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Le doyen du Sénat contre l’administration Bush

La Vérité se révèlera

La Vérité se révèlera

Le 21 mai 2003, le doyen du Sénat des États-Unis, Robert Byrd, a prononcé un violent réquisitoire contre l’administration Bush, dont nous reproduisons le texte intégral. Devant la haute assemblée, il a dénoncé les mensonges qui ont permis à la Maison-Blanche de justifier l’attaque de l’Irak et a appelé à un réveil de l’opposition. « Nous sommes recroquevillés dans la pénombre alors que les fausses informations prolifèrent. Nous acceptons les réponses molles et les explications vacillantes car demander la vérité est soit difficile, soit impopulaire, ou peut s’avérer politiquement coûteux. [...] L’intimidation calculée à laquelle nous assistons souvent ces temps-ci, exercée par "le pouvoir en place", ne fera taire l’opposition loyale qu’un certain temps. »

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« La Vérité, terrassée, se révèlera,
Les âges éternels et divins lui appartiennent ;
Mais l’Erreur, blessée, se tord de douleur,
Et meurt parmi ses adorateurs.
 »

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La vérité a un moyen de s’affirmer malgré toutes les tentatives pour l’éclipser. La déformer ne peut que la faire dévier pendant un temps. Peu importe jusqu’à quel point nous, les humains, tendrons à dissimuler les faits ou tromper nos semblables, la vérité parviendra finalement à se glisser hors des fissures.

Cependant il est dangereux qu’au bout d’un moment tout cela n’ait plus d’importance. Ce qui est dangereux ce sont les dégâts causés avant que la vérité ne soit largement acceptée. La réalité nous montre que parfois il est plus facile d’ignorer des faits dérangeants et de s’en tenir aux quelconques erreurs de jugement répandues dans le moment. Nous voyons souvent cela en politique de nos jours. Je le constate souvent, plus que je ne l’aurais jamais imaginé, ici même au Sénat.

Concernant la situation en Irak, il me semble que le peuple états-unien a pu être leurré de manière à accepter l’invasion d’une nation souveraine, sans provocation, ni véritable justification et en violation de lois internationales depuis longtemps établies. Il existe beaucoup d’éléments prouvant que les horribles événements du 11 septembre ont été soigneusement utilisés afin de détourner l’attention d’Oussama Ben Laden et Al Quaïda, organisateurs de ces attaques, vers Saddam Hussein qui n’est pas impliqué. Durant l’escalade vers l’invasion de l’Irak, on nous montrait le Président et son cabinet évoquant toutes les images les plus effrayantes qu’ils pouvaient : champignons atomiques, caches souterraines d’armes biologiques et drones destinés à pulvériser sur nos villes la mort sous forme de germes. Nous avons été mis sous une perfusion d’exagérations au sujet de la menace que faisait peser Saddam Hussein sur nos libertés. Cette tactique ne pouvait que provoquer la réaction déterminée d’une nation souffrant toujours d’un mélange de stress post-traumatique et de haine justifiée suite aux attaques du 11 septembre. Il s’agissait d’une exploitation de la peur, d’un placebo contre le ressentiment.

Depuis la fin de la guerre, chaque révélation tendant à réfuter les sinistres déclarations antérieures de l’administration Bush s’est vue balayée d’un revers de main. Plutôt que de présenter des preuves contradictoires, la Maison-Blanche s’arrange pour changer de sujet. Les armes de destruction massive n’ont pour l’instant pas été trouvées, mais on nous dit qu’elles le seront plus tard. Il est possible qu’elles le soient. Néanmoins, notre coûteuse et destructive campagne de nivellement de bunkers en Irak semble avoir confirmé, pour l’essentiel, précisément l’opposé de ce qui nous fut présenté comme l’impérieuse raison d’y aller. Seraient confirmées de même, pour le moment, les assertions de Blix et son équipe, que Bush a tant raillées. Comme Blix l’a toujours dit, beaucoup de temps est nécessaire pour trouver ces armes, si toutefois effectivement elles existent. Pendant ce temps Ben Laden court toujours et Saddam Hussein manque à l’appel.

L’administration a sans arrêt assuré l’opinion des États-Unis et du monde qu’une attaque était nécessaire afin de protéger notre peuple et le monde du terrorisme. Elle s’est régulièrement employée à alarmer le public, à brouiller les visages de Saddam Hussein et Oussama Ben Laden jusqu’à ce qu’ils se fondent virtuellement en un seul.

Il est devenu douloureusement évident, suite à la guerre, que l’Irak ne constituait pas une menace immédiate pour les États-Unis. Ravagé par des années de sanctions, l’Irak ne nous a même pas opposé un seul avion. La menaçante et mortelle flotte de drones dont on nous a tellement parlé s’est métamorphosée en un seul prototype fait de contreplaqué et de ficelle. Leurs missiles se sont avérés trop vieux et de portée limitée. Leur armée a vite été dépassée par notre technologie et nos troupes bien entraînées.

