Réseau Voltaire

La dynastie hachémite se verrait bien sur le trône de Bagdad

La Jordanie, qui avait soutenu son voisin irakien et principal partenaire commercial lors de la première Guerre du golfe, entend aujourd’hui prendre place dans la coalition états-unienne. Le calcul du roi Abdallah II est simple : en 1991, les États-Unis ne voulaient pas renverser Saddam Hussein, mais seulement le contraindre à abandonner le Koweït. La Jordanie avait alors intérêt à maintenir de bonnes relations avec le régime en place à Bagdad. Aujourd’hui, les États-Unis veulent imposer un nouveau régime en Irak, la Jordanie doit donc anticiper cette situation pour nouer de bons contacts avec les futurs maîtres de Bagdad. D’autant plus que les États-Unis pourraient choisir de rétablir la monarchie en Irak et d’installer un Hachémite sur le trône. Au cours des derniers mois, Washington s’est engagé à assurer l’approvisionnement énergétique d’Aman pendant la guerre et lui a octroyé une subvention de 375 millions de dollars. Des commandos jordaniens sont en train de prêter main-forte aux États-Uniens pour pénétrer le territoire irakien. Le roi Abdallah II a été présenté à Davos comme un modèle pour les dirigeants arabes, et son épouse, la reine Rania, a été cooptée à la direction du Forum économique mondial.
Le lobbyiste pro-israélien David Makovsky dresse lui aussi l’éloge de la Jordanie. Dans le Los Angeles Times, il rappelle qu’Aman a conclu un accord de paix avec Tel-Aviv et un accord commercial avec Washington. Reste une question dont bruissent les chancelleries, mais qui n’est pas explicitée en public : et si les États-Unis et Israël appliquaient le « plan Perle », c’est-à-dire, s’ils rétablissaient les Hachémites en Irak pour faire de ce pays un État palestinien à la place des territoires actuels ?

La fronde franco-allemande contre l’impérialisme états-unien continue à susciter les commentaires les plus contradictoires selon le camp où l’on se place. Dans Al-Ahram, Ayman El-Amir se réjouit du jeu diplomatique de Paris et conclut à l’isolement de Washington. À l’inverse, dans le Washington Post, Robert Kagan pense que ce sont Paris et Berlin qui sont isolés. Bien qu’il soit fin connaisseur de la France (et ami personnel de Lionel Jospin), Kagan présente ce pays comme antiaméricain et antisémite. Pour créditer son accusation, il établit une analogie entre certaines positions françaises et celles du très calotin révérend Pat Buchanan.

Stephen C. Pelletiere, ancien analyste de la CIA et professeur à l’École de guerre, revient sur l’accusation de génocide des Kurdes que le président Bush a formulée à l’encontre de Saddam Hussein. Interrogé sur ce sujet le 21 janvier, le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, avait été incapable d’apporter des éléments de preuves. La Maison-Blanche a réitéré cette accusation dans divers documents destinés à la presse, et le président Bush l’a encore évoquée dans son « discours sur l’état de l’Union ». Dans le New York Times, Pelletiere montre que l’on ignore encore aujourd’hui si le gazage des Kurdes d’Halabja a été perpétré par les forces irakiennes ou iraniennes au cours de la guerre Irak-Iran. Et qu’en tout état de cause, les populations civiles qui ont été gazées n’étaient la cible ni des militaires irakiens, ni des iraniens. L’accusation de génocide est donc impropre. Il s’agit d’un crime de guerre dont on n’a pas pu déterminer les auteurs.

Enfin, Abdullah El-Ashaal s’interroge dans Al-Ahram sur la manière dont Israël rejette ses citoyens arabes. Il note qu’il s’agit là d’une évolution récente et se demande s’il ne faut pas y voir une conséquence de l’actuelle dérive antidémocratique des États-Unis.

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« La paix profite à la Jordanie »

Peace Pays Off for Jordan
Los Angeles Times (États-Unis)

[AUTEUR] David Makovsky est membre du Washington Institute for Near East Policy, une association défendant la politique d’Ariel Sharon et dénonçant les personnalités pro-arabes aux États-Unis, et il est directeur du Project on America, Israel, and the Peace Process de cet Institut. Il est ancien journaliste au Jerusalem Post, dirigé par Richard Perle, et il est rédacteur pour l’U.S. News & World Report.

