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Tandis que les mafias russes s’introduisent dans les fourgons des nouveaux migrants dans le pays, la société israélienne, polarisée par les débats concernant le processus de paix, la montée des partis religieux et "russe" et par la persistance du terrorisme, fait passer au second plan le problème des drogues, pourtant très présent au cœur des réalités nationales. Une vision du monde faisant de la sécurité de l’Etat hébreux une panacée ouvre, paradoxalement, une brèche dans laquelle s’engouffrent les trafics internationaux. Ils touchent aussi bien l’Etat que les organisations réligieuses, voire l’armée. La drogue, dont les effets sur la société israëlienne sont sous-estimés, est également utilisée comme un outil politique et même militaire lorsqu’elle est distribuée à l’ennemi pour saper sa combativité. Cela n’empêche cependant pas Israël d’accuser périodiquement les autorités syriennes ou libanaises d’être impliquées dans le trafic de drogues.

Le tri entre amis et ennemis plus important que la drogue

Les ressortissants de trois Etats d’Amérique centrale et d’un Etat des Caraïbes - le Costa Rica, le Guatemala, le Salvador et la République dominicaine sont les seuls à reconnaître, depuis 1980, Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu - reçoivent un accueil chaleureux en Israël et ne font l’objet d’aucun contrôle rigoureux à l’aéroport international Ben Gourion. Certains en profitent pour introduire de la cocaïne dans le pays. Les rapports entre Israël et l’Afrique du Sud sont un autre exemple des effets pervers, en matière de drogues, de la politique étrangère israélienne. Leurs excellentes relations, liées à l’industrie du diamant, avaient généré pendant l’embargo internationnal imposé au régime d’apartheid, des connections occultes liées aux réseaux diamantaires classiques (Anvers, Le Cap, Tel-Aviv, New York). Ces derniers semblent désormais relier la Belgique et l’Afrique du Sud à Israël depuis que les mafias russes ont pris dans ces milieux une importance considérable. Les multiples organisations religieuses elles-mêmes, parmi lesquelles des groupes intégristes comme les loubavitch, pourtant considérés comme gardiens des valeurs et de la moralité, n’accordent pas une grande importance au problème des drogues. Certains de leurs chefs spirituels et dirigeants de partis sont couverts par l’immunité parlementaire tandis qu’ils sont sous mandat de recherche par les autorités américaines ou européennes. Une partie de la population se lance dans les affaires au niveau international en privilégiant les relations avec les pays "amis" de la région (Jordanie, Egypte, Turquie, Chypre), ou plus lointains (Amérique centrale, Afrique du Sud), quitte à fermer les yeux sur des opérations douteuses. Conséquence du fait que la lutte antidrogues aux frontières n’a aucun caractère prioritaire : les mesures de contrôle (détecteurs, chiens renifleurs) et les interrogatoires sans fin que subissent les passagers à l’entrée et à la sortie d’Israël, concernent avant tout la sécurité (explosifs, armes). C’est ainsi qu’une partie de la cocaïne arrivant à Tel-Aviv par avion a pour destination finale les quartiers chrétiens et huppés de Beyrouth.

La drogue est transportée le long du littoral du Sud-Liban par des passeurs israéliens et libanais chrétiens, puis est convoyée par les passeurs-chauffeurs de taxi qui travaillent souvent pour de toutes nouvelles compagnies syriennes de taxis collectifs. Kasshan B., qui dirige l’une d’elle, basée à Beyrouth, a expliqué à l’envoyé spécial de l’OGD que la cocaïne, initialement acheminée à Beyrouth depuis la Turquie, arrive désormais par les aéroports de Tel-Aviv, de Damas et, dans une moindre mesure, d’Amman. Il a ajouté que, pour les passeurs, le fait d’être connus des forces de sécurité et des douaniers de Syrie, de Jordanie comme d’Israël, est le critère permettant d’opérer des passages sans risque. L’envoyé spécial de l’OGD, voyageant en taxi collectif ou en autobus d’Istanbul à Jérusalem, en passant par la Syrie, le Liban, la Jordanie a pu vérifier la validité de ces informations : lui-même et les autres passagers, bien que contrôlés des dizaines de fois par des militaires qui recevaient systématiquement du chauffeur leur bakchich, n’ont jamais été fouillés. La cocaïne est la seule drogue faisant l’objet d’un trafic de transit de quelque importance. Toutes les autres sont essentiellement destinées à un marché interne en pleine expansion.

