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Dommages collatéraux de la guerre en Irak

Le Mossad est-il encore crédible ?

Le Mossad est-il encore crédible ?

Un rapport de la Knesset met en évidence la détérioration de la crédibilité des services de renseignement israéliens depuis leur participation à la campagne d’intoxication sur les prétendues armes de destruction massive irakiennes. Conduite sur le même mode qu’aux États-Unis et en Grande-Bretagne cette campagne avait suscité une psychose d’autant plus aiguë dans l’État juif que les services avaient évoqué une possibilité de « gazage » de la population par Saddam Hussein pour détruire Israël. L’enquête parlementaire, présidée par le député du Likoud, Yuval Steinitz, n’a pas permis de déterminer si les services s’étaient trompés ou s’ils avaient cédé à des pressions du cabinet Sharon.

Réseau Voltaire | Paris (France)
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Le dossier des fantomatiques armes de destruction massive irakiennes n’en finit pas de déclencher des interrogations au sein des instances de contrôle de l’exécutif, eux États-Unis, au Royaume-Uni et dernièrement en Israël. Après le rapport du Lord Hutton, qui s’est chargé de « blanchir » le Premier ministre britannique, Tony Blair, c’est une commission d’enquête parlementaire israélienne qui a rendu ses conclusions, lundi 29 mars 2004. Elle visait à évaluer la réalité de la menace d’une frappe irakienne sur Israël, évoquée par les services de renseignement israéliens à l’aube de la seconde guerre du Golfe.

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Aharon Zeevi
(à droite)

Cette menace était présentée comme bel et bien réelle au cours des six mois qui précédèrent le déclenchement de l’invasion des troupes de la Coalition en Irak. En mars 2003, l’armée israélienne avait notamment déployé ses défenses antimissiles dans la région de Tel-Aviv, afin de pouvoir se prémunir contre une éventuelle attaque de missiles irakiens. La population avait été invitée à s’équiper du matériel nécessaire à sa protection, tel que de l’eau minérale, des conserves, des batteries, des torches, ou encore du ruban adhésif pour isoler une pièce de l’extérieur. Pourtant, le chef des services de renseignement militaire israéliens, le général Aharon Zeevi, avait d’ores et déjà constaté que l’Irak n’avait pas déployé de missiles Scud dans la partie ouest de son territoire, rendant très improbable l’éventualité de frappes dirigées contre Israël [1]. Mais ses propos passèrent inaperçus, dans la flot d’informations alarmistes diffusées par les médias et les autorités israéliens. Un discours rôdé bien avant le début des hostilités. Il est même possible d’affirmer que, par ses déclarations publiques répétées sur la « menace irakienne », l’administration israélienne a largement participé à la campagne de désinformation menée principalement par les États-Unis et la Grande-Bretagne.

La première de ces déclarations remonte au 13 août 2002, soit deux semaines avant que le vice-président états-unien Dick Cheney ne désigne la « cible irakienne », lors d’un discours prononcé devant des vétérans états-uniens [2]. Elle émane du Premier ministre lui-même, Ariel Sharon, qui déclare, à cette occasion, qu’Israël « ripostera » à toute agression irakienne qui pourrait suivre une offensive états-unienne contre Bagdad. L’armée israélienne annonce par ailleurs avoir mis au point un nouveau modèle de masque à gaz, plus efficace et facile d’utilisation. Le ministère de la Santé, sur la base de ces informations, prépare alors une éventuelle campagne de vaccination générale contre la variole [3]. Début août, le même ministère avait déjà annoncé que cent membres de son personnel avaient été sélectionnés pour fabriquer le plasma humain nécessaire à la préparation d’un vaccin contre la peste bubonique que pourraient contenir les missiles irakiens. Le lendemain, malgré les appels au calme du ministre de la Défense, Benyamin Ben Eliezer, le directeur général du ministère de la Défense, Amos Yaron, annonce la distribution prochaine de pilules d’iode à la population, afin de réduire les effets des radiations radioactives [4]. Ce qui a naturellement alimenté la psychose et contribué à accréditer l’idée selon laquelle Saddam Hussein disposerait d’armes nucléaires.