[RESUME] Au milieu de la violence du Proche-Orient et malgré sa proximité avec l’Irak et la Cisjordanie, la Jordanie apparaît comme un îlot de paix dans la région. Le tourisme y a certes grandement décliné avec les menaces de guerre en Irak et les attentats en Israël, mais le pays a tiré un grand avantage économique de ses relations avec les États-Unis et avec Israël. Le chômage y a diminué et, malgré la situation internationale, la croissance y a été de 4,9%. L’accord de paix de 1996 avec Israël et la création de la zone industrielle ont été suivis d’un accord de libre échange avec les États-Unis, le premier pour un pays arabe.
La Jordanie a évolué sous le règne d’Abdallah qui a compris tout l’intérêt qu’il pouvait retirer de la paix avec Israël et a rompu tous les liens de son pays avec Saddam Hussein. Compte tenu de la présence d’une forte population d’origine irakienne ayant fuit la dictature, Saddam Hussein ne bénéficie pas en Jordanie de l’image romantique de « nouveau Saladin » qu’il a dans d’autres pays arabes.
La Jordanie offre un bon modèle pour transformer l’Irak après la chute de Saddam Hussein.

« La French Connection »

The French Connection
Al-Ahram Weekly (Égypte)

[AUTEUR] Ayman El-Amir est ancien correspondant d’Al-Ahram à Washington. Il a été directeur de la radio-télévision de l’ONU à New York.

[RESUME] Le rapport d’Hans Blix et de Mohamed El-Baradei sur le désarmement a permis à la coalition anti-guerre d’obtenir un délai supplémentaire pour les inspections. Cette situation rend plus difficile pour Washington la constitution d’une coalition alors que Bush doit faire face à l’opposition croissante de l’opinion internationale et américaine. Ce rapport empoisonnant pour Washington fait en revanche le jeu de Paris qui ne veut pas d’une guerre qui déstabiliserait la région, porterait atteintes aux intérêts pétroliers français et pousserait vers l’Europe des dizaines de milliers de réfugiés. Paris joue le jeu du multilatéralisme pour isoler Washington au niveau international et Londres au niveau européen, avec l’aide de son allié allemand.
Le rapport de Blix est très critique vis-à-vis de l’Irak et les États-Unis l’ont interprété comme un élément contre Bagdad alors que l’opinion internationale a suivi l’interprétation française : les inspections fonctionnent et il faut les laisser continuer en leur laissant le temps. Ce point de vue était d’autant plus facile à faire passer que la résolution 1441 ne prévoit pas de date butoir.
Cette situation est en train d’entraîner un isolement sans précédents des États-Unis sur la scène internationale qui s’aggravera encore s’ils attaquent unilatéralement. Les États-Unis sont donc dans l’obligation de construire un dossier d’accusation extrêmement solide contre Saddam Hussein s’ils veulent espérer convaincre les Européens.

« Des politiciens qui ont du cran »

Politicians With Guts
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Robert Kagan est membre de la Carnegie Endowment for International Peace. Il est analyste sur les questions de stratégie militaire et écrit une tribune mensuelle dans le Washington Post.

[RESUME] Tony Blair, José María Aznar et six autres dirigeants européens, ont fait preuve d’un réel acte de courage politique en publiant un appel à la solidarité avec les États-Unis. En effet, en Europe, 70% de la population au moins est opposée à la guerre en Irak, ne ressent pas la menace terroriste et considère Bush comme plus dangereux que Ben Laden. En affirmant qu’ils se souviennent de la bravoure et de la générosité dont les États-Unis ont fait preuve en libérant l’Europe du nazisme et du communisme, les huit dirigeants européens appellent à ce que l’Europe agisse en faveur des États-Unis en retour, ce qui est une hérésie dans leur continent aujourd’hui.
En Europe, la mode est à l’antiaméricanisme teinté d’antisémitisme, les États-Unis étant accusé d’avoir adopté une attitude impérialiste sous l’influence des juifs, suivant ainsi la théorie du complot juif de Pat Buchanan. Ces idées ne sont pas l’apanage de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, c’est le modèle dominant. Pendant la guerre froide, il y avait également des manifestations anti-américaines, mais notre pays était quand même considéré comme un allié qui protégeait l’Europe de l’armée rouge, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
Vue cette situation, on ne peut que louer la déclaration des huit dirigeants hier qui ont rompu avec la thèse selon laquelle tous les problèmes du monde viennent des États-Unis, thèse partagée par des dirigeants européens et des pays arabes. Espérons qu’ils n’auront pas à payer le prix de leur effort.

[CONTEXTE] « Europe and America must stand united », la tribune des huit chefs d’État et de gouvernement dont il est ici question a été traité hier dans le numéro 78 de Tribunes Libres Internationales. Le Réseau Voltaire y a également consacré une analyse« La première fissure de l’Occident après la Guerre froide ».

« Un crime de guerre ou un acte de guerre ? »

A War Crime or an Act of War ?
New York Times

[AUTEUR] Stephen C. Pelletiere est auteur d’Iraq and the International Oil System : Why America Went to War in the Persian Gulf. Il était analyste politique pour l’Irak à la CIA pendant la guerre Iran-Irak puis professeur à l’Army War College (1988-2000). Il a été à la tête de l’équipe d’investigation sur les techniques de guerre irakienne pendant la guerre du Golfe en 1991.