David Ben Gourion avait un jour lancé une boutade : "Quand il y aura en Israël des prostituées et des voleurs, nous deviendrons un Etat comme les autres". Quarante ans plus tard, force est de constater que la prostitution, le blanchiment de l’argent, le trafic et la consommation des drogues ont pris dans le pays des dimensions inquiétantes. L’absence de formation, voire la corruption de policiers est un autre indice du pourrissement de la situation. La presse avait rapporté que, le vendredi 25 août 1995 à Tel-Aviv, trois ministres ont tenu à "descendre" la désormais fameuse rue Allenby pour mesurer par eux-mêmes l’ampleur du trafic. Ils ont pu constater que devant le poste de police local, des dealers distribuaient des sachets de cannabis. Le long de la rue, dans les bars, toutes les autres drogues étaient négociées. A la suite de ce coup médiatique, la presse a fait etat de plusieurs affaires dans lesquelles des policiers ont racketté des dealers, ou extorqué leurs gains et objets de valeur au moment de leur interpellation. D’autres sont directement mis en cause pour s’être livrés au trafic. Dernier exemple : au mois de janvier 1997, l’armée israélienne a révélé qu’un officier des douanes avait été arrêté et soupçonné d’avoir joué un rôle clé dans le détournement d’une saisie de 14 kg d’héroïne. Le 7 novembre 1996, des policiers spécialisés, sachant que la drogue devait franchir la frontière jordanienne, ont vu le major donner un fût de plastique à un dealer connu. La police a déclaré que le major occupait un poste administratif important au sein d’une unité spécialisée dans la lutte contre les armes, les guerillas et la drogue, à la frontière avec la Jordanie et l’Egypte. Elle a ajouté que la saisie effectuée dans le désert d’Arava était la plus importante dans le sud d’Israël.

Des globe-trotters à la jeunesse israélienne.

La clientèle de la "scène ouverte" de Tel-Aviv est très hétéroclite. Les centaines de routards qui envahissent les hostels des rues avoisinantes sont des consommateurs de cannabis. Au point qu’il y a désormais un dealer attitré dans la plupart de ces auberges de jeunesse. On retrouve le même phénomène, sur une moindre échelle cependant, dans toutes les autres villes israéliennes (Jérusalem, Haïfa, Eilat, Tibériade, etc.). Mais à Tel-Aviv, ces mêmes touristes sont aussi employés comme main-d’oeuvre "au noir" dans la construction. Ils pallient ainsi le manque de bras provoqué par la fermeture épisodique des frontières aux Palestiniens des territoires occupés et autonomes. Les "touristes" sont payés 10 à 15 shekels (3 à 5 dollars) de l’heure, soit le minimum nécessaire pour vivoter et se procurer leur herbe. On peut acheter pour environ 750 à 1 500 shekels (250 à 500 dollars) un kilo de cannabis. Il s’agit en fait de l’ensemble de la plante séchée (tiges, fleurs, feuilles, graines mélangées). Par contre, le gramme d’herbe "pure" (quelques feuilles et la fleur) se négocie autour de 100 shekels (30 dollars, soit une journée de salaire au noir). Une partie du cannabis est produite localement : le long du Jourdain, mais aussi sur les terres cultivables autour des points d’eau du désert du Néguev. Face à l’augmentation de la demande, des bédouins se sont mis à la production. Tout au long de la frontière avec la Jordanie, qui a "normalisé" ses relations avec Israël, transitent aussi des quantités importantes de cette drogue. Mais la plus grande partie de la marijuana consommée en Israël semble venir aujourd’hui d’Afrique de l’Ouest, transitant par le Soudan, l’Egypte, via le désert du Sinaï. Il accompagne un trafic de pierres précieuses et de pièces antiques nubiennes d’or ou d’argent, souvent via la bande de Gaza ou le port Eilat, sur la mer Rouge.

La consommation de la cocaïne, produit de luxe dont le gramme vaut au minimum cent dollars, se développe dans les milieux "branchés". Comme à Beyrouth, elle est parfois fumée dans des pipes à eau, mais le plus souvent sniffée. Les adolescents issus de ces milieux, mis en contact avec la cocaïne et l’ecstasy pendant leur service militaire, continuent souvent à les consommer. Plusieurs boîtes de nuit et des bars se sont spécialisés dans la musique techno et les rave "intimes", version israélienne, rassemblant quelque dizaines d’élus. Ces deux drogues trouvent un terrain propice dans le modèle agressif et macho, conquérant et énergique, qui remplace désormais chez les jeunes l’esprit romantique et pionnier des sabras d’avant la guerre de 1967. Enfin l’héroïne, que l’on retrouve surtout autour de la gare centrale de Tel-Aviv, mais aussi dans tous les autres grands centres urbains (Jérusalem, et Haïfa en particulier) se négocie à des prix extrêmement variables : entre 100 et 300 shekels (entre 30 et 90 dollars).

La jeunesse israélienne commence, elle aussi, à fumer, souvent dès l’âge de quatorze ans. Une bande-annonce dans les salles de cinéma, concernant les dangers du tabac, identifie toute cigarette à un joint et tout joint à une injection d’héroïne. Mais ces campagnes sont totalement contredites par les échos médiatiques donnés à l’utilisation de l’arme de la drogue par les militaires.

