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L’OTAN, une féodalité contemporaine

L’OTAN, une féodalité contemporaine

Sept nouveaux États, tous issus de l’ancien Pacte de Varsovie, viennent d’adhérer à l’OTAN. Structurée par les États-Unis pour combattre l’Union soviétique, l’Alliance atlantique est aujourd’hui une organisation privée d’objectifs, instrumentalisée par Washington au gré de ses ambitions. Cet élargissement accroît ses capacités d’intervention tout en diluant un peu plus sa raison d’être initiale. À moins de considérer que l’URSS n’était pas dangereuse parce qu’elle était soviétique, mais parce qu’elle était russe.

Réseau Voltaire | Paris (France)
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C’était une cérémonie fort solennelle et ennuyeuse, vendredi 2 avril 2004, au siège de l’OTAN à Bruxelles. Dans la cour d’honneur, les ministres Affaires étrangères des États membres ont assisté au hissé des couleurs des sept pays nouvellement adhérents : la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Puis il y a eu la photographie officielle et la conférence de presse commune où chacun s’est employé à réciter les banalités d’usage. Tout cela sous l’œil inquiet de la délégation russe invitée à se joindre à cette pompe sans liesse.

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Cérémonie d’adhésion à l’OTAN

Ce manque d’enthousiasme traduit l’appréhension d’une bonne partie des membres de l’Alliance, comme de la Fédération de Russie, qui se demandent à quoi va bien pouvoir servir cette organisation. Historiquement, l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) a été créée par les Etats-Unis pour mobiliser leurs vassaux contre l’Union soviétique. Elle a suscité une coalition comparable : rapidement l’URSS incorpora ses vassaux dans le Pacte de Varsovie. Mais après la disparition de la menace soviétique et la dissolution du Pacte, l’OTAN loin de se dissoudre également, s’est élargie par deux fois.

Depuis le sommet de Prague, en novembre 2002, l’OTAN a adopté le jargon états-unien. Les nouvelles menaces du XXIe siècle seraient le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. C’est une formule médiatique, mais c’est dénué de sens. Le terrorisme est une forme d’action, d’ailleurs plus souvent employée par des États que par des groupes non-étatiques, pas un ennemi. Malgré la rhétorique, la prolifération des ADM n’est nullement une menace, puisque les États-Unis sont le premier proliférateur mondial. Quant au concept même d’« armes de destruction massive », il consiste à mettre sur le même plan des gaz bon marché et des bombes atomiques de dernière génération, ce qui n’a aucun sens en termes militaires.
Le Pentagone a tenté de convaincre récemment l’OTAN d’adopter de nouveaux éléments de doctrine, comme celui de la « guerre préventive », mais au vu de l’échec de la stabilisation de l’Irak, cette idée a été rangée au rayon des arguments éculés.
On se plait aussi beaucoup à l’OTAN à évoquer la défense des « valeurs communes ». Mais il est peu probable qu’elles existent. Ainsi, lorsque les documents officiels les explicitent, c’est pour parler de « système politique démocratique fondé sur l’économie de marché », une formule pour le moins réductrice.
Il est une règle non-écrite qui résume l’esprit de l’OTAN : « Garder les États-uniens à l’intérieur, les Russes à l’extérieur et les Allemands en bas ». C’est sur cette base que les États d’Europe centrale et orientale ont rejoint l’organisation pour se protéger de leurs trop puissants voisins, Moscou et Berlin.
Ainsi certains des nouveaux adhérents n’ont pas résisté au plaisir de marquer le coup. En Roumanie, le président Ion Iliescu a fait hisser le drapeau de l’OTAN devant le Parlement et a supprimé le « pas soviétique » en vigueur dans ses armées. En Bulgarie, le Premier ministre, le prince Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha a fait recouvrir la façade de l’ancien siège du parti communiste avec une gigantesque bannière de l’OTAN.

