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L’Etat sri-lankais a réprimé par la force les activités pacifiques des Tamouls

L’Etat sri-lankais a réprimé par la force les activités pacifiques des Tamouls

Pratiquement ignorée par les médias mondiaux, une tragédie humanitaire se joue au Sri Lanka. La minorité tamoule, qui vit dans les régions traditionnelles tamoules du Nord et de l’Est de l’île, est de fait livrée à une famine génocidaire.

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Horizons et débats a eu l’occasion de parler avec un parlementaire tamoul qui a pu venir en Suisse pour une courte période. Shivajilingam Kanagalingam fait partie des députés tamouls qui essaient de défendre les intérêts du peuple tamoul au Parlement. Depuis 2001, il est le parlementaire élu de la circonscription de Jaffna (au Nord du pays) et appartient à l’Alliance nationale tamoule (TNA). Malheureusement, il ne peut plus retourner dans son pays car il y risquerait sa vie.

Horizons et débats : Monsieur Kanagalingam, vous êtes aujourd’hui député au Parlement. Qu’est-ce qui vous a fait entrer en politique ?

Shivajilingam Kanagalingam : Je suis né en 1957. Depuis l’âge de 17 ans, c’est-à-dire depuis presque 35 ans, je fais de la politique. J’ai commencé en 1972. Le gouvernement avait promulgué en 1970 des lois sur l’éducation qui avaient pour conséquence que les étudiants tamouls, d’après des critères ethniques, devaient justifier de plus de points que leurs condisciples cinghalais pour être admis à l’université. Cela a gravement réduit les chances de formation et d’avenir de la jeunesse tamoule. Je me suis opposé à ces conditions d’admission injustes, à la « standardisation ». J’ai vécu la longue période de résistance pacifique de la population tamoule à la discrimination. J’ai participé à des activités politiques pacifiques : manifestations, sit-in, boycottage d’événements scolaires, deuil démonstratif le jour de l’Indépendance, etc. La résistance non-violente avait déjà une longue histoire. Le peuple tamoul avait à maintes reprises essayé de cette façon de s’opposer aux mesures discriminatoires du gouvernement.

Cela veut-il dire que le conflit a des racines qui remontent loin dans l’histoire du pays ?

Shivajilingam Kanagalingam : Oui, en 1948 déjà, lorsque le Sri Lanka est devenu indépendant, le droit de vote a été retiré à un million de Tamouls dont on avait, près de 150 ans auparavant, fait venir les ancêtres de Tamil Nadu (sud de l’Inde) pour travailler dans les plantations de thé du Sri Lanka. On voulait ainsi modifier les rapports de force en faveur des Cinghalais.

Le déplacement de Cinghalais vers des régions traditionnellement tamoules qui eut lieu pour la première fois en 1949 visait les mêmes objectifs. Beaucoup de condamnés obtenaient une réduction de peine, voire la libération, s’ils se sédentarisaient dans ces régions. Ils étaient alors soutenus par le gouvernement à majorité cinghalaise. Cette mesure avait aussi pour but de modifier les rapports de force dans ces circonscriptions électorales en faveur des Cinghalais.

Mais ce ne furent pas les seules mesures qui aient considérablement limité les droits de la population tamoule. En 1956, le cinghalais fut décrété unique langue officielle, langue dans laquelle beaucoup de Tamouls sont peu à l’aise. Cela a représenté pour ceux-ci d’importantes restrictions existentielles. Les Tamouls se sont opposés démocratiquement et pacifiquement mais sans succès à cette loi comme à beaucoup d’autres injustices.

Comment le gouvernement a-t-il réagi à cette résistance pacifique ?

Shivajilingam Kanagalingam : La réaction fut massive. Tous les dirigeants étudiants furent arrêtés, incarcérés et dans la plupart des cas maltraités et torturés. L’Etat a réprimé par la force les activités pacifiques des Tamouls. Ainsi, les Tamouls ont observé une grève de la faim de trois mois en mars 1961 devant les bâtiments administratifs des districts. La réponse du gouvernement a consisté à matraquer et à arrêter les manifestants. L’état d’urgence a été décrété, le parti tamoul interdit et les parlementaires tamouls incarcérés pour trois mois.

Quels étaient les objectifs de la résistance tamoule à cette époque ?

Shivajilingam Kanagalingam : A cette époque, le Sri Lanka était déjà indépendant de la puissance coloniale britannique, mais dépendait encore de la Couronne, comme l’Australie et le Canada. En 1972, le Sri Lanka s’en détacha et devint une république. A cette époque, tous les parlementaires et partis tamouls exigeaient que l’Etat ait une structure fédéraliste. Le gouvernement sri lankais refusait. Alors il n’était pas question, dans les grands partis tamouls, d’une sécession de l’Eelam tamoul. Après que toutes nos tentatives démocratiques eurent échoué, tous les partis tamouls tombèrent d’accord, en 1976, lors d’une conférence à Vaddukoddai, d’exiger un Etat tamoul indépendant (Résolution de Vaddukoddai).