Ainsi, en 1996, un officier de haut rang a été accusé d’avoir fait du trafic avec l’Egypte. En fait, il semble bien qu’il s’agissait d’une opération secrète visant à irriguer l’armée égyptienne de marijuana dans le but de saper sa combativité. Dans cette logique, les dérivés du cannabis et l’héroïne sont destinés à l’ennemi, tandis que les amphétamines font partie de l’arsenal guerrier des soldats de Tsahaal.

Juifs d’ex-URSS : enjeux politiques et trafics

A l’ombre des six étages de la gare centrale des autobus de Tel-Aviv, l’héroïne et les drogues synthétiques se négocient dans les rues et les impasses du marché populaire de Shaanan Street. Il s’agit d’un capharnaüm de peuples et de marchandises, où les populations africaines et celles de la CEI se côtoient, et qui reste animé même durant la veille du Sabbat. Les juifs venus de l’ex-Yiddishland du Caucase et d’Asie centrale règnent en maître dans ces rues. Cette immigration se trouve au centre des grandes fractures actuelles de la société israélienne. Les juifs d’ex-URSS sont à l’origine d’une extraordinaire inflation du trafic aérien vers leurs pays d’origine. Tbilissi, Bakou, Ekatérinbourg, Douchanbé, Almaty, Kiev, Sébastopol, Moscou, Saint-Petersbourg sont en liaison, parfois plusieurs fois par jour, avec Tel-Aviv. La multiplication des vols vers la Turquie est, elle, le résultat du renforcement spectaculaire des relations économiques et de défense avec Ankara. Elle répond aussi à l’engouement des touristes israéliens à l’égard de ce pays, dû surtout à la présence de casinos (au point que le ministre turc du Tourisme s’est inquiété de l’éventuelle concurrence de casinos sur le Golan et à Eilat). De ce fait, Turk Hava Yollari est devenue la compagnie ayant transporté le plus grand nombre de voyageurs israéliens, en particulier sur les lignes désservant les républiques d’Asie centrale, juste après l’américaine TWA et bien avant la Lufthansa ou British Airways. Ce va-et-vient constant entre l’Asie centrale, les grandes villes de la CEI, la Turquie et Israël inquiète les autorités israéliennes, au point qu’elles ont décidé de mettre en place une unité de police spécialisée dans la lutte contre la criminalité issue de l’ex-URSS. Selon le journal Yediot Aharonot, les ministres qui ont la tutelle de la police de 24 pays méditerranéens doivent prendre, durant l’année 1997, une décision définitive à l’égard de ce centre de renseignement qui fonctionnerait sous les auspices des Nations unies et qui serait installé en Galilée, associant même les pays qui n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël (Algérie, Libye). Il serait dirigé par des experts israéliens, français, anglais, égyptiens et américains spécialisés dans la lutte contre les trafiquants de drogue, le blanchiment de l’argent, la fausse monnaie et le terrorisme international. Les mouvements de voyageurs sont aussi à la base d’un trafic de drogues quasi familial, extrêmement éclaté : un bottier juif ouzbek de Samarcande installé à Haïfa a expliqué à l’envoyé spécial de l’OGD qu’il avait monté son atelier de chaussures avec l’argent d’un demi-kilo d’héroïne écoulé en Israël. Il affirme n’avoir plus eu ensuite aucun contact avec la drogue. Les problèmes posés par les "Russes", comme on appelle en Israël les Juifs de la CEI, semblent donc avoir pris des proportions incontrôlables.

Dépassant largement le demi-million, appartenant maintenant pour la plupart aux milieux défavorisés (notamment les karaïtes, combattus par le rabbinat), ils forment désormais un Etat dans l’Etat. Cette communauté publie plus de dix journaux et revues en russe, et draine avec elle la criminalité de la Russie, du Caucase et de l’Asie centrale. Elle vient d’entrer au parlement israélien et au gouvernement et devient désormais incontournable, d’autant plus que son poids politique va de pair avec le poids économique de ses représentants les plus fortunés. En quelques années, elle a permis à Israël de multiplier ses réserves en devises par deux. Le système bancaire israélien, à l’instar de celui de l’Etat chypriote voisin, offre des possibilités infinies de recyclage de l’argent sale. Les banques israéliennes, avec des succursales et des compagnies off-shore en Europe, aux Caraïbes, aux Etats-Unis, au Canada et en Asie du Sud-Est, garantissent en effet l’anonymat pour tout dépôt en devises et une libre circulation de l’argent partout dans le monde, ainsi que la possibilité de le convertir en or. Il s’agit du fameux système Pata’h (le "compte étranger"), vanté par les plus grandes banques du pays dans de luxueux prospectus. Cet afflux d’argent, dans un pays où la vie est de plus en plus difficile pour une partie de la population, provoque une rupture sociale qui s’identifie à des ruptures politiques, religieuses, ethniques et régionales.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

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Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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