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Pour Washington, l’OTAN présente un avantage immédiat et peut être employé selon quatre options stratégiques distinctes et non contradictoires.
Pour le moment, l’exigence de compatibilité des armements permet aux États-Unis de contraindre les nouveaux membres à se doter de matériels US payables à long terme grâce à des prêts à faible intérêt. Cela donne toujours un petit air de racket aux réunions de chefs d’État et de gouvernement de l’Alliance, chacun se consolant en pensant à la beauté des équipements qu’il se doit d’acheter avec le sourire.
La première fonction stratégique de l’OTAN pourrait être de contenir la Russie comme elle le fit avec l’URSS. Dans ce cas, l’adhésion des États d’Europe centrale et orientale permet aux forces US de se rapprocher de leur cible. Des accords de partenariat en Asie centrale, notamment avec la Géorgie et l’Ouzbékistan, doivent permettre d’encercler la Russie. La dissolution de l’Union soviétique doit être prolongée par celle de la Fédération de Russie en encourageant les tendances centrifuges, comme la sécession tchétchène.
Une autre option stratégique pourrait être de transformer l’OTAN en une police intérieure. Déja l’Alliance a accepté d’assurer, en 2004, la police des Jeux olympiques d’Athènes et celle du mondial de football au Portugal. Dans la même veine, Washington propose d’intégrer les polices anti-terroristes des États membres dans son état-major militaire. La réforme du Traité, adoptée au sommet du cinquantenaire, autorise même l’Alliance à participer à la « guerre à la drogue » que la Maison-Blanche poursuit en Colombie et ailleurs.
L’OTAN pourrait aussi garantir la sécurité des espaces communs, une fonction dévolue à personne et néanmoins remplie depuis la Seconde Guerre mondiale par les États-Unis. D’ores et déjà, c’est Alliance qui fait la loi en Méditerranée.
Enfin, une quatrième possibilité pourrait être de substituer systématiquement des forces d’intervention de l’OTAN à celles de l’ONU, dans tous les conflits périphériques, de manière à exonérer Washington de devoir rendre des comptes au Conseil de sécurité. Ainsi l’OTAN a agi sans mandat de l’ONU pour attaquer la Yougoslavie, mais sous mandat pour stabiliser l’Afghanistan. Elle aurait souhaité intervenir en Irak et en Haïti.

Cependant plusieurs obstacles s’opposent à ces évolutions.
En premier lieu la dissidence belgo-germano-française a empêché l’Alliance de s’impliquer dans l’attaque de l’Irak. Pire, la Turquie, que l’on croyait pour toujours gouvernée en sous-main par une caste militaire inféodée au Pentagone, a démocratiquement décidé de bloquer le fonctionnement des bases de l’Alliance situées sur son territoire et d’interdire le passage par son espace aérien. Cette rébellion a contraint la Coalition à revoir son plan d’invasion, à déplacer une partie de ses forces et à retarder l’attaque, le tout pour un coût exorbitant.
Deuxièmement, pendant cinquante ans, les États-Unis ont poussé, en vain, les Européens à s’unir et à se doter d’une capacité d’intervention militaire autonome, de manière à soulager leur budget et surtout à s’assurer qu’en cas de conflit avec l’URSS le champ de bataille resterait confiné à l’Europe. Or, en l’absence de la menace soviétique, ce projet est aujourd’hui repris par les grandes puissances de l’Union européenne, Royaume-Uni inclus, pour s’affranchir de Washington.

Mais tout cela est plus compliqué qu’il n’y paraît. Aucun État de l’OTAN n’a la possibilité de s’affranchir gratuitement des États-Unis.
C’est notamment le cas du Royaume-Uni. Celui-ci dispose, de loin, de la meilleure armée d’Europe. Mais sa capacité nucléaire est dépendante des États-Unis. Compte tenu des traités, il la perdrait en prenant son indépendance. Du coup, il devrait reconnaître une prééminence militaire française et l’équilibre régional serait à repenser.
La Belgique, l’Allemagne et la France, à des degrés divers, sont organiquement liées, à travers de nombreuses organisations intergouvernementales et non-gouvernementales, aux États-Unis. Contrairement à une idée répandue, ce sont la Belgique et l’Allemagne qui, les premiers, ont contesté l’unilatéralisme de l’administration Bush. Mais elles n’ont pas pu aller bien loin. La France est d’abord restée passive et n’est entrée dans la contestation que lorsqu’elle s’est sentie capable d’en être le leader. Tout cela est donc velléitaire et difficile à construire dans la durée.
Seule la Turquie s’est montrée capable d’assumer le prix de la dissidence. Alors qu’on la présente comme politiquement archaïque et dominée par des islamistes, elle est le seul État membre de l’OTAN à avoir débattu démocratiquement de la guerre et a avoir décidé de s’y opposer. C’est bien évidemment parce que sa décision s’appuyait sur une légitimité populaire qu’elle a pu être appliquée. Mais, hormis dans le contexte stratégique particulier de l’Irak, la Turquie ne pèse pas lourd dans l’OTAN. Héritière du très européen Empire ottoman, elle continue à payer sa défaite dans la Première Guerre mondiale et n’a pas été admise dans l’Union européenne.
La dépendance des vassaux se manifeste en permanence. Ainsi, la semaine dernière les Etats-Unis ont-ils réussi à se décharger de missions ingrates de maintien de la paix en Bosnie sur le dos des Européens, tout en conservant la responsabilité de la recherche des criminels de guerre. De la sorte, ils se garantissent de ne pas arrêter de personnes dont le témoignage pourrait conduire à la mise en cause de soldats états-uniens, d’autant que Washington s’oppose au principe du Tribunal pénal international.

