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Guantanamo : la presse occidentale entre larmes et narcissisme

Guantanamo : la presse occidentale entre larmes et narcissisme

La mort de trois détenus du camp de Guantanamo a fait couler beaucoup d’encre, surtout en raison des déclarations des responsables états-uniens qui ont présenté ces morts comme une escarmouche dans la « guerre au terrorisme ». La presse dominante s’est essentiellement attelée à la critique de ces déclarations, à la dénonciation du sort des détenus de Guantanamo et a souvent accompagné ses articles d’éditoriaux demandant la fermeture du camp. Toutefois, rares sont ceux qui poussent plus loin leur analyse et qui notent que les déclarations délirantes des autorités états-uniennes et les morts de Guantanamo, aussi choquantes soient-elles, ne sont que l’arbre qui cache la forêt.

Réseau Voltaire | Paris (France)
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Dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 juin, trois détenus, deux Saoudiens et un Yéménite sont morts dans le camp de Guantanamo a-t-on indiqué de source officielle. Les responsables du camp ont affirmé que les trois hommes s’étaient pendus à l’aide de leurs vêtements et de leurs draps. L’avocat et les familles de deux des victimes se sont étonnés que de prétendus prisonniers islamistes se soient donnés la mort malgré la stricte interdiction du suicide en islam. En raison du secret qui entoure la prison, ils se sont aussi demandé s’il s’agissait réellement de suicides. L’avocat de la troisième victime a, quant à lui, compris ces décès comme l’expression du désespoir d’hommes détenus à vie sans charges, ni jugement. C’est cette dernière thèse qui est largement reprise dans la presse internationale.

Cette affaire a fait couler beaucoup d’encre, surtout en raison des déclarations des responsables états-uniens qui ont présenté ces morts comme une escarmouche dans la « guerre au terrorisme ». Ainsi, le commandant du camp, le contre-amiral Harry B. Harris a déclaré : « Ils n’ont aucun égard pour la vie humaine, que ce soit les nôtres ou les leurs. Je crois qu’il ne s’agit pas d’un acte de désespoir, mais d’une opération de guerre asymétrique dirigée contre nous, ici à Guantanamo. Nous avons des hommes ici qui sont des jihadistes engagés. Ce sont des hommes dangereux et ils feront n’importe quoi pour faire avancer leur cause. ». Emboîtant le pas du militaire, l’Assistante du sous-secrétaire d’État en charge de la propagande, Colleen Graffy, a présenté ces décès comme une « opération de relations publiques ». Ces propos aussi absurdes que choquants ont suscité bien des commentaires dans la presse internationale.

La presse dominante s’est essentiellement attelée à la critique de ces déclarations, à la dénonciation du sort des détenus de Guantanamo et a souvent accompagné ses articles d’éditoriaux demandant la fermeture du camp. Toutefois, rares sont ceux qui poussent plus loin leur analyse et qui notent que les déclarations délirantes des autorités états-uniennes et les morts de Guantanamo, aussi choquantes soient-elles, ne sont que l’arbre qui cache la forêt.

Comme le notait, le président du Réseau Voltaire, Thierry Meyssan, dans nos colonnes, Guantanamo n’est pas l’alpha et l’omega du système concentrationnaire mis en place par les États-Unis depuis le 11 septembre 2001. Si cette prison est effectivement un important centre de détention et de torture, elle est loin d’être le plus important, faisant presque pâle figure devant l’important centre de Bagram en Afghanistan et avec le réseau de prisons secrètes que les États-Unis possèdent de part le monde, aussi bien en Irak qu’en Europe de l’Est.
Malheureusement, cet aspect reste largement ignoré. En se focalisant sur un élément précis du système mis en place, les médias choisissent d’ignorer l’ampleur du problème.

Les médias occidentaux dominant traitent cette affaire en oscillant entre deux orientations : d’un côté, le registre compassionnel qui revient à insister avec force pathos sur des souffrances individuelles sans élargir l’analyse, et d’un autre côté, la complainte narcissique sur la mauvaise image que Guantanamo donne des États-Unis, voire de « l’Occident ».