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Amos Yaron

Israël est alors persuadé de l’imminence de l’offensive états-unienne sur l’Irak. Pourtant, la question n’a pas encore été déférée devant l’ONU, les inspecteurs en désarmement n’ont pas encore été rappelés en Irak, et aucun ultimatum n’est pour l’instant évoqué. Il n’empêche, le Premier ministre adresse, dès le 15 août 2002, une lettre à l’administration états-unienne pour l’inviter « à ne pas retarder les opérations prévues en Irak » [5]. Les médias israéliens s’emparent du sujet et en traitent en permanence. Le souvenir est encore vivace des 39 missiles irakiens qui avaient frappé Israël au cours de la première guerre du Golfe, en 1991. Les chroniqueurs militaires habitués des plateaux de télévision sont unanimes : les missiles que Bagdad pourrait à nouveau lancer sur Israël seront dotés de têtes chimiques ou biologiques susceptibles de causer des milliers de victimes. La ruée sur les masques à gaz est immédiate. L’État lui même détaille la marche à suivre en cas d’attaques : sirènes d’alerte, préparation des chambres protégées, recours aux abris, emploi des masques à gaz. Ceux-ci font d’ailleurs l’objet d’une distribution sélective [6], tandis que la menace de « gazage » permet, compte tenu de la charge émotive du mot pour les survivants de la « solution finale », de susciter une peur panique généralisée. Une brochure détaillant les mesures à prendre en cas d’attaque est distribuée à chaque famille, début février 2003. Elle indique notamment comment préparer un abri et le prémunir contre une attaque chimique ou bactériologique. Une liste de produits à acheter y est adjointe.

De telles actions d’envergure, appuyées par des relais médiatiques, ne peuvent se fonder sur de simples convictions personnelles des chroniqueurs militaires. Ceux-ci relaient en réalité les informations qu’ils ont pu lire dans des rapports venus des services de renseignement, que l’on s’est chargé de leur faire parvenir « en toute confidentialité ». C’est donc que le Mossad, ainsi que les autres services de renseignement israéliens, a participé à la campagne d’intoxication lancée par George W. Bush et Tony Blair à partir d’août 2002 [7]. C’est à cette conclusion que parvient, en décembre 2003, un rapport du Centre Jaffee d’études stratégiques, à Tel Aviv. Son auteur, le général de réserve Schlomo Brom, écrit ainsi que les commissions d’enquête travaillant, aux États-Unis ou au Royaume Uni, sur les « erreurs » des services de renseignement « oublient qu’il y avait un troisième partenaire important soutenant ces informations [selon lesquelles Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive et des moyens de s’en servir] et ce troisième partenaire était Israël ». Il poursuit : « Les services de renseignement israéliens ont été un partenaire à part entière pour la présentation des capacités non-conventionnelles irakiennes par le Royaume-Uni et les États-Unis, (...) et les échecs de la guerre en Irak démontrent des échecs et des faiblesses inhérents aux services de renseignement et aux décideurs israéliens. De tels erreurs pourraient se reproduire à l’avenir si la question ne fait pas l’objet d’une enquête complète, et si les conclusions qui s’imposent n’en sont pas tirées ».