[RESUME] Le président Bush, manquant de preuves sur les armes irakiennes, a relancé l’argumentation morale pour justifier l’invasion de l’Irak en rappelant dans son discours de lundi que Saddam Hussein avait gazé les Kurdes irakiens pendant la guerre Iran-Irak. Pourtant, vu les éléments dont nous disposons et dont nous sommes sûrs, le seul fait établi, c’est que les Kurdes vivant à Halabja ont été tué par des gazs.
Compte tenu de mes anciennes fonctions, j’ai étudié personnellement ce drame et j’ai eu accès à des documents classifiés. Ce que nous savons avec certitude, c’est qu’une bataille entre l’Iran et l’Irak a eu lieu près d’Halabja, que les Irakiens ont utilisé des gaz de combat à cette occasion et que ce sont des gaz qui ont tué les Kurdes. Nous sommes donc sûrs qu’ils n’étaient pas les cibles de Saddam Hussein. Immédiatement après cet événement la Defense Intelligence Agency avait procédé à une enquête dont les résultats furent classifiés et qui avaient conclu que c’était des gaz iraniens et non irakiens qui avaient touchés les Kurdes, les gaz utilisés n’étant pas détenus par Bagdad.
Bien que ce rapport soit connu, l’argument du génocide d’Halabja est encore utilisé. Ce rapport est présenté comme une preuve des faveurs dont bénéficiait Bagdad à l’époque. Je n’essaye pas de réhabiliter Saddam Hussein et il existe peut-être de bonnes raisons d’attaquer l’Irak, mais celle du génocide kurde n’en est pas une. En revanche pour comprendre l’intérêt des États-Unis pour l’Irak, il est intéressant de se pencher sur la bataille d’Halabja.
En effet, si tout le monde sait que l’Irak détient de grandes réserves pétrolières, on sait moins qu’il possède d’immense ressources en eau et sans doute le plus important système fluvial du Proche-Orient. Il existe un grand système de régulation et de barrage de l’eau près d’Halabja et c’est de cela que les Iraniens voulaient s’emparer, en 1988. Si les États-Unis contrôlent l’Irak, ils contrôleront l’eau de ce pays et donc tout le Proche-Orient pour des décennies. Ils pourront de plus en tirer de grands revenus pour leurs entreprises.
Avant d’aller faire la guerre en Irak, l’administration Bush doit dire la vérité aux citoyens et tant qu’elle n’a pas apporté la preuve que Saddam Hussein a gazé les Kurdes, on ne peut pas utiliser l’argument des Droits de l’homme pour justifier un conflit alors que Washington soutient tant de régimes répressifs par ailleurs.

« Coincé au milieu »

Stuck in the middle
Al-Ahram Weekly (Égypte)

[AUTEUR] Abdullah El-Ashaal est asistant du ministre des Affaires étrangère égyptien. Il est expert sur les questions arabes au Al Ahram Center for Political and Strategic Studies.

[RESUME] Deux figures emblématiques de la communauté arabe israélienne se sont vu interdire de se présenter aux élections législatives israéliennes par le Comité central des élections avant de voir cette sanction levée par la Cour suprême. Cet événement soulève la question de la place des Arabes israéliens dans la démocratie israélienne.
Cette communauté est une population vivant à l’israélienne, mais conservant des sympathies pour les populations arabes et notamment les Palestiniens. Ils espèrent une paix dans leur pays qui normaliserait enfin leur existence car ils sont vus comme des traîtres potentiels par les deux groupes belligérants.
Depuis le début de l’Intifada d’Al-Aqsa en septembre 2000, 50 ans de politique d’intégration de cette communauté à la population juive s’est effondrée sous les coups de la discrimination politique et sociale. Peut-être qu’Israël, en agissant de la sorte, suit l’exemple de son plus proche allié, les États-Unis, coutumier du viol de la Constitution et des normes démocratiques.
Les Arabes israéliens sont fiers de leur héritage culturel. Or, les dirigeants israéliens considèrent que cette fierté est incompatible avec l’identité israélienne. Il s’agit d’une contrevérité car même les plus radicaux des nationalistes arabes ne vivant pas en Israël ne militent plus pour la libération de la Palestine historique. Le succès de la démocratie israélienne ne pourra pourtant se mesurer qu’à la lumière du traitement qu’elle réserve à ses minorités et de ses relations avec les pays voisins. Israël doit réussir à intégrer les différentes populations comme le faisaient les États-Unis avant le 11 septembre 2001 et doit se souvenir qu’il ne peut pas y avoir de démocratie basée sur un seul peuple ou une seule religion.

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