Partisan de la première approche, le New York Times, publie la tribune d’un ancien détenu de Guantanamo, le Français Mourad Benchellali. Celui-ci décrit son parcours personnel et les souffrances qu’il a subis. Il dénonce le système carcéral kafkaïen dans lequel il a vécu et demande, au nom des détenus qui ne peuvent prendre la parole, qu’on y mette un terme en jugeant les prisonniers. Il faut noter que, bien que libéré, l’auteur garde mauvaise presse en France, ce qui explique peut-être qu’il soit publié par le New York Times et non par un journal français [1].
Dans The Guardian, Zachary Katznelson, avocat de l’organisation britannique Reprieve, qui représente légalement 36 détenus de Guantanamo, joue la fibre humanitaire des lecteurs et demande à ce que les traitements inhumains et illégaux de ce camp prennent fin. Il plaide pour le jugement ou la libération immédiate de tous les détenus et une mobilisation en ce sens du Royaume-Uni.

Nous ne reprochons nullement à MM. Benchellali et Katznelson de développer ces points de vue. Le premier livre un témoignage important et le second vise avant tout la libération de ses clients, estimant peut-être qu’élargir le questionnement sur les prisons états-uniennes seraient contre-productive. Toutefois, en ne publiant que leurs points de vue, sans apporter une analyse plus large, les rédactions des journaux qui les publient choisissent de facto, de ne donner à leurs lecteurs qu’une vision tronquée d’un système global et, par conséquent, les détournent des vrais problèmes.

Dans le Christian Science Monitor, l’ancien correspondant du quotidien au Proche-Orient, James Norton, fait dans la dénonciation narcissique selon une rhétorique qui avait déjà été utilisée lors du scandale d’Abu Ghraib : ce qui est grave, c’est que les États-Unis salissent leur image internationale et bafouent les fondements de la République. Ayant relativement peu de mots à consacrer aux détenus de Guantanamo, et moins encore pour ceux des autres prisons, ou sur la façon de mener la « guerre au terrorisme », l’auteur semble avant tout préoccupé par la déchéance morale qui touche l’action de son pays.

Dans un éditorial riche en ambiguïté et non signé, engageant donc toute la rédaction, le quotidien français Le Monde élargit cette approche à « l’Occident ». En effet, si ce texte demande la fermeture du camp de Guantanamo et une mobilisation des dirigeants européens pour parvenir à cet objectif, le quotidien de référence des élites françaises justifie sa revendication par des arguments montrant qu’il a parfaitement intégré les présupposés de la « guerre au terrorisme ». Ainsi, c’est moins par volonté de respecter le droit international que par utilitarisme que le quotidien du soir réclame la fermeture de Guantanamo. Ce camp affaiblirait l’image des États-Unis et servirait surtout aux recruteurs d’« Al Qaïda » pour trouver de nouveaux complices « dans nos banlieues et nos communautés musulmanes » (c’est le journal qui met « nos » en italique). Rien n’indique si le « nos » est un possessif identifiant la rédaction du journal à la France, à l’Europe où à « l’Occident », mais on peut supposer que c’est de cette dernière entité qu’il s’agit. Tout en critiquant Guantanamo, le journal admet toutefois que des mesures fortes doivent être employées contre « le terrorisme mondial » sous peine de faire preuve d’« angélisme », terme en vogue dans les médias français depuis la fin des années 90 pour désigner les adversaires du tout répressif.
Bref, tout en critiquant l’existence de Guantanamo, le journal se pose comme membre d’une communauté d’intérêt dont les États-Unis font partie, accepte des mesures dures (mais pas trop, sans toutefois fixer la limite clairement) dans la « guerre au terrorisme », et désigne une fois de plus, comme beaucoup de journaux français, les musulmans français comme une minorité intrinsèquement dangereuse en raison de sa perméabilité au « terrorisme ».
Le Monde raisonne comme dans un rêve : il continue à s’émerveiller des garanties juridiques du système constitutionnel états-unien et déplore que l’administration Bush ne les respecte pas. C’est que le quotidien, comme la classe dirigeante française dont il est l’expression, n’a toujours pas intégré qu’à la faveur du 11 septembre, l’administration Bush a fait voter un volumineux code anti-terroriste, l’USA Patriot Act, lequel suspend les droits constitutionnels pendant la « guerre au terrorisme ». Il s’efforce d’imaginer les États-Unis comme un État de droit, de voir Guantanamo comme un dysfonctionnement, en un mot de dénier l’évolution de leur régime politique.

Songeant peut-être lui aussi que seule la remise en cause de sa réputation peut émouvoir Washington et changer son attitude, le rédacteur en chef d’Asharq Al-Awsat , Tarek Al-Hamed, dénonce aussi la formidable atteinte à l’image des États-Unis que provoque cette affaire. Lyrique, il joue sur les consonances de Guantanamo et du poème Guantanamera et pose aux États-Unis le choix entre le goulag qu’évoque le premier, et l’amour et la liberté évoqués par le second. Il est douteux qu’un tel procédé culpabilisant influe beaucoup la politique états-unienne ou permette de développer l’analyse critique des lecteurs.