Selon lui, « les services de renseignement ont grandement exagéré le risque d’une attaque non conventionnelle sans oser dire qu’il était à peu près nul » [8]. Ce n’est qu’à la veille de l’offensive, une fois que la population s’était parfaitement équipée en vue d’une telle attaque, qu’Ariel Sharon annonça, le 15 mars 2003, qu’il existait « 1% de chances qu’Israël soit attaqué ». Le rapport du Centre Jaffee souligne « le prix financier élevé » des mesures défensives prises par Israël. Mais ce n’est pas là le plus grave : en exagérant la menace, le renseignement israélien a surtout considérablement affaibli sa crédibilité auprès de la population israélienne et des services de renseignement étrangers. Pourtant, Schlomo Brom se refuse à envisager des « pressions politiques » visant à accréditer l’idée d’une menace imminente de l’Irak pour appuyer l’offensive des États-Unis, soutenus par Israël. Il s’agit selon lui d’une défaillance des services de renseignement, liés au syndrome de la guerre d’octobre 1973, lorsque ces mêmes services n’avaient pas réussi à anticiper l’attaque contre Israël. La vision israélienne de la menace irakienne est donc simplement due à « une conception dogmatique. Les agences de renseignement ont été submergées par une vision mono-dimensionnelle de Saddam qui le décrivait comme l’incarnation du Mal, un homme soumis à l’obsession de développer des armes de destruction massive pour frapper Israël entre autres ». Mais il n’exclut pas pour autant que des soupçons de manipulation politique n’entachent durablement la crédibilité des agences : « les agences de renseignement étrangères pourraient perdre confiance dans les informations israéliennes, et soupçonner Israël de leur en fournir de fausses afin de convaincre les autres pays d’adopter sa position politique ».

Parallèlement, une sous-commission chargée du renseignement a été mise en place par la Knesset, dès août 2003, pour étudier ces errements du renseignement israélien. Son président n’est autre que Yuval Steinitz, parlementaire du Likoud et président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense. Le rapport, dont les conclusions ont été publiées dimanche 28 mars 2004, aboutit au même constat que le général Brom : il reproche aux services de renseignement d’avoir exagéré la menace d’armes non conventionnelles irakiennes, tout en ignorant les projets nucléaires libyens. Là encore, les parlementaires ne concluent pas à la tromperie délibérée : « la commission (...) n’a pas trouvé de signes qui montrent une tentative de déformer les renseignements pour mettre en avant la nécessité d’entrer en guerre ». Le cas de la Libye est au moins aussi grave pour la crédibilité des services israéliens : en effet, selon le rapport, « nous nous sommes réveillés un beau matin pour être informés par des agences de renseignement étrangères de sa course vers les armes nucléaires qui pourrait menacer l’existence même de l’État d’Israël ».

Les services de renseignement israéliens sont composés du renseignement militaire, du Mossad, et de l’Agence pour la Sécurité d’Israël (ASI). Les deux premières agences s’occupent du renseignement étranger, et notamment des programmes stratégiques d’armement au Proche-Orient, tandis que l’ASI se focalise essentiellement sur la sécurité intérieure et les Palestiniens. Ils sont tous trois réputés pour leur efficacité, au point que le Mossad est même amené à vendre une partie des renseignements qu’il collecte auprès d’agences étrangères. Une pratique rendue possible par l’extrême fiabilité accordée par la communauté internationale du renseignement aux travaux des agents israéliens. C’est cela même qui est menacé par la participation d’Israël à la campagne d’intoxication relative aux armes de destruction massive prétendument détenues par Saddam Hussein. Israël, qui avait été le premier pays à faire état du programme nucléaire iranien au milieu des années 1990, pourrait ainsi se retrouver discrédité, et ne plus bénéficier de la même attention qu’auparavant, de la part des services occidentaux, principalement en Europe. Ses avertissements sur les programmes d’armement de ses voisins - et de ses adversaires - pourraient désormais être ignorés. Il faut donc, conclut le rapport, restaurer cette crédibilité.

