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Grand jeu caucasien

Le « domino » tchétchène

La seconde guerre de Tchétchénie s’insère dans le cadre plus large d’un affrontement entre grandes puissances dans le Caucase. Pour s’assurer du contrôle des ressources de la Caspienne et surtout du réseau d’oléoducs que nécessite leur exploitation, la Fédération de Russie et les États-Unis se livrent actuellement à des luttes d’influences musclées sur plusieurs zones stratégiques. L’instabilité chronique de la province tchétchène en fait ainsi un « domino » essentiel entre les mains de Washington. Dernière partie de notre enqûete sur le conflit Tchétchène.

| Paris
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Le second conflit tchétchène commence à l’automne 1999 alors que Vladimir Poutine vient juste d’être nommé Premier ministre. Le Kremlin met sur pied les modalités de l’intervention militaire fédérale dans la République sécessionniste [1] , qui subit par ailleurs un blocus économique. Une part importante de la population, près de 75 000 personnes, se réfugie aussitôt dans la région voisine d’Ingouchie. Le conflit s’annonce difficile pour les troupes fédérales : l’échec des premières tentatives de médiation permet au président modéré, Aslan Maskhadov, d’unifier l’ensemble des forces tchétchènes, et d’y rallier notamment les hommes de Chamil Bassaïev, pourtant en opposition ouverte avec lui depuis plusieurs mois. Une opposition qui l’avait notamment incité à tenter une incursion militaire au Daguestan, provoquant ainsi la riposte militaire de la Fédération [2].

Vladimir Poutine s’éloigne des oligarques

Il est encore aujourd’hui difficile de savoir avec précision dans quelles conditions a éclaté le second conflit tchétchène. Les éléments que nous avons rappelés dans le précédent volet de notre enquête font apparaître un double mobile : d’une part, la volonté du clan des oligarques de s’assurer de l’arrivée au Kremlin d’un candidat sensible à leurs intérêts en la personne de Vladimir Poutine, dont la popularité serait accrue par une opération militaire d’envergure en Tchétchénie. D’autre part, une volonté réelle ou supposée de certains de ces hommes d’affaires russes de fragiliser la position de Moscou dans le « grand jeu » des oléoducs de la Caspienne, ce qui profiterait, par ricochet, à Washington.

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Le soutien dont Vladimir Poutine a bénéficié de la part des oligarques [3] est pourtant rapidement remplacé par une certaine circonspection, voire de la méfiance, dans les milieux d’affaires moscovites, après qu’il est devenu président intérimaire de la Fédération de Russie, à la faveur de la démission de Boris Eltsine, le 31 décembre 1999. Ses proches commencent alors à affirmer dans la presse que le président intérimaire ne « sera jamais l’homme de quelqu’un », rappelant « que ce serviteur de l’État appartiendrait plutôt à une génération du KGB résolument réformiste, ouverte à l’Occident » [4]. Un « chercheur moscovite » interrogé par L’Express se dit convaincu qu’« il est capable de se retourner contre ceux qui croient l’avoir à leur service », et notamment les oligarques du clan Eltsine. C’est effectivement ce que Vladimir Poutine va entreprendre. Début janvier 2000, il remercie Tatiana Diatchenko, la fille préférée d’Eltsine, qui assurait jusqu’ici la liaison entre le Kremlin et les oligarques. De plus en plus, il joue les clans les uns contre les autres, notamment celui d’Anatoli Tchoubaïs, ancien Premier ministre ultra-libéral, contre celui de Boris Berezovski. Poutine peut en outre s’appuyer « sur une troisième force, le groupe bancaire "Alpha" de Piotr Aven, dont il est l’ami » [5]. Mais la mainmise des oligarques sur le pays l’empêche d’engager immédiatement un bras de fer qu’il ne pourrait par gagner. Vladimir Poutine laisse donc geler les poursuites contre Berezovski et laisse s’opérer la prise de contrôle illégale de la compagnie pétrolière Tranfneft, en septembre 1999, « par les hommes du ministre pro-Berezovski Nikolaï Aksionenko » [6].