À présent notre loyal personnel militaire accomplit avec diligence sa mission de recherche d’armes de destruction massive. Il n’a pour l’instant ramené que des fertilisants, des aspirateurs, des armes conventionnelles et les occasionnels bassins souterrains. Il est, dans cette mission, mal utilisé et continue à courir de graves risques. Mais la coûteuse démagogie de l’équipe Bush au sujet des ADM en Irak est devenue plus qu’embarrassante. Elle a soulevé de sérieuses questions à propos de l’usage de faux-fuyants et d’un pouvoir illimité. Nos troupes ont-elles inutilement couru des risques ? Autant de civils irakiens ont-ils été tués et estropiés alors que la guerre n’était pas vraiment nécessaire ? L’opinion états-unienne a-t-elle été trompée ? Le monde a-t-il été trompé ?

Je me sens encore plus embarrassé par la constante affirmation que nous sommes des « libérateurs ». Les faits ne semblent pas justifier cette étiquette que nous nous sommes si curieusement attribuée. Certes, nous avons renversé un despote brutal et méprisable, mais une « libération » implique un suivi de la liberté, de l’autodétermination et de veiller à une vie meilleure pour l’ensemble de la population. Effectivement, en admettant que la situation en Irak soit bien le résultat d’une « libération », alors nous avons peut-être ramené le principe de liberté 200 ans en arrière.

En dépit de nos ambitieux projets pour que le peuple irakien ait une vie meilleure, l’eau courante est rare et souvent insalubre, l’électricité occasionnelle, les stocks de nourriture au plus bas, les hôpitaux surchargés par les blessés et mutilés, les trésors historiques de la région et du peuple irakien pillés, du matériel nucléaire a été disséminé on ne sait où, alors que les troupes états-uniennes, sur ordre, surveillaient et gardaient l’approvisionnement en pétrole.

Pendant ce temps, de lucratifs contrats pour la reconstruction des infrastructures de l’Irak et la remise en route de son industrie pétrolière sont attribués aux amis de l’administration, sans le bénéfice d’un appel d’offre, de plus les États-Unis refusent fermement les propositions d’aide venant des Nations Unies. Est-il alors vraiment surprenant que les véritables motivations du gouvernement US soient l’objet de spéculations et de doutes dans le monde entier ?

Développement peut-être le plus dommageable, les Etats-Unis rejettent apparemment l’élan d’autodétermination irakienne pour son gouvernement. Jay Garner a été promptement remplacé et il devient décidément trop clair que le visage radieux des États-Unis libérateurs adopte rapidement la mine renfrognée d’un occupant. L’image du pied sur la gorge a remplacé la main tendue de la liberté. Chaos et émeutes ne font que renforcer cette impression, quand les soldats états-uniens tentent de maintenir l’ordre dans un pays ravagé par la pauvreté et la maladie. « Changement de régime » a pour l’instant été synonyme d’une anarchie contenue seulement par une force d’occupation militaire et une présence administrative états-unienne évasive quant à l’éventualité et la date de son retrait.

On ne peut pas faire ingurgiter la Démocratie et la Liberté sous la menace du canon de l’occupant. Penser l’inverse est insensé. Il faut s’arrêter et réfléchir. Comment pouvions-nous être aussi naïfs ? Comment pouvions-nous nous attendre à transformer en clone de la culture états-unienne, de ses valeurs et de son gouvernement, un pays aussi imprégné de rivalités religieuses, territoriales et tribales, aussi soupçonneux sur les intentions des États-Unis et aussi méfiant par rapport au matérialisme galopant qui anime les économies de type occidental ?

Conformément aux mises en garde adressées à cette administration avant qu’elle ne lance sa guerre aveugle contre l’Irak, il est de fait que ce déferlement militaire va probablement convaincre mille nouveaux Ben Laden de planifier d’autres horreurs du type de celles dont nous avons été témoins ces derniers jours. Au lieu de porter atteinte aux terroristes, nous avons donné de quoi alimenter leur furie. Nous n’avons pas mené à terme notre mission en Afghanistan car nous étions trop impatients d’attaquer l’Irak. Maintenant il semble qu’Al Quaïda refait surface et se venge. L’alerte orange a été rétablie aux États-Unis et il est bien possible que nous ayons déstabilisé le Proche-Orient, une région que nous n’avons jamais réellement comprise. Nous avons perdu le soutien d’amis à travers le monde à cause de nos dissimulations et notre insistance hautaine pour punir d’anciens amis qui ne voient pas nécessairement les choses comme nous.

Les voies de la diplomatie et de la raison ont été abandonnées pour être remplacées par la force, l’unilatéralisme et la punition des transgressions. J’ai récemment lu des informations à propos de la sévère réprimande de la Turquie, amie de longue date et alliée stratégique. Il est incroyable que notre gouvernement punisse le nouveau gouvernement turc parce qu’il mène une politique en accord avec sa propre constitution et ses institutions démocratiques.

