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Dette du Sud, dette états-unienne : quelles réalités ?

Dette du Sud, dette états-unienne : quelles réalités ?

La dette des pays du Sud semble exorbitante. Elle est pourtant cinq fois moindre que celle des États-unis. Mais elle seule est exigible. La dette devient alors un outil de domination du fort sur les faibles, souligne Olivier Lorillu.

Réseau Voltaire | Orléans (France)
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La dette extérieure publique des pays en développement (165 États, 86 % de la population mondiale) atteint des sommets vertigineux : 1 600 milliards de dollars. Nuançons d’emblée ce chiffre : la dette publique des seuls États-Unis s’élève à 8 000 milliards de dollars (4,5 % de la population mondiale). Mais quelles réalités se cachent derrière ces montants ?

Primo, au Sud, la dette provoque une hémorragie de capitaux qui manquent cruellement sur place. Entre 1980 et aujourd’hui, la dette extérieure des pays en développement a été multipliée par 5 alors que dans le même temps, ils ont remboursé l’équivalent de 10 fois leur dette de 1980. Les pays du Nord consacrent chaque année à l’aide publique au développement (au contenu par ailleurs fort discutable) cinq fois moins que ce que les pays du Sud remboursent pour leur dette. Contrairement au discours officiel, les transferts d’argent se font globalement des populations du Sud vers les riches créanciers. Entre 1999 et 2004, le Sud a remboursé en moyenne 81 milliards de dollars par an de plus qu’il n’a reçu en nouveaux prêts. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a estimé en 2000 au sommet du G7 à Okinawa que les pays d’Afrique subsaharienne consacraient en moyenne 38 % de leur budget au remboursement de leur dette. Cette fuite de capitaux est très concrètement ressentie par les populations du Sud. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime qu’« il manque aux pays en développement quelque 80 milliards de dollars par an pour assurer à tous les services de base » c’est-à-dire l’accès universel à l’eau potable, à une alimentation décente, à l’éducation primaire, aux soins de base, ainsi qu’à des soins gynécologiques pour les femmes. La dette s’accroît et la misère se développe. Comment en est-on arrivé là ?

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, par le biais du plan Marshall, investissent massivement dans l’économie européenne pour l’aider à se remettre d’aplomb. Pour éviter une flambée de l’inflation aux États-Unis, le gouvernement états-unien encourage les investissements de ses entreprises à l’étranger. Dans les années 1960, les banques européennes regorgent alors de dollars pour lesquels elles cherchent des débouchés rentables. Elles les prêtent à des taux incitatifs aux pays du Sud, en particulier aux pays d’Asie et d’Afrique nouvellement indépendants et aux pays d’Amérique latine en phase d’industrialisation rapide, d’autant plus que les dirigeants locaux y trouvent leur compte. Ces pays s’endettent ainsi, la précision est capitale, en dollars (ou en devises fortes), pas dans leur monnaie nationale. A partir du choc pétrolier de 1973 et de la récession mondiale qui le suit, les États du Nord décident de prêter aux pays du Sud à condition qu’ils utilisent l’argent prêté pour acheter les marchandises du pays prêteur. Par ailleurs, la Banque mondiale s’attache à partir de la fin des années 1960 à contrecarrer l’influence soviétique et les velléités indépendantistes. Dans ce but, elle va prêter massivement aux alliés stratégiques des États-Unis (souvent des dictatures comme au Zaïre, en Indonésie, au Chili, au Brésil, en Argentine...) pour renforcer la zone d’influence occidentale. Par conséquent, avec la complicité des classes dirigeantes du Sud, la dette est multipliée par 11 entre 1968 et 1980 ; c’est le prélude à un tournant tragique : « la crise de la dette ».

