation illégale et déstabilisatrice d’armes. Ce n’est qu’en présence d’une seule autorité et d’une seule main armée que l’on pourra espérer une stabilité durable. L’État libanais, comme n’importe quel autre État souverain, doit avoir le monopole de l’emploi de la force sur son propre territoire.

Cela implique, bien sûr, un retrait israélien total et immédiat du territoire libanais. Pour cela, nous disposons dorénavant d’un scénario très clair.

La décision du Gouvernement libanais de déployer dans le Sud 15 000 membres de ses forces armées constitue un progrès important. Cela dit, bien que l’armée ait la capacité et la volonté de procéder à ce déploiement, le Gouvernement a admis qu’il avait besoin d’aide. La décision du Conseil de renforcer le mandat et les effectifs de la FINUL représente donc un aspect vital du dispositif.

Une nouvelle tâche, peut-être encore plus difficile et plus périlleuse que la précédente, attend désormais la FINUL. Il est primordial qu’elle soit robuste et efficace et qu’elle veille à ce qu’aucun vide ne soit créé entre le retrait israélien et le déploiement des forces libanaises. À l’évidence, la FINUL aura de toute urgence besoin de renforts et de matériel militaire de pointe pour s’acquitter de cette nouvelle mission. Le Conseil ne peut pas se permettre de relâcher ses efforts ne serait-ce qu’une minute. J’exhorte ses membres à entamer sans tarder des consultations étroites avec les fournisseurs de contingents, actuels et potentiels, en vue d’obtenir au plus vite les forces additionnelles nécessaires avant que la situation sur le terrain n’échappe une nouvelle fois à tout contrôle. De même, j’exhorte le Conseil à veiller à la fourniture de l’équipement requis.

J’engage également tous les donateurs potentiels à répondre rapidement aux demandes d’aide financière formulées par le Gouvernement libanais, qui lutte pour rebâtir son pays dévasté.

D’aucuns pourraient être réticents à le faire sans avoir de sérieuses garanties que, cette fois-ci, la paix perdurera. Or, de telles garanties sont primordiales. Elles ne doivent pas uniquement s’appuyer sur la cessation des hostilités ou sur le déploiement d’une force de paix élargie, mais aussi sur le règlement des problèmes politiques fondamentaux, comme la libération des prisonniers, à commencer par ceux pris en otages, et le règlement de la question des fermes de Chebaa conformément à la résolution 1680 (2006).

De mon côté, je m’attellerai sur le champ à la tâche qui m’est confiée dans le projet de résolution d’aujourd’hui. Nous venons de recevoir une terrible leçon sur les risques qu’il y a à laisser les problèmes dégénérer. Nous devons désormais tous savoir que tant qu’une affaire n’a pas été réglée jusqu’au bout, elle ne pourra manquer de nous prendre au dépourvu.

Le Gouvernement libanais se réunira demain, et le Cabinet israélien dimanche, pour examiner la résolution. Pendant le week-end, je m’emploierai à fixer, de concert avec les deux parties, l’heure et la date exactes à laquelle le cessez-le-feu entrera en vigueur.

Cela fait trop longtemps que le Liban est une victime. Aux prises avec une transformation politique inachevée depuis la fin de la guerre civile, il demeure un échiquier sur lequel tant les acteurs nationaux que régionaux ont pu mener à bien leurs projets dictés par des intérêts personnels. Cette exploitation d’un pays vulnérable est honteuse. Elle a sapé les efforts louables de nombreux citoyens libanais pour consolider leur pays en tant qu’État souverain, indépendant et démocratique.

Le Liban et son peuple méritent mieux que cela. Ils méritent de recevoir l’appui sans réserve de l’Organisation des Nations Unies dans les efforts qu’ils déploient pour faire tomber les chaînes de l’ingérence extérieure et des conflits internes. Pour ce faire, il sera nécessaire que toutes les parties et les acteurs concernés au niveau régional, y compris les Gouvernements syrien et iranien, créent à la fois un consensus national entre les Libanais et établissent une coopération constructive fondée sur la bonne volonté mutuelle et un dialogue soutenu.