Il convient d’aller plus loin que ces simples constatations. Le fait que les responsables des agences de renseignement aient pu être convaincus de la nécessité de mentir, et donc de mettre en jeu leur crédibilité, révèle, au contraire de ce qu’ont affirmé les deux rapports israéliens, l’ampleur des pressions politiques pesant sur eux et les poussant à défendre une position belliciste. La transformation d’un service de renseignement en organe de propagande n’est pas un signe de bonne santé démocratique. Mais au moins cet épisode aura-t-il eu le mérite de faire tomber la confiance aveugle que les Israéliens et les gouvernements étrangers accordaient au Mossad. Aujourd’hui, il est un fait avéré que même le meilleur service de renseignement du monde n’est pas à l’abri de manipulations politiciennes. Il faudra donc se méfier des données qu’il produit, notamment au sujet de la Syrie, prochaine cible probable des États-Unis.

[1] « Israël accélère ses préparatifs en prévision d’un conflit en Irak », par Jean-Luc Renaudie, AFP, 5 mars 2003.

[2] « Vice President Speaks at VFW 103rd National Convention », WhiteHouse.gov, 26 août 2002.

[3] « Israël sur ses gardes », par Marc Henry, Le Figaro, 13 août 2002.

[4] « Israël va distribuer des pilules anti-radioactivité à la population », AFP, 14 août 2002.

[5] « Israël organise la résistance contre l’Irak », par Serge Dumont, Le Soir, 17 août 2002.

[6] La Cour suprême israélienne rejettera notamment un appel présenté par des médecins israéliens et palestiniens pour la distribution de masques à gaz à l’ensemble de la population palestinienne. De plus, les masques vendus aux travailleurs immigrés des quartiers pauvres, venus d’Afrique, de Chine, d’Asie et d’Europe de l’est, se sont révélés périmés, de l’aveu même de Tsahal.

[7] Pour le détail de ce dispositif, voir « Un réseau militaire d’intoxication », Voltaire, 8 décembre 2003.

[8] « Les services de renseignement critiqués pour avoir exagéré la menace irakienne », AFP, 4 décembre 2003.

Paul Labarique

 
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La communication politique, qu’on l’appelle positivement « art de la persuasion » ou négativement « propagande », a changé de nature au cours des deux Guerres mondiales. Les premiers, les Britanniques (Lord Baeverbrook et Lord Northcliffe) ont créé un ministère de l’Information et ont élevé le mensonge au rang de stratégie militaire. Leur exemple a d’abord été suivi par les États-Unis, puis par l’Allemagne (Goebbels) et l’URSS (Tchakotine).
En principe, ce qui était admis en période de conflit ne l’était pas en temps de paix, mais la Guerre froide étant un état intermédiaire, les deux blocs développèrent des systèmes concurrents de propagande dans leurs zones d’influence. Au cours des années 70, le mouvement des non-alignés tenta de libérer l’information en secouant le joug des agences de presse monopolistiques. Cette révolte tourna court lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni claquèrent la porte de l’UNESCO.
À la fin des années 80, les États-Unis étendirent leur hégémonie médiatique à l’échelle du globe à la faveur de l’essoufflement de l’URSS. Ils créèrent un nouveau modèle de consommation, l’information audio-visuelle en continu, qu’ils submergèrent de leurs propres contenus. La rapidité de la transmission leur permit ainsi de court-circuiter le travail de vérification des journalistes et d’imposer leur narration de l’actualité.
Au début du XXIe siècle, les gouvernements anglo-saxons mirent en place des outils communs de « communication globale » veillant à associer la narration de l’actualité avec des émotions et des actions collectives de conditionnement. Par exemple, à l’occasion de l’an 2000, la Maison-Blanche manipula les peurs millénaristes en annonçant un gigantesque bogue informatique. Ce canular fut accompagné de toutes sortes d’historiettes sur les conséquences prévisibles du bogue et d’instructions pour sauver les installations informatiques. Cette mise en scène fut appuyée par une agence temporaire des Nations Unies, l’International Y2K Cooperation Center (IY2KCC), et permit aux USA de vendre pour plus de 200 milliards de dollars de logiciels faisant de Bill Gates l’homme le plus riche du monde.
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