En 1979, les États-Unis décident d’augmenter fortement leurs taux d’intérêt pour attirer les capitaux et relancer leur économie. Cette décision précipite une crise majeure car les prêts accordés jusque là l’étaient à taux variables et indexés sur les taux anglo-saxons : de 4-5 % dans les années 1960, ils passent à 16-18 %. Du jour au lendemain, les pays du Sud doivent rembourser quatre fois plus d’intérêts. Dans le même temps, endettés en dollars, ils sont contraints de se tourner vers une économie massivement exportatrice dans le but de se procurer des devises fortes. Résultat : ils se font concurrence entre eux, l’offre augmente considérablement mais la demande au Nord stagne et les cours s’effondrent. Au début des années 1980, les règles du jeu sont délibérément changées et le piège se referme.

Un pompier au service des pyromanes entre alors en scène : le Fonds monétaire international (FMI). Plus personne ne souhaitant prêter d’argent aux pays du Sud qui ne peuvent plus rembourser, le FMI se charge de leur « venir en aide » (en fait, leur prêter afin qu’ils puissent sur le champ... rembourser leurs créanciers) mais en contrepartie, les prêts qu’il accorde sont conditionnés à une politique établie à Washington et d’inspiration très largement néolibérale : fin des subventions aux produits de première nécessité, privatisations massives, libéralisation de l’économie, fiscalité aggravant les inégalités, baisse drastique des budgets sociaux – éducation, santé, logement. Ce sont les fameux programmes d’ajustement structurel. Les pays du Sud perdent là leur souveraineté politique et économique, supportant dès lors un nouvel esclavage. La potion est amère pour les populations du Sud qui s’enfoncent dans la misère : 2,8 milliards de personnes dans le monde survivent aujourd’hui avec moins de 2 dollars par jour, 852 millions de personnes sont sous-alimentées et l’espérance de vie dans certaines régions est en chute libre (pour 20 pays d’Afrique, elle est passée sous la barre des 45 ans).

Secundo, aux Etats-Unis, les règles promues avec fermeté à propos des pays du Sud ne sont absolument pas respectées. Le déficit budgétaire est colossal, des politiques protectionnistes sont appliquées, les activités stratégiques (agriculture, aéronautique, acier, etc.) sont fortement subventionnées, mais les institutions financières internationales (IFI) ne haussent pas le ton, et pour cause. Par leur puissance économique, financière, politique et militaire, les États-Unis sont maîtres du jeu : ils ont pu s’assurer une position très favorable au sein des IFI (plus de 15 % des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale, ce qui leur procure un droit de veto de fait). Ils ne se sentent donc pas obligés de respecter les règles qu’ils imposent ailleurs… D’autre part, la dette des États-Unis, contrairement à celle des pays en développement, est essentiellement intérieure. De surcroît, le dollar, monnaie de référence, est la monnaie des États-Unis, ce qui accroît considérablement ses marges de manœuvres, une modification des taux directeurs ou de la fiscalité lui permettant de récupérer des devises. Enfin, la confiance qu’inspire l’économie états-unienne incite de nombreux acteurs financiers (essentiellement privés mais aussi d’autres pays comme la Chine et le Japon) à y acheter des bons du Trésor, mais jusqu’à quand ?

Néanmoins, il existe un certain nombre de similitudes entre les dettes des pays du Sud et du Nord. En effet, dans les deux cas, elle permet un transfert important de richesses des populations pauvres vers les classes dominantes. A cette fin, les décisions sont savamment orchestrées : augmentation des impôts injustes de type TVA (qui frappent proportionnellement beaucoup plus les pauvres), diminution des impôts progressifs, avantages fiscaux pour les détenteurs de capitaux. Austérité et rigueur au Nord, ajustement structurel au Sud… Le Traité constitutionnel européen, refusé en France en mai 2005, constituait une tentative supplémentaire en ce sens. Cette donnée établit parfaitement un point fondamental : le clivage important n’est pas Nord/Sud mais entre ceux qui profitent de la dette et ceux qui la supportent, qu’ils soient au Nord ou au Sud.