Il est effectivement possible que nous ayons déclenché une nouvelle course internationale aux armes de destruction massive, car celles-ci représentent le dernier obstacle pouvant faire renoncer des États-Unis nouvellement belliqueux à mener des frappes préventives où ils le souhaitent, comme ils jugent être dans leur droit. En fait, il serait difficile de retenir ce président. Le congrès, dans ce qui restera au regard de l’histoire comme son geste le plus malheureux, a cédé son pouvoir de déclarer la guerre pour les temps à venir et donné à ce président le pouvoir de faire la guerre comme bon lui semble.

Comme si cela ne suffisait pas, les membres du Congrès rechignent à poser des questions qui supplient d’être posées. Pendant combien de temps occuperons-nous l’Irak ? Il y a déjà eu des disputes au sujet de l’importance du contingent nécessaire à maintenir l’ordre. Qu’en est-il en vérité ? Quel sera le coût de l’occupation et de la reconstruction ? Personne n’a donné de réponse franche. Comment financerons-nous cet énorme engagement à long terme, ainsi que sur le plan domestique la lutte contre le terrorisme, la prise en main d’une crise sérieuse dans le domaine médical, les dépenses militaires démesurées, tout en accordant des milliards de réductions d’impôts, alors que le déficit a dépassé 340 milliards de dollars pour cette seule année ? Si les réductions d’impôts du président sont adoptées on arrivera à 400 milliards. Nous sommes recroquevillés dans la pénombre alors que les fausses informations prolifèrent. Nous acceptons les réponses molles et les explications vacillantes car demander la vérité est soit difficile, soit impopulaire, ou peut s’avérer politiquement coûteux.

Pourtant je soutiens que, malgré tout, le peuple sait. Le peuple américain est malheureusement habitué au camouflage politique, aux jeux d’influence et à la chicanerie habituelle des responsables publics. Il le tolère patiemment jusqu’à un certain point. Mais il y a une ligne à ne pas dépasser. Elle peut avoir l’air d’être tracée à l’encre invisible pendant un certain temps, mais elle apparaîtra finalement en couleurs sombres, chargées de colère. Quand il s’agit de verser du sang américain, de semer le chaos parmi les civils, les hommes, femmes et enfants innocents, la manipulation cynique est inacceptable. Rien ne justifie de tels mensonges ; ni le pétrole, ni la revanche, ni la réélection, ni le grand projet délirant d’une théorie des dominos appliquée à la démocratie.

Enfin, notez bien mes mots, l’intimidation calculée à laquelle nous assistons souvent ces temps-ci, exercée par « le pouvoir en place », ne fera taire l’opposition loyale qu’un certain temps. Car finalement, comme c’est toujours le cas, la vérité émergera. Et quand cela arrivera, le château de cartes, fait de tromperie, s’effondrera.

Robert Byrd

Sénateur (démocrate) de Virginie occidentale. Doyen du sénat, ancien leader du groupe démocrate (1977-1998), puis président de cette assemblée (1989-1994 et 2001-2002).

 
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USA : Politique intérieure
Les États-Unis se présentent au reste du monde comme une démocratie exemplaire. Il n’en est rien. Les père fondateurs, qui étaient farouchement opposés à la notion de « souveraineté populaire », ont conçu un système original où le peuple est régulièrement consulté pour valider des institutions qui confient le pouvoir à une oligarchie. Au plan intérieur, ce système parvient à se perpétuer grâce à une série de verrous juridiques qui stoppent l’émergence d’alternatives, et au besoin par des trucages allant jusqu’à l’utilisation d’invérifiables machines à voter. Au plan extérieur, la propagande masque l’étrangeté des institutions. Celles-ci prévoient par exemple l’élection du président par un collège désigné par les gouverneurs des États (et non une élection au second degré comme l’a rappelé la Cour suprême en 2000 lorsqu’elle a refusé de prendre en compte le vote des citoyens de Floride). Le système n’est pas non plus républicain, car il rejette comme totalitaire le concept « d’Intérêt général » et lui préfère celui de coalition majoritaire de lobbies. Une philosophie qui conduit à institutionnaliser les groupes de pression et va jusqu’à légaliser et codifier la corruption des parlementaires.
Au-delà des partis-jumeaux démocrate et républicain, il existe de longue date une contestation intérieure. Elle s’est largement développée durant les mandats de George W. Bush, tant son style cow-boy rendait évidents le contrôle policier des populations et les injustices sociales. Alors que cette opposition était jusque-là qualifiée de « non-américaine », elle a trouvé une légitimité en faisant valoir les nombreuses violations des idéaux états-uniens par l’administration Bush, de ses aventures coloniales à sa revendication de la torture. Face à l’offensive de charme du président Obama, l’opposition intérieure est redevenue marginale, bien qu’aucune des critiques de fond n’ait trouvé de réponse. Dans le contexte de la crise économique, de profondes fractures sociétales, datant d’avant la guerre de Sécession, resurgissent. Elles s’expriment aussi bien par une révolte fiscale, un populisme anti-financiers, que par des tendances séparatistes, sans oublier des conflits ethniques. De ces mouvements contradictoires et de leurs rapports de force dépend la capacité des États-Unis à se réformer ou à se disloquer.
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