Quelle a été la réaction du gouvernement sri lankais à cette Résolution ?

Shivajilingam Kanagalingam : Il proclama l’état d’urgence. Cette mesure permit d’éviter qu’on ne parle de la Résolution dans les journaux, à la radio ou à la télévision. Ceux qui le firent tout de même furent poursuivis en justice. Les leaders tamouls la diffusèrent quand même notamment sous forme de tract. Beaucoup ont été arrêtés et condamnés par un tribunal extraordinaire sans pouvoir se défendre. Finalement, ils durent être relâchés parce que des avocats tamouls avaient déposé une plainte contre la proclamation anticonstitutionnelle de l’état d’urgence et obtenu gain de cause devant le tribunal.

Quelles conséquences politiques a eu cette réponse du gouvernement sur la résistance tamoule ?

Shivajilingam Kanagalingam : A l’époque, c’est-à-dire dès 1970, les organisations d’étudiants ont passé peu à peu d’un mouvement de résistance non-violent en un mouvement recourant à la violence pour protester contre les injustices et faire aboutir ses revendications.

En 1977, (à l’expiration de la période législative) eurent lieu les premières élections parlementaires depuis que le Sri Lanka était devenu une république en 1972. Le programme des députés tamouls demandait avant tout l’indépendance de l’Eelam tamoul. La majorité des Tamouls, plus de 80%, approuvèrent cette initiative. Les députés tamouls gagnèrent 18 des 19 circonscriptions tamoules. Le parti tamoul passa alors à l’opposition avec Amirthalingam comme dirigeant. Alors que les parlementaires tamouls représentaient 80% de la population tamoule, leurs revendications ne furent pas prises en considération.

Est-ce que le conflit se concentrait déjà à ce moment là sur le nord et l’est du pays ?

Shivajilingam Kanagalingam : Non. En 1977, des violences commencèrent – commises pour la plupart par des milices cinghalaises soutenues par les Forces armées – contre les Tamouls du sud du Sri Lanka. Beaucoup s’enfuirent en car, en bateau et en avion et se réfugièrent dans le Nord. Ainsi se reproduisait ce qui s’était déjà passé en 1958.

Au début, vous avez parlé de la résistance des étudiants. Comment le mouvement de résistance actuel s’est-il développé ?

Shivajilingam Kanagalingam : Malgré la revendication d’indépendance pendant les élections de 1977, les partis tamouls essayèrent de trouver, sous la direction d’Amirthalingam de 1977 à 1983, une solution fédéraliste au conflit. Ainsi un fossé s’est ouvert entre les organisations d’étudiants et les partis politiques. La population tamoule soutenait ce mouvement de jeunes. L’Inde et la communauté internationale s’opposaient autant à une sécession de l’Eelam tamoul que la majorité cinghalaise. L’Inde et les gouvernements occidentaux conseillèrent aux Tamouls de trouver une solution dans le cadre d’un Etat unitaire.

En 1983 suivit ce qu’on a appelé le « Juillet noir » : plus de 3000 Tamouls furent tués, plusieurs milliers durent s’enfuir et 53 prisonniers politiques qui étaient sous protection policière, furent assassinés en prison. Le gouvernement décréta une loi selon laquelle on n’avait pas le droit d’être membre du Parlement si l’on parlait de division du pays. Ainsi les 18 parlementaires tamouls furent exclus du Parlement. A la suite de ces massacres, beaucoup de jeunes rejoignirent le mouvement de libération. Les groupes tamouls furent soutenus par l’Inde, y établirent leurs camps et leurs infrastructures et y furent instruits.

C’est ainsi que la résistance politique des étudiants du mouvement pour la liberté se transforma et commença à se défendre avec des moyens militaires.

Actuellement, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) continuent notre résistance et la majorité de la population et des partis tamouls reconnaissent aujourd’hui les LTTE comme les véritables représentants des Tamouls.

Comment cela se manifeste-t-il ?

Shivajilingam Kanagalingam : Lors des dernières élections, en 2004, il y avait 23 circonscriptions tamoules. 22 d’entre elles ont été gagnées par l’Alliance nationale tamoule. J’ai personnellement été élu représentant de Jaffna au Parlement. Notre programme électoral prévoyait une administration provisoire pour le Nord et pour l’Est sous une direction tamoule et la reconnaissance des LTTE comme chefs et seuls représentants des Tamouls. Ainsi nous avons gagné la majorité dans 22 circonscriptions.

Alors vous avez aujourd’hui la possibilité de défendre les intérêts de vos électeurs dans le cadre du Parlement ?

Shivajilingam Kanagalingam : Nous sommes élus depuis 5 ans, mais l’Etat n’a pas répondu à nos revendications. Lorsque je prends la parole au Parlement, il faut que je m’attende à des voies de faits ou des perturbations de la part de mes collègues cinghalais ou même des ministres. Deux de mes collègues ont déjà été assassinés.