Les initiatives médiatiques actuelles de la part des institutions internationales ne règlent en rien le problème de la dette car elles se contentent d’écrémer la partie supérieure sans toucher au mécanisme lui-même. Au contraire, il est urgent de changer de cap. Le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) revendique l’annulation totale et inconditionnelle de la dette extérieure publique du tiers-monde et l’abandon des politiques d’ajustement structurel imposées aux pays du Sud. Cette annulation est facilement réalisable puisque la dette des pays du tiers-monde représente moins de 3 % du montant total des dettes mondiales, il ne manque que la volonté politique. Cette annulation devra se prolonger par l’élaboration d’alternatives adaptées à chaque région : constitution de fonds de développement nationaux démocratiquement contrôlés par les populations locales et alimentés par différentes mesures (expropriation des biens mal acquis par les élites des pays en développement et rétrocession aux peuples, taxe de type Tobin sur les transactions financières, impôt mondial exceptionnel sur les grosses fortunes...). Parallèlement, une nouvelle architecture financière internationale est indispensable. Le CADTM réclame l’abolition du FMI, de la Banque mondiale et du Club de Paris, et la fondation de nouvelles institutions dont les missions seraient centrées sur la garantie des droits humains fondamentaux.

Le CADTM vient de se doter d’une antenne à Orléans, preuve de la vitalité des idées qu’il porte en France et dans 22 pays dans le monde. Le CADTM Orléans veut participer à l’abolition de cet esclavage moderne qu’est la dette. Forts de cette analyse, il veut sensibiliser et agir sur ce thème absolument central : par une diffusion de ses publications et de ses prises de position ; par des réactions rapides à l’actualité ; par une interpellation des responsables politiques et économiques.

Globalisation économique
La théorie du « libre-échange », énoncée au XVIIIe siècle, visait initialement à empêcher les Néerlandais de fermer leur empire colonial au commerce anglais. Elle servit d’argumentaire politique à l’expansion coloniale britannique, imposant une division du travail à l’échelle internationale qui s’avéra beaucoup plus efficace pour piller les ressources que le système colonial lui-même.
En 1941, les Anglo-Saxons se donnèrent comme but de guerre le passage du mode d’exploitation colonial à celui de l’échange inégal après la victoire sur la tyrannie nazie. Ainsi la Charte de l’Atlantique promeut la décolonisation, le libre-échange et la libre-circulation maritime. Ce modèle fut formalisé en 1947 par les accords du GATT. Il a été renforcé à l’ère Reagan-Thatcher par un vaste mouvement de privatisation et de dérégulation.
En 1991 le président Bush père énonça sa vision d’un nouvel ordre mondial : la globalisation. L’objectif est de profiter du vide créé par la disparition de l’URSS pour étendre la domination anglo-saxonne en privilégiant l’expansion économique sur l’expansion militaire. Le nouveau modèle vise non seulement à une libre-circulation des produits, mais aussi des services et des capitaux, le tout régulé par un tribunal arbitral qui empiète sur la souveraineté des États. Il est aujourd’hui incarné par l’Organisation mondiale du Commerce.
Au XXIe siècle, ce processus se prolonge avec la dématérialisation de l’économie. Les Anglo-Saxons ferment leurs industries de biens de consommation pour ne garder que leur industrie militaire. Ils inventent une économie basée sur les « produits financiers » (c’est-à-dire la spéculation) et les redevances de la « propriété intellectuelle » (c’est-à-dire des droits d’usage). Ils étendent leur contrôle de la libre-circulation des biens et des services à l’espace aérien en prétextant la « guerre au terrorisme » et à l’espace maritime sous couvert de « lutte contre la piraterie ». Cependant, la colonisation anachronique de l’Irak en 2003 et son coût exorbitant manquent de provoquer l’effondrement financier de l’Empire. Le président Obama et le Premier ministre Brown tentent alors de sauver le système en vidant les places financières étrangères et en contraignant les capitaux à migrer vers les paradis fiscaux anglo-saxons. En outre, dans un mouvement concerté, les États occidentaux placent tous les moyens financiers publics au service de quelques banques privées qui peuvent alors non seulement éviter la chute, mais acquérir les sociétés défaillantes, dans un gigantesque mouvement de concentration des richesses.
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