Bien que l’éditorial d’Asharq Al-Awsat soit un contre-exemple, notons que les rares analystes à ne pas se laisser aveugler et à voir le problème de la torture et des internement abusifs de façon plus large sont des éditorialistes travaillant pour la presse du Proche-Orient.
Ainsi si l’analyste de Gulf News, Linda S. Heard, s’agace, comme ses collègues de la presse occidentale, des réactions états-unienne à la mort des trois détenus, mais elle ne s’arrête pas là. Elle espère que ces trois morts vont durablement pousser certains États à faire pression sur Washington pour que les prisonniers du camp soient libérés et que cette mobilisation ira plus loin encore. En effet, la journaliste note que Guantanamo n’est qu’une petite partie du problème et déplore que personne ne se mobilise contre Bagram ou les prisons secrètes.
Dans Alhayat , l’analyste Mustapha Al-Ani, s’agace de la façon dont George W. Bush tente de se dédouaner en annonçant que les cadavres seront traités avec respect. Puis, revenant à une problématique plus large, il estime que cette affaire est malheureusement révélatrice non seulement de la façon dont les prisonniers sont détenus à Guantanamo mais du traitement réservé à tous les détenus arabes ou musulmans dans le cadre de la « guerre au terrorisme ». Dans ces conditions, il estime que les responsables états-uniens méritent autant que Saddam Hussein d’être jugés pour leurs crimes.
Dans le Tehran Times, l’éditorialiste Mohammed Ali Saki, reprend les grandes lignes des arguments communs mais se pose une question que la presse dominante occidentale refuse d’énoncer : les multiples sévices répertoriés à Guantanamo ne sont-ils pas l’indication d’un système plus large sur le traitement des prisonniers des États-Unis ? Et, surtout, la preuve que les soldats états-uniens reçoivent des formations à la torture ? Une question à laquelle le Réseau Voltaire a déjà répondu, il y a deux ans, en publiant les manuels de torture des États-Unis.

En définitive, aucun auteur ne s’interroge sur les raisons qui ont poussé l’US Southern Command a rendre publics ces « suicides » que la majorité du monde musulman interprète comme des décès sous la torture. Rien ne les y forçait puisque les prisonniers étaient juridiquement inexistants et privés de tout contact extérieur. De même aucun auteur ne s’interroge sur les raisons qui ont poussé le Pentagone à rendre publique l’existence du camp de Guantanamo alors que la CIA cache ses prisons. La réponse à ces questions est inscrite dans les manuels de torture, pourtant déjà anciens : en dehors de toute situation d’urgence, les tortionnaires ne prétendent pas chercher à obtenir des renseignements, mais à provoquer la terreur. Guantanamo n’est pas une arme dans la « guerre au terrorisme ». Il est le terrorisme. Il est l’effroi qui saisit tous ceux qui veulent se révolter contre l’Empire, comme la Rome antique plantait de longs alignements de croix de suppliciés sur le bord des routes pavées.

[1] Depuis la rédaction de cet article, la tribune de M. Benchellali a été reprise dans Le Monde daté du 17 juin 2006 : « Les bonbons de Guantanamo », par Mourad Benchellali, Le Monde, 17 juin 2006.

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Pourtant, durant la Guerre froide, les États-Unis ont généralisé cette pratique dans le tiers-monde, créant même deux écoles de torture à Panama (École des Amériques) et à Taiwan (Political Warfare Cadres Academy ). Cependant, cette pratique restait illégale et était principalement sous-traitée à des milices ou à des États alliés. En déclarant la « guerre globale au terrorisme », l’administration Bush a restauré l’usage de la torture, d’abord en la rendant publique hors du territoire US, puis en la légalisant aux États-Unis mêmes. Adaptant les techniques nord-coréennes étudiées par le professeur Albert D. Biderman, la torture pratiquée à Guantánamo, Bagram et dans les nombreuses prisons secrètes de la CIA et de la Navy visait à transformer des innocents en coupables en leur inculquant des aveux. Le régime Bush fabriquait ainsi les « témoignages » de repentis justifiant sa version des attentats du 11-Septembre et sa guerre au terrorisme.
L’administration Obama a officiellement interdit le recours à la torture. En réalité, rien n’a changé car la CIA et de la Navy ont multiplié les centres d’interrogatoires off shore.
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