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Conseil atlantique

Par ailleurs, Washington souhaiterait étendre le modèle de l’OTAN à d’autres régions du monde. Il existait pendant la Guerre froide un pacte similaire dans le Pacifique avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande (ANZUS). Il existe un système de renseignement collectif entre ces pays, ainsi que le Royaume-Uni et le Canada, connu sous le terme générique d’Échelon. Enfin, il existe un Pacte états-uno-canadien qui sert de fondement au NORAD.
Le principe d’un nouveau Pacte a été validé par les États concernés, mais le Pentagone hésite encore à unir tous les États anglo-saxons, quoique géographiquement dispersés, ou à distinguer le Pacifique et l’Amérique du Nord, ce qui inclurait le Mexique. Dans les deux cas de figure, le Royaume-Uni participerait à une alliance en plus de l’OTAN voyant ainsi confirmé son rôle d’adjoint de la puissance états-unienne à laquelle il apporte son expérience impériale. Une récente conférence, tenue à Calgary fin mars, n’a pas permis de dégager une solution définitive.

Dans de telles conditions, l’évolution de l’OTAN peut être influencée de l’extérieur. C’est bien ce que compte faire la Fédération de Russie. Invité à Norfolk pour une conférence anti-terroriste, le ministre de la Défense Igor Ivanov a déclaré le 7 avril : « Soyez sûrs que notre attitude [face à l’élargissement de l’OTAN] est calme, mais négative ». Surtout, le président Vladimir V. Poutine a invité son homologue français, Jacques Chirac, au centre spatial de Krasnoznamensk. Selon le Nezavisimaya Gazeta, il lui a présenté une démonstration des capacités de missiles anti-missiles russes qui constitueraient une réponse crédible à l’armement états-unien. Le président russe avait reçu juste auparavant le chancelier allemand Gerhard Schröder. L’idée d’un axe Paris-Berlin-Moscou, bien qu’elle semble irréalisable à court et moyen terme, perturbe grandement les projets atlantistes, d’autant qu’elle a trouvé un début d’application lors de la crise irakienne.

Les Armées Secrètes de l'OTAN
Par Daniele GANSER
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Nouvelle Guerre froide
Depuis le début du XXe siècle, les Anglo-Saxons considèrent l’URSS, puis la Russie, comme leur ennemi principal. Persuadés que Moscou tenterait d’envahir toute l’Europe après la défaite du IIIe Reich, ils firent durer la Seconde Guerre mondiale pour affaiblir les Soviétiques, bombardèrent les villes allemandes pour s’assurer que l’Armée rouge ne pourrait rien en retirer, et lancèrent deux bombes nucléaires sur la population japonaise pour dissuader Staline de profiter de son avantage militaire. En 1949, Ils fondèrent l’OTAN et transformèrent la division de l’Europe en deux zones d’occupation en une Guerre froide, qui ne prit réellement fin qu’avec la disparition de l’URSS.
Cependant, face au redressement inattendu de la Russie, les Anglo-Saxons reviennent à leur stratégie initiale. La continuité de leur politique anti-russe est incarnée par le professeur Zbignew Brzezinski, conseiller de sécurité nationale du président démocrate Carter, passé au parti républicain, puis revenu au parti démocrate pour faire élire son élève, Barack Obama. Artisan, dans les années 70 d’un soutien inconditionnel au shah d’Iran et de l’organisation de la guerre d’Afghanistan, il préconise aujourd’hui un rapprochement avec le régime islamique iranien et l’extension de la guerre au Pakistan.
Moscou, qui est parvenu à vaincre l’émirat islamique d’Itchkérie (Tchétchènie) et à stopper l’agression géorgienne en Ossétie du Sud, s’est fait piéger par l’Ukraine lors de la guerre du gaz.
La stratégie de la Nouvelle Guerre froide n’est guère différente de la précédente. Sans imagination, la presse atlantiste applique les mêmes clichés à la Russie d’aujourd’hui qu’à l’URSS d’hier bien que les situations soient fort différentes. Londres, qui hébergeait jadis des dissidents, est devenu le refuge des oligarques mafieux en fuite. Le Pentagone déploie un prétendu bouclier anti-missiles comme il le fit avec les Pershing II, l’OTAN s’élargit à l’Est et ouvre de nouvelles bases dans le Grand Nord pour encercler l’ennemi de toujours, etc.
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