Intransigeance du Kremlin

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Aslan Maskhadov

Vladimir Poutine semble donc opposé à la poursuite du pillage de la Russie par les oligarques, et déterminé à reprendre le contrôle des ressources naturelles du pays. La sortie de la Tchétchénie de la Fédération, qui entraînerait la perte du contrôle des oléoducs qui traversent le pays, est à ses yeux inenvisageable. Le président intérimaire adopte en conséquence une attitude d’une grande intransigeance à l’égard des sécessionnistes. Une position qu’il avait déjà affirmée en tant que Premier ministre : le 2 octobre 1999, il annonçait ainsi ne plus reconnaître la légitimité du président Maskhadov, ni, par voie de conséquence, celle des autorités tchétchènes dans leur ensemble : « Tous les organes du pouvoir en Tchétchénie sont illégitimes (...) car ils ont tous été élus en dehors des lois russes ». Cette phrase résume parfaitement la pensée de Vladimir Poutine : il ne reconnaît ni les accords de Khassaviourt, signés par le général Lebed et le président Maskhadov, ni ceux signés par Boris Eltsine et le numéro un tchétchène en mai 1997.

La position radicale de celui qui n’est alors que Premier ministre fédéral est immédiatement interprétée comme la révélation de ses intentions réelles en Tchétchénie : loin de l’instauration d’un « cordon sanitaire » autour du territoire, ou de la lutte contre le terrorisme, Vladimir Poutine souhaite « balayer le pouvoir tchétchène » et surtout reprendre le contrôle de cette zone stratégique pour la Russie. Le premier conflit en Tchétchénie avait contraint les Russes à transporter une partie du pétrole de la Caspienne par camion, via le Daguestan, alors que l’oléoduc Bakou-Novorossisk était perpétuellement attaqué par les chefs de guerre tchétchènes. L’attaque menée par les hommes de Bassaïev au Daguestan, quand bien même elle aurait été téléguidée par l’oligarque Boris Berezovski, ne pouvait que viser à perturber cet acheminement par camions, et ainsi fragiliser la position russe dans l’exploitation du pétrole de la Caspienne. Il ne s’agit donc pas d’une guerre coloniale, et le président Poutine répète d’ailleurs à l’envi que le conflit tchétchène est « un problème intérieur russe ». Le mouvement indépendantiste en Tchétchénie est d’ailleurs relativement faible : une majorité de la population aurait largement accepté un statut d’autonomie élargie de leur territoire, en échange de la maîtrise russe, non pas sur les ressources énergétiques de la Tchétchénie, qui sont dérisoires, mais sur le réseau d’oléoducs mis en place du temps de l’URSS à travers la région.

Difficile de trouver un enjeu plus stratégique pour la Russie. Les ressources pétrolières de la Caspienne, mises à jour à partir 1998, ont suscité une ruée des compagnies pétrolières du monde entier, mais surtout anglo-états-uniennes. Les projets de construction de pipeline se multiplient alors, avec pour objectif de « désenclaver » ces réserves de l’emprise russe. Le 17 avril 1999, c’est l’ouverture de l’oléoduc reliant Bakou à Soupsa, un port géorgien situé sur les bords de la mer noir. Il s’agit là du premier projet faisant échapper le pétrole à la main-mise de Moscou. En octobre 1999, juste avant le début de l’offensive militaire en Tchétchénie, les compagnies pétrolières anglo-états-uniennes annoncent la prochaine construction d’un oléoduc reliant Bakou au port turc de Ceyhan, nouvelle pierre dans le jardin russe.

La position du Kremlin s’aligne donc sur celle de l’état-major militaire : la Tchétchénie doit rester dans le giron russe, à n’importe quel prix. Pour cela, les généraux fédéraux souhaitent sécuriser une zone au nord de la République sécessionniste, comprenant le tracé de l’oléoduc Bakou-Novorossisk. Cette incursion irait au moins jusqu’à cinquante kilomètres au sud de l’actuelle frontière, assurant le contrôle de terres que la Russie a toujours considéré comme lui appartenant. Le célèbre écrivain Alexandre Soljenitsyne avait lui même évoqué la concession de ces territoires par les Tchétchènes en échange d’une indépendance du reste du « pays ». En tout état de cause, l’état-major fédéral prévoit là une opération de grande ampleur et particulièrement délicate, étant donnée la mobilisation, en face, de 50 000 Tchétchènes.

