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Kenya

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Il se confirme que le Kenya est en voie de devenir "La Colombie de l’Afrique de l’Est". Les productions de cannabis sont en pleine expansion et des rumeurs continuent à faire état de tentatives de cultures de cocaïer et de pavot. Selon des sources appartenant aux services de répression italiens de la région de Naples, les Kenyans auraient même commencé à produire de la cocaïne à partir des cultures locales. Mais ce pays est surtout une plaque tournante maritime de l’héroïne asiatique et du haschisch du Croissant d’or à destination de l’Europe et des Etats-Unis, ainsi que du Mandrax indien pour le marché sud-africain. Ces trafics à grande échelle bénéficient de la complicité d’agents de l’Etat, y compris dans la police et l’armée, dont plusieurs membres ont été traduits en justice sans que les commanditaires des trafics aient toutefois été inquiétés.

Les cultures de cannabis

Connu sous le nom de bhang, le cannabis est cultivé dans la plupart des régions du pays, le plus souvent dissimulé dans des forêts, des petites vallées de montagnes, le long des rivières et au sein des cultures légales. Les principales zones de production sont localisées dans l’ouest du pays, la région du Mont Kenya et la zone proche de la frontière tanzanienne. Une opération de police, en mars 1996, a permis de faire une découverte record : des plantations couvrant 600 hectares de cannabis au coeur de la forêt de Bonchoge, dans la vallée du Rift (sud-ouest) et près de 600 kilogrammes de marijuana. Un sac de 90 kg est payé environ 1 400 dollars sur le marché local. Bien qu’aucune arrestation n’ait été opérée, on estime que les propriétaires des plantations sont de "riches et influentes personnalités" de la région.

Le trafic de la marijuana alimente par ailleurs la criminalité locale. A la fin du mois d’avril 1996, la police et des trafiquants qui transportaient de l’herbe - récoltée à Siaya, dans la province de Nyanza - à Nairobi, ont échangé des coups de feu : 8 sacs de 90 kg chacun et 126 paquets de 500 grammes ont été saisis, mais les convoyeurs ont pris la fuite. Faute d’arrêter les commanditaires de tels trafics, la justice a souvent la main lourde avec les petits dealers ou même les consommateurs : ainsi, un juge de Muranga a condamné à 10 ans de prison un consommateur pour détention de 5 g de marijuana.

Le transit des drogues

Les saisies de marijuana ont pour origine la production nationale, mais également des expéditions en provenance d’Ouganda, en particulier dans les régions de Port Victoria et Sio Port. C’est à partir de 1993 que l’on a observé le transit de très importantes quantités de haschisch en provenance d’Asie du Sud-Ouest (Afghanistan et Pakistan). Le modus operandi consiste à débarquer la marchandise au Kenya où elle est conditionnée sous une forme qui lui permettra de passer les contrôles dans les pays de destinations. Ainsi, le 2 février 1993, 7 tonnes ont été saisies à Anvers. La drogue était dissimulée dans des boîtes de thé à l’intérieur d’un conteneur en provenance de Mombassa et à destination des Pays-Bas. Le 20 avril, 560 kg étaient découvert à Felixstowe, en Grande-Bretagne, toujours dans des boîtes de thé ayant la même provenance. En 1994, plusieurs saisies de quelques dizaines de kilos ont été effectuées sur des objets en bois expédiés par poste aérienne. De très importantes saisies ont été de nouveau effectuées durant les deux dernières années : en 1995, 5,707 t reconditionnées à Nairobi qui devaient être réexpédiées en Europe ; le 6 avril 1996, près de 20 t à Chale Island, 50 kilomètres au sud de Mombasa, sur un camion abandonné. La drogue avait été transbordée d’un voilier sur un petit navire, entre l’île tanzanienne de Pemba et Mombassa ; le haschisch avait été emballé dans des sacs de jute qui étaient censés contenir du riz pakistanais.

Un des grands quotidiens du pays, le East African Standard, dans une enquête publiée le 20 avril 1996, prétend avoir découvert que ce hachish avait été produit en Somalie, dans la région de Mogambo, dans une ferme de 500 ha dont les propriétaires sont des chefs de guerre locaux. Ce sont des travailleurs pakistanais, afghans et bangladeshi qui prépareraient le haschisch, ensuite embarqué dans le port de Kismayu. Le trafic aurait bénéficié de la protection d’un officier australien de la force d’interposition de l’ONU (UNOSOM), tué depuis ainsi que son fils. Les représentants du PNUCID au Kenya ont déclaré ne pas pouvoir confirmer l’existence de cette filière.