Vous venez de Jaffna. Quelle y est la situation de la population ? Comment vivent les gens ?

Shivajilingam Kanagalingam : La situation de la population est précaire. Le gouvernement a fermé la seule route d’accès à la péninsule de Jaffna depuis août 2006. Il n’y a que les voies maritime et aérienne pour transporter des marchandises à Jaffna. Les prix de la nourriture, des biens de première nécessité et des médicaments sont rédhibitoires. A titre de comparaison, on peut vivre à Colombo avec 100 roupies par jour alors qu’à Jaffna il en faut 300. Et cela alors que la population n’a pas de revenus du tout. Aujourd’hui, 650000 personnes vivent à Jaffna. Les élèves ne peuvent pas fréquenter régulièrement les écoles parce qu’ils sont affamés. Il n’y a pas de manuels, rien pour écrire et les contrôles routiers prennent des heures. Quand un convoi militaire se déplace, il faut parfois attendre une demi-journée. Les étudiants sont traités encore plus durement : on les menace de mort ou on les exhorte à ne pas parler de politique. Récemment, 350 étudiants ont été mis sur une liste noire. A Jaffna, l’Armée a imposé le couvre-feu à 18 heures. A ce moment-là des fourgons blancs circulent à travers Jaffna. Il y a peu de temps, deux collaborateurs de la Croix-Rouge ont été assassinés. On les a emmenés pour les interroger dans un de ces fourgons blancs et plus tard, on a retrouvé leurs corps abandonnés.

Beaucoup de femmes et de jeunes filles sont violées, souvent sous les yeux de leurs maris. Un grand nombre sont emmenées pour des « interrogatoires » et violées. Ensuite, beaucoup d’entre elles sont traumatisées pendant des semaines et doivent être hospitalisées. C’est une pratique courante non seulement à Jaffna mais dans tous les districts tamouls. Dans une zone contrôlée par les rebelles, il y avait deux enfants âgés l’un de 4 ans et demi et l’autre de 11 mois qui étaient gravement malades et auraient dû être hospitalisés. L’Armée a refusé l’accès à l’A 9 (la seule route d’accès à Jaffna). La Croix-Rouge a essayé en vain de faire ouvrir la route. Les deux enfants sont morts. Etaient-ce des combattants politiques ? Des meurtres semblables, non élucidés, sont commis dans tout le pays.

La situation alimentaire est également dramatique. La pêche, qui nourrissait une grande partie de la population des régions côtières, est interdite. Les paysans n’ont ni électricité et ni engrais. A part les fonctionnaires de l’Etat, la plupart des habitants n’ont pas d’emploi et dépendent des organisations humanitaires internationales.

Est-ce que l’aide des organisations humanitaires est garantie ?

Shivajilingam Kanagalingam : La plupart des organisations humanitaires se sont déjà retirées. Le 15 juin, ce fut également le cas du Programme alimentaire des Nations Unies. Aussi la situation empire-t-elle encore. La Croix-Rouge n’organise plus depuis longtemps le secours alimentaire. Elle se contente de soutenir d’autres organisations. La plupart des bénévoles se retirent car il est devenu trop dangereux de travailler au grand jour.

L’argent et les biens humanitaires provenant de l’Inde et de la communauté internationale, par exemple de l’ONU, sont transportés dans le Nord, mais livrés dans des magasins de l’Armée et vendus par elle. Les Tamouls doivent y acheter les biens auxquels ils auraient droit gratuitement. C’est l’occasion pour les soldats de faire des discours, de demander aux gens s’ils ont vu des Tigres tamouls. Ils montrent ainsi que les Tamouls dépendent de l’Armée et qu’on exerce des pressions sur eux.

Jaffna a été très touchée par le tsunami. Qu’est-ce que la communauté internationale a fait ? N’était-ce pas une occasion de s’approcher d’une solution au conflit ?

Shivajilingam Kanagalingam : Au début, nous avons eu le grand espoir qu’après cette catastrophe, on se rapprocherait les uns des autres. Malheureusement, il n’en a pas été ainsi.

Selon vous, quelles chances y a-t-il aujourd’hui que l’on trouve une solution pacifique au conflit qui déchire votre patrie ?

Shivajilingam Kanagalingam : L’Etat sri lankais a déclaré la guerre à tous les Tamouls. En tant que parlementaire tamoul, je ne vois pas d’autre voie que celle de la séparation en deux Etats. Le gouvernement sri lankais n’est pas du tout préparé à envisager un véritable fédéralisme. C’est pourquoi je ne vois pas d’autre solution que de fonder notre propre patrie, l’Eelam tamoul.

Que pouvons-nous faire en Europe ? Qu’est-ce qui pourrait favoriser une détente ?

Shivajilingam Kanagalingam : Vous pouvez protéger notre peuple en faisant connaître les violations inhumaines des droits de l’homme. Vous pourrez ainsi sauver notre population d’une catastrophe humanitaire.

Monsieur Kanagalingam, nous vous remercions de cette interview.

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