La mise en œuvre de la stratégie militaire choisie par le Kremlin est à l’image de ceux qui l’ont élaborée : intraitable, systématique et brutale. Au nom d’intérêts géopolitiques légitimes, l’armée fédérale va faire preuve d’une sauvagerie inouïe dans les combats. Sur le champ de bataille, la politique jusqu’au bout-iste de Poutine se manifeste par le pilonnage intensif de la ville de Grozny, ce qui, selon Jean Radvany, professeur à l’INALCO, est un moyen « effroyable (...) de faire une démonstration d’efficacité alors que les Russes, depuis plusieurs années, étaient extrêmement sensibles à la faiblesse de leur armée et de leur État » [7]. Un élément décisif pour assurer la popularité du Président intérimaire, dont il a besoin en vue des élections présidentielles de mars 2000. Le contexte lui est favorable : les critiques de l’Occident assurent l’unité de la population derrière le chef de l’État, phénomène amplifié par l’opposition de l’opinion publique russe à l’intervention de l’OTAN en Serbie, survenue au printemps 1999. L’offensive militaire est pourtant loin d’être un succès : pour progresser dans Grozny, les troupes fédérales sont contraintes de détruire des quartiers entiers, au prix de pertes humaines effroyables. Grozny devient peu à peu une ville fantôme, jonchée de cadavres et désertée par les survivants qui n’ont guère d’alternatives : soit l’exil dans les camps de réfugiés d’Ingouchie, soit la lutte armée depuis les montagnes avoisinantes d’où ils lancent des raids meurtriers. Selon les évaluations établies en janvier 2000, « plus du tiers de la population de la Tchétchénie a été chassé de ses foyers et a dû se réfugier en Ingouchie, où Moscou a empêché les organisations internationales (à l’exception du Haut-Commissariat aux réfugiés et de la Croix Rouge) de venir en aide à quelque 250 000 personnes » [8].

Les affrontements violents et meurtriers ont suscité l’indignation de l’opinion publique occidentale face au carnage réalisé par les troupes russes dans la République sécessionniste, tandis que l’ensemble des chancelleries conservait un silence assourdissant. Mais la violence extrême qu’ont subie les Tchétchènes ne doit pas faire oublier le contexte géostratégique dans lequel s’est déroulé cette « lutte pour l’indépendance » à laquelle, en fin de compte, une majorité de la population n’aspirait pas.

 

La Tchétchénie : un domino du « grand jeu »

En réalité, dans le « grand jeu » auxquels se livrent les puissances mondiales pour le contrôle du Caucase, la Tchétchénie et le Daguestan ne sont que des dominos, dont l’instabilité permet de fragiliser la position de Moscou vis-à-vis de ses partenaires. Ceux-ci sont en effet particulièrement effrayés par l’offensive militaire de la Fédération, qui stationne ainsi des troupes tout près de leurs frontières. Entre 1998 et 2000, les États du GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie) se sont ainsi rapprochés de l’Alliance atlantique et des États-Unis. C’est le cas notamment du président géorgien, Edouard Chevardnadze [9] qui devient à cette période un proche allié de Washington : il dénonce le traité de défense collective des frontières de la Communauté des États indépendants (CEI) et le traité de sécurité collective de Tachkent, tout en se rapprochant de l’OTAN. En 1999, lorsque le président fédéral, Boris Eltsine, lui demande l’autorisation d’utiliser le territoire géorgien pour lancer l’opération de Tchétchénie, Chevardnadze suit les ordres du conseiller spécial de Bill Clinton pour la Russie, Strobe Talbott, et rejette la demande russe. Un autre domino essentiel est l’Arménie, dont le territoire n’est pas très éloigné du projet états-unien d’oléoduc reliant Bakou à Ceyhan via Tbilissi (BTC) : alors que le pays est soumis à une forte pression des États-Unis pour qu’il règle son conflit avec l’Azerbaïdjan, le Premier ministre et le président du Parlement sont assassinés en octobre 1999.

Ces éléments de contexte géopolitique global sont essentiels pour comprendre les raisons de l’engagement massif de l’armée fédérale et sa stratégie jusqu’au-boutiste sur le territoire tchétchène. La violence déployée sur place, avec un bilan extrêmement lourd côté tchétchène (les chiffres avancés par les responsables indépendantistes avoisinent les 100 000 morts), n’est pas seulement liée à la détermination du Kremlin à ne jamais abandonner le territoire. Elle se veut aussi une réponse à la résistance inattendue que l’armée a rencontrée sur son chemin. Contrairement au premier conflit, la seconde guerre de Tchétchénie était bien mieux préparée du côté russe, et les soldats bien mieux équipés. Les raids aériens, notamment, ont détruit plus de cibles au cours des dix premiers jours de l’offensive que lors des deux ans de la guerre précédente. Pourtant les milices tchétchènes ont rapidement réussi à trouver l’équipement nécessaire pour contrecarrer l’offensive. De manière tout à fait singulière, les « hommes des montagnes », comme les Tchétchènes s’appellent eux-mêmes, ont eu en leur possession, à partir de janvier 2000, des installations radar et des batteries antiaériennes sophistiquées leur permettant, contre toute attente, de résister aux troupes fédérales. Aucune puissance voisine n’a pu fournir cet équipement, la crainte de représailles russes étant bien réelle. Il faut donc chercher ailleurs les soutiens à la résistance tchétchène.