Au Kenya ont été condamnés pour cette affaire, en décembre 1996, les membres et les relations d’une famille de commerçants d’origine indo-pakistanaise ainsi que des policiers complices du trafic. L’affaire a été rouverte en février 1997, lorsque des éléments nouveaux ont impliqué d’autres policiers et des membres de l’administration. Les ports par lesquels arrive la drogue sont souvent situés sur la côte sud : celui de Ganze, à Msambweni - près du lieu où ont été saisies les 20 t de haschisch -, Bodo, Majoreni, Vanga et Jimbo. Au large des côtes le haschisch est transbordé des cargos à des bâteaux de pêcheur. Il arrive que toutes la population d’un village soit mobilisée par les trafiquants pour décharger et conditionner "la marchandise", avec l’éventuelle complicité des agents de l’Etat. En 1995 et 1996, 13 autres tonnes de haschisch ayant transité par le port de Kilindini, à Mombassa, ont été saisies dans trois pays d’Europe et aux Etats-Unis. En janvier 1997, deux conteneurs, dont les douaniers estimaient qu’ils pouvaient contenir du haschisch, ont mystérieusement été retirés du port de Mombassa avant que leur contenu ait pu être vérifié.

L’héroïne, en provenance de l’Inde et du Pakistan, mais aussi de Thaïlande, transite par le Kenya en direction de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Les passeurs sont des Kenyans et des Tanzaniens mais aussi de nombreux ressortissants des pays de l’Afrique de l’Ouest : Nigérians, Guinéens, Ivoiriens, Sierra Leonais, et des Maliens. La police affirme que les commanditaires appartiennent à des réseaux internationaux, animés particulièrement par des Pakistanais et des Indiens dont certains vivent au Kenya. 30 kg de cette drogue ont été découverts en 1995 et 9 kg en 1996. En fonction des saisies, il a été établi que les routes aériennes les plus fréquentées relient Nairobi à Karachi et Bombay. Toujours selon la police kenyane, une autre route aérienne emprunte l’itinéraire suivant : Nairobi - Bombay - Mascat - Nairobi - Entebbe et ensuite, par la route ou par des vols régionaux, jusqu’au Kenya. Les points d’entrée terrestres sont Namanga, Oloitokitok, Taveta et Lunga Lunga.

Les routes maritimes partent soit de Karachi au Pakistan, soit de Colombo au Sri Lanka et via Doubaï, Pemba et Funzi en Tanzanie, gagnent les îles au large de Mombassa. L’héroïne est conditionnée avant d’être transportée par voie aérienne ou maritime jusqu’à Amsterdam ou Rotterdam. Une filière de trafic d’héroïne qui alimentait la région parisienne, l’Espagne, le Danemark et la Suède, à raison d’un kilo par semaine depuis 13 ans, a été démantelée à Sarreguemines (Moselle, France). Neuf personnes ont été mises en examen et 8 kg d’héroïne saisis. Le chef du réseau était un ivoirien, Moussa Dao. Interpellé en Côte d’Ivoire en 1987, il avait été libéré au bout de deux ans et s’était installé au Kenya. La famille Dao recrutait des passeurs kenyans pour 2 000 dollars, chargés d’acheter de l’héroïne à Hong Kong ou Karachi. A Nairobi, la drogue était dissimulée dans des sacs à main ou les attachés-case d’autres passeurs qui entraient en Europe par Zurich, Francfort ou Amsterdam et gagnaient Paris par le train. La région de Naples est également approvisionnée en cocaïne par des courriers tanzaniens et kenyans. Il s’agit en général d’une drogue jaunâtre, de mauvaise qualité. D’autre part, des camorristes repentis ont indiqués à la police que l’organisation avait envoyé des chimistes au Kenya pour former les autochtones à la fabrication de cocaïne. Les réseaux de la cocaïne (2 kg saisis en 1996) sont plus complexes : par exemple Nairobi - Entebbe- Johannesburg - São Paulo - Johannesburg - Nairobi.