En effet, au cours des cinq dernières semaines, il nous a été rappelé une fois encore à quel point le Moyen-Orient est devenu une région fragile, en proie à des tensions, déchirée par les crises – aujourd’hui sans doute encore plus complexe et difficile que jamais auparavant. Il connaît maintenant des changements, des revirements et des réalignements sur une échelle, et d’une importance stratégique, que nous n’avions pas connue depuis que les puissances coloniales se sont retirées à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est peut-être encore plus inquiétant encore que la destruction physique, ce sont les changements qui se sont produits dans la perception des choses, tant dans la région qu’au-delà. Il est fort probable que le Moyen-Orient, qui figure depuis longtemps au premier rang de l’ordre du jour du Conseil, y demeure pour de nombreuses années à venir.

Le projet de résolution que le Conseil est sur le point d’adopter n’est qu’une première mesure qui va dans le sens de l’approche globale qui est requise. D’autres mesures seront à prendre – un grand nombre de mesures. Afin d’empêcher encore une autre éruption de violence et d’autres effusions de sang, la communauté internationale doit maintenant être prête à offrir un appui soutenu et une aide durable à la reconstruction politique et économique du Liban, et également à faire face au contexte plus large de la crise qui règne dans la région.

En particulier, nous ne devons pas nous détourner des effusions de sang, de la souffrance et des épreuves que continuent d’endurer les civils palestiniens à Gaza et en Cisjordanie ni du danger que représentent les roquettes Qassam qui continuent de menacer les communautés israéliennes qui vivent près de la bande de Gaza. La réalisation de progrès dans le processus de paix au Moyen-Orient faciliterait sans aucun doute le règlement des conflits dans d’autres zones de la région, et vice-versa. Par conséquent, les différentes crises dans la région doivent dorénavant être abordées non pas isolément ou bilatéralement mais en tant que faisant partie intégrante d’un effort global, entériné et soutenu par le Conseil, visant à réaliser la paix et la stabilité dans la région tout entière.

Les crises parallèles des dernières semaines au Liban et à Gaza ont prouvé, une fois encore, qu’il n’existe pas de solution militaire à ce conflit. La guerre n’est pas – je répète, la guerre n’est pas – la poursuite de la mise en œuvre de politiques par d’autres moyens. Au contraire, elle constitue un échec catastrophique du savoir-faire et de l’imagination politiques – un détrônement des politiques pacifiques de la primauté dont elles devraient jouir. En adoptant aujourd’hui la première mesure vers la fin des combats au Liban, le Conseil réaffirme tardivement cette primauté – tel que les pères fondateurs de cette Organisation auraient souhaité qu’il le fasse.

Seules les solutions politiques seront viables à long terme. Les traités de paix entre Israël et l’Égypte, et entre Israël et la Jordanie, sont des manifestations d’arrangements et d’accords politiques stables. Par l’intermédiaire de ces traités, les dirigeants des pays intéressés ont courageusement apporté la stabilité et la paix à des frontières qui auparavant étaient en proie à la violence, et par conséquent à leurs peuples. Par la suite, des dispositions semblables reposant sur des fondations qui sont bien connues de nous tous, devront être mises en œuvre le long de toutes les frontières où règne un conflit. Seules des solutions globales peuvent apporter une paix durable.

L’Organisation des Nations Unies est pour une solution juste à toutes ces questions. Nous sommes pour la sécurité au Liban, en Israël et dans la région. Nous sommes pour une solution globale et nous devons par conséquent faire tout ce qui est en notre pouvoir pour apporter une réponse à toutes les différentes questions et à tous les conflits dans la région, distincts mais étroitement liés, qu’ils soient manifestes ou latents. Tous nouveaux atermoiements ne pourront que signifier d’autres pertes en vies humaines, d’autres espoirs brisés et un nouveau déclin du statut et de l’autorité du Conseil et de l’Organisation.

Nous devons épargner aux peuples du Liban, d’Israël et de la région dans son ensemble toute nouvelle effusion de sang – aujourd’hui et dans les mois et les années à venir.

Source
ONU (secrétariat général)

Référence : ONU SG/SM/1059 et SC/8809

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