Les soutiens étrangers des chefs de guerre tchétchènes

Les pistes évoquées dans la presse renvoient vers plusieurs directions. D’après un article de Venik, rédacteur en chef du site Aeronautics.ru, proche des services de renseignement russes, la frontière entre la Tchétchénie et la Géorgie aurait notamment servi de point de passage pour les mercenaires et les fournitures d’armes à la guérilla tchétchène, sous les auspices de la CIA. Un radar anti-aérien états-unien aurait ainsi fait son apparition en Tchétchénie, ainsi que plusieurs missiles anti-aériens Stinger. Michel Chossudovsky, universitaire canadien, a lui rendu compte de l’implication des services secrets pakistanais de l’ISI, traditionnellement très proches des services états-uniens, dans le conflit. Il cite notamment un article de la Gazette de Montréal selon lequel « l’ISI et ses intermédiaires islamistes sont en réalité ceux qui décident des actions dans cette guerre » [10].

Également mis en cause : l’Afghanistan. Le pays, alors dirigé par les Talibans, est l’objet d’attentions toutes particulières de Washington qui souhaite y construire un pipeline, un projet extrêmement ambitieux d’Unocal. C’est sur son territoire qu’auraient été formés des escadrons de militants fondamentalistes, ensuite envoyés se battre aux côtés de leurs « frères tchétchènes » au nom du Jihad et d’Oussama Ben Laden. Au point que, en mai 2000, le directeur des services de la garde frontalière de la Fédération de Russie, déclare que « la formation de terroristes pour des opérations de combat en Tchétchénie sur le territoire de l’Afghanistan contrôlé par le mouvement taliban n’est rien d’autre qu’une ingérence directe dans les affaires intérieures russes. La poursuite de telles activités par les talibans mènerait à des frappes aériennes préventives de la Russie contre les bases et les camps impliqués dans l’entraînement de terroristes » [11]. Une piste qui accrédite, encore une fois, l’intérêt de Washington à un enlisement du conflit.

Un processus politique entravé

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Akhmad Kadyrov

Des négociations politiques ont pourtant été entamées par les responsables tchétchènes et russes à partir de la mi-2000. Début février 2000, après la prise de Grozny, Vladimir Poutine annonce la fin des opérations en Tchétchénie, tout en envoyant dans la république 3500 parachutistes en plus des 93 000 hommes déjà présents. Le 21 avril, alors que combats sporadiques se poursuivent, le président russe déclare ne pas exclure des pourparler avec le président Aslan Maskhadov, si celui-ci dépose les armes. Le 8 juin, il met en place par décret un exécutif provisoire dans la République sécessionniste, à la tête duquel il nomme le mufti Akhmad Kadyrov. Le 25 décembre 2000, Boris Nemtsov, président du groupe de l’Union des forces de droite à la Douma, signe un « protocole » avec des représentants de Maskhadov sur la nécessité d’entamer des négociations « avec l’aval du président Poutine ». Ce début de règlement politique aboutit, le 22 janvier 2001, à un nouveau décret présidentiel retirant la responsabilité de « l’opération anti-terroriste » en Tchétchénie à l’armée et la confiant aux troupes du ministère de l’Intérieur.

Cependant, sur le terrain, les « accrochages » se multiplient. Divers groupes de combattants tchétchènes commettent des attentats ou des attaques-éclair qui mettent à mal le processus de négociation. En juillet 2000, une série d’attentats-suicide au camion piégé dans plusieurs villes de Tchétchénie tuent plus de 50 Russes. En décembre, un attentat dans la ville d’Alkhan-Yourt fait 21 victimes civiles. En mars 2001, des attentats dans la région de Stavropol, dans le Nord-Caucase, font 24 morts et 143 blessés. Au même moment, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement séparatiste, Ilias Akhmadov, est reçu au Département d’État à Washington. La cible préférée des combattants de Tchétchénie reste néanmoins les hélicoptères : le 31 mai, l’un d’eux, transportant des députés de la Douma, est atteint au-dessus de l’Ingouchie par des tirs de séparatistes. Le 28 janvier 2002, une attaque similaire tue 14 militaires fédéraux dont deux généraux. Le 20 août, un autre hélicoptère transportant des troupes fédérales est également abattu, faisant 80 victimes.

Qui relance la guerre ?

Ces actes sont une réaction à l’établissement progressif d’une administration russe sur la Tchétchénie, dont le nouvel administrateur sur place est le tchétchène pro-Fédération Akhmad Kadyrov, mais aussi à l’ouverture des négociations entre les séparatistes et le Kremlin. En effet, le 18 novembre 