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Dernier entretien avec Hrant Dink

Dernier entretien avec Hrant Dink

Le journaliste turc arménien Hrant Dink a accordé un entretien à la Fédération internationale des journalistes, deux jours avant d’être assassiné par un jeune militant d’extrême droite (le 19 janvier 2007). Il y réaffirme son intention de mourir dans le pays qui l’a vu naître.

Réseau Voltaire | Istanbul (Turquie)
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Monsieur Dink, dans votre hebdomadaire Agos, vous prenez la défense non seulement de la minorité arménienne mais aussi, plus généralement, de toutes les minorités de Turquie. Vous n’avez pas peur ?

Hrant Dink : Bien sûr que si, j’ai peur. Si vous voulez tout savoir, la peur m’accompagne chaque jour. Vous avez déjà observé un pigeon ? Il n’arrête pas de tourner la tête, sursaute au moindre bruit, est prêt à s’envoler à la moindre occasion. Ce n’est pas une vie ; mais moi, à la différence du pigeon, je n’ai nulle part où aller.

Ces derniers mois, vous êtes passé en justice à deux reprises pour « insulte à l’identité turque ». Le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk a lui aussi été déféré devant la justice, mais n’a pas été condamné, contrairement à vous. Comment cela se fait-il ?

Hrant Dink : J’ai été condamné à six mois de prison avec sursis. Impossible de savoir, avec ce fameux article 301 qui rend passible de poursuites pénales l’« insulte à l’identité turque », pourquoi certains sont condamnés et d’autres pas. La formulation de cet article, dont l’Union européenne exige à juste titre l’abrogation, laisse les mains libres aux juges. J’ai tout simplement manqué de chance avec le juge. Il m’a accusé d’avoir affirmer que le sang des Turcs était pourri. C’était du délire total, bien entendu.

Vous publiez l’hebdomadaire Agos. Son tirage n’est pas bien grand. Pourquoi semble-t-il aussi dangereux à certains, en Turquie ?

Hrant Dink : C’est sûr, il tire à 6 000 exemplaires environ. Ce qui inquiète certaines forces, c’est qu’il est lu par bien plus de gens, en Turquie mais aussi à l’étranger.

Agos est considéré comme le journal de la minorité arménienne. Pourquoi sort-il à la fois en arménien et en turc ?

Hrant Dink : C’est pour cela qu’il est tellement dangereux pour certains de nos milieux nationalistes. Notre journal dit la vérité sur le génocide des Arméniens. Mais il replace également cet événement dans l’histoire, dont nous devons tirer les leçons. Nous considérons Agos comme un outil d’éducation et de réconciliation. Cela ne nous empêche toutefois pas de jouer le rôle d’un miroir pour la société turque et de dire : si nous voulons entrer dans l’UE, nous devons assumer l’histoire et mettre fin à l’assimilation forcée de toutes les minorités. Tous les citoyens de ce pays doivent être égaux.

En hommage à votre lutte, le prix Henri Nannen pour la liberté de la presse vous a été décerné l’an dernier…

Hrant Dink : C’est un motif tout à la fois de fierté et d’amertume. Parce que les raisons pour lesquelles il m’a été décerné n’ont pas de quoi réjouir. Dans un pays qui s’obstine tant à vouloir entrer dans l’Union européenne, ce n’est pas une bonne chose que les conditions fondamentales du respect des droits de l’homme n’aillent pas de soi. J’aurais aimé recevoir ce prix pour quelque chose de plus réjouissant, pour les succès de la Turquie en matière de démocratisation par exemple.

Est-ce vraiment si dur d’être Arménien en Turquie ?

Hrant Dink : Si quelqu’un tient sa langue, il n’aura sans doute pas de problèmes. Mais moi, même quand j’étais tout jeune, je trouvais très dur de devoir chanter en chœur, à l’école, ma fierté d’être turc. Bien sûr, nous avons de quoi être fier de notre pays, mais je ne suis quand même pas turc. L’opinion publique aime à répéter qu’il existe, dans le pays, des maisons d’enfants arméniennes et des écoles arméniennes. Mais ils préfèrent passer sous silence le fait que ceux qui participent à la vie politique en sont exclus. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé.

Vous suscitez apparemment partout l’irritation. Non seulement chez les nationalistes turcs mais aussi dans la gauche turque pour laquelle vous aviez autrefois de la sympathie…

Hrant Dink : Je croyais alors que le point essentiel de la lutte des classes, c’était les droits sociaux, la vérité et non pas l’identité nationale. C’était une erreur. J’ai été frappé par le fait que les forces de gauche, en Turquie, ne veulent rien savoir, elles non plus, du génocide arménien. Et, surtout, elles ferment les yeux sur les problèmes liés à la spécificité ethnique. J’estime que la lutte pour la préservation de cette spécificité, pour le droit de vivre selon ses traditions est véritablement le combat décisif. Je pense que cela ne plairait pas à mes amis turcs que quelqu’un veuille leur interdire leur langue maternelle ou leur culture. C’est pourtant ce que les politiques turcs cherchent à faire avec les Arméniens depuis des décennies. Et pas seulement avec les Arméniens.

Quand avez-vous ressenti une véritable discrimination à votre égard ?

Hrant Dink : À la fin de mon service militaire, j’aurais pu poursuivre une carrière militaire et devenir officier. J’étais déjà marié, à l’époque, j’avais deux enfants et le troisième était en route. Pour obtenir un grade, j’ai passé un examen, comme nombre de mes camarades turcs que j’avais connus à l’armée. Après, tous les candidats devaient être appelés un à un et se voir remettre un ordre. J’ai été le seul à ne pas être appelé. C’est alors que j’ai compris qu’en Turquie, État laïque, il est impossible d’être officier quand on n’est pas musulman ! C’est à ce moment-là que j’ai réellement pris conscience pour la première fois de ce que signifiait être arménien en Turquie.