Les trafics des drogues dures ont des retombées locales. La cocaïne est vendue à Nairobi et Mombasa au prix de 70 dollars le gramme et l’héroïne à 19 dollars le gramme (le gouvernement affirme que seuls un millier de nationaux sont des utilisateurs de cette dernière drogue). Il existe un marché pour la cocaïne dans les stations balnéaires de grand standing au sud et au nord de Mombassa. Dans les nights clubs et les hôtels, il suffit pour cela de demander un "médicament" (medecine), d’un air entendu au personnel. Les prostituées sont également des pourvoyeuses de drogues dures. Le Mandrax en provenance de l’Inde est acheminé en Afrique du Sud par voie aérienne ou par route, via la Tanzanie et la Zambie. En 1993, trois fabriques de conditionnement en cachets du produit ont été démantelées au Kenya. En 1995, 500 000 cachets ont été saisies.

Corruption officielle et privée

Une affaire, qui n’a jamais été rendue publique, mais dont l’OGD a pu avoir connaissance par des témoins directs, est révélatrice du niveau que peut atteindre la corruption. Il s’agit de la saisie, au début de l’année 1995 par les douanes canadiennes à l’aéroport Mirabelle de Montréal, de 35 kg d’héroïne d’origine pakistanaise en provenance de Nairobi. L’itinéraire emprunté par la drogue, ainsi que les complicités dont a nécessairement bénéficié son acheminement, laissent supposer qu’il s’agit d’une filière importante. La drogue était dissimulée dans l’emballage de pièces d’hélicoptères de l’armée de l’air kenyane acheminées, via Paris, au Canada où elles sont prises en charge par les forces aériennes canadiennes qui en assurent la maintenance par contrat. La découverte s’est faite de manière tout à fait fortuite. Aucune arrestation n’a été effectuée, ni au Canada, ni au Kenya. En l’état, il n’est pas possible de savoir si cette drogue faisait partie d’un lot beaucoup plus important, ou s’il s’agissait de tester un nouveau mode d’acheminement. Selon les témoins de l’affaire, il ne fait aucun doute que ce trafic a bénéficié de complicités de très haut niveau au sein de l’armée kenyane et des soupçons pèsent sur ses partenaires canadiens. La plate-forme aéroportuaire de Nairobi est, pour le fret export, la principale du continent africain. En effet, toute l’année des vols cargo assurent de très nombreuses dessertes vers la plupart des capitales européennes, y acheminant fleurs, fruits et légumes frais. Ce type de marchandises est transporté en flux particulièrement tendus et ne supporte pas les contrôles tâtillons.

Au cours d’un séminaire sur les drogues qui s’est tenu à Mombassa, en juillet 1996, sous l’égide du PNUCID, Godfery Wakaba, président de l’organisation nationale de protection de la nature (Kenya Wildlife Service) a révélé que les trafiquants de drogues ont réussi à faire échouer le projet de créer une réserve marine sur la côte sud du pays. Pour cela, ils ont mobilisé les politiciens locaux. La côte sud, en particulier la zone de Island, avait été associée au trafic de drogues depuis la saisie d’une importante cargaison de haschisch quelques mois plus tôt. La presse ne manque jamais de faire allusion, dans ce domaine, à certains hommes d’affaires éminents de la région. Le chef de la Brigade des stups a déclaré à la clôture du séminaire que désormais ses services n’allaient plus s’intéresser aux seuls petits dealers pour tenter d’appréhender les barons du trafic. Face aux critiques dont son gouvernement est la cible, le président Daniel Arap Moi est monté au créneau et a ordonné en mars 1996 un renforcement des contrôles dans les aéroports. Il pourra compter pour cela sur des chiens (labradors et bergers) en provenance d’Afrique du Sud grâce à un financement du PNUCID. Cependant, la récente transformation du port de Mombassa en zone franche va à l’encontre des tentatives du Département d’investigation criminelle (CID) pour contrôler le trafic portuaire de drogues. D’autre part, les présidents tanzanien, kenyan et ougandais, réunis en mars 1996 pour envisager une meilleure intégration des économies de leur pays, ont également souhaité une coopération accrue dans le domaine de la lutte contre le trafic de drogues.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

Agent Orange - Apocalypse Viêt Nam
Par André BOUNY
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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