Vous voulez dire que ce sont les Turcs eux-mêmes qui ont fait en quelque sorte de vous un militant de la lutte pour les droits des Arméniens ?

Hrant Dink : C’est sûr. Ca a été un moment charnière dans ma vie. J’ai fondé Agos, premier et, pour l’instant, unique journal bilingue en Turquie. Je voulais faire découvrir à la communauté turque les problèmes des Arméniens et en débattre publiquement. Ca n’a pas été simple au début parce que les Arméniens étaient encore tellement traumatisés qu’ils n’étaient pas prêts à s’exprimer. C’était pourtant la seule façon de combattre les préjugés profondément ancrés, de se battre contre le fait d’utiliser le mot "arménien" comme une injure, contre le fait que l’on nous assimile à des associations terroristes comme le PKK. C’est pour cela que nous devions être un miroir pour la société turque.

Et qu’est-ce que cela a donné ?

Hrant Dink : Nous sommes devenus une composante des changements que peuvent remarquer, en Turquie, tous ceux qui veulent bien ouvrir les yeux. Le journal est devenu un véritable trait d’union entre les sociétés arménienne et turque. De plus en plus de voix se sont élevées pour nous soutenir, dont celle d’Orhan Pamuk. Et, avec lui, nombre d’intellectuels turcs, lecteurs de notre journal.

Dans le dernier numéro de votre journal, vous vous demandez, dans un article, ce qui fait de vous une cible…

Hrant Dink : La réponse concernait d’ailleurs davantage les Arméniens que les Turcs. Je pense que je ne suis pas pareil aux nombreux Arméniens qui préfèrent se cacher la tête dans le sable quand cela devient dangereux. Mais à quoi cela peut-il bien conduire de se cacher tout le temps ! Vous, les Allemands, vous y avez d’ailleurs été confrontés de façon assez nette dans votre histoire et vous n’êtes pas les seuls. C’est cela qui fait de moi une cible et pas de moi seul malheureusement. C’est vrai aussi de ma famille. Ce n’est pas facile, pour ma femme et mes enfants, de savoir que leur père reçoit sans cesse des menaces de mort, et par téléphone, et par courrier électronique. Voyez-vous, si je me suis comparé à un pigeon au début, c’est parce que le pigeon a beau avoir peur, il veut quand même sa liberté. Et c’est bien pour cela que je me bats moi aussi, pour que nous vivions tous en liberté. Pour que la situation présente prenne fin un jour.

Mais vous auriez pu quitter ce pays…

Hrant Dink : Ah, ne vous y mettez pas vous aussi ! Cela me suffit d’entendre mes amis le répéter tout le temps. C’est ici que je veux poursuivre le combat. Car ce n’est pas seulement mon combat. C’est le combat de tous ceux qui veulent la démocratisation de la Turquie. Si je me rends et que je quitte le pays, ce sera la honte pour tous. Mes ancêtres ont vécu dans ce pays, c’est ici que sont mes racines et j’ai le droit de mourir dans le pays qui m’a vu naître.

Propos recueillis par Ellen Rudnitsky, Mirko Schwanitz (Fédération Internationale des Journalistes) pour RIA Novosti.

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Néoconservatisme, racisme
Le néo-conservatisme est un courant d’idées apparu aux États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il se développe dans un milieu de journalistes trotskistes, autour de la revue de l’American Jewish Committee Commentary. Ces partisans du « 3e camp » (c’est-à-dire renvoyant dos-à-dos le capitalisme et la bureaucratie soviétique) s’allient bientôt à la CIA pour lutter contre le stalinisme.
Du trotskisme, ils ont conservé la culture plus que l’idéal. Ils se perçoivent comme une avant-garde éclairée. Ils militent pour la globalisation de la démocratie de marché (équivalente à leurs yeux la révolution mondiale) et dénoncent systématiquement la politique de l’URSS, puis de la Russie. Surtout, ils privilégient la construction de leurs moyens d’action par rapport à la réalisation de leurs projets.
Au cours des années soixante, les néo-conservateurs sont transformés par l’enseignement de Leo Strauss et d’Alan Bloom à l’université de Chicago. Ils pensent stopper la décadence morale de l’Occident en alliant la Raison et la Foi, la Science et la Bible, les États-Unis et Israël.
Outre l’oxymore de la « démocratisation forcée », on leur doit l’assimilation du communisme au nazisme, la théopolitique (croyance selon laquelle la paix mondiale est subordonnée à l’établissement d’un État juif en Terre Sainte), et surtout le « choc des civilisations ». Ce concept, inventé par Bernard Lewis et Samuel Huntington, sert d’alibi intellectuel aux aventures coloniales dans le monde musulman (Palestine, Afghanistan, Irak). Il est également utilisé pour motiver les pays et populations récalcitrants en agitant le péril arabo-musulman, comme était agitée autrefois la menace bolchévique. Bien que cette notion ait été abandonnée par l’administration Obama, elle reste centrale dans la propagande sioniste pour justifier le régime d’apartheid en Palestine.
Les néoconservateurs s’identifient finalement au parti de la guerre et changent de formation politique à chaque alternance présidentielle. Ils sont démocrates sous Carter, républicains sous Reagan et Bush père, démocrates sous Clinton, républicains sous Bush fils, et à nouveau démocrates sous Obama. Serviteurs de chaque président, ils lui conseillent toujours d’étendre la « démocratie » par la force et de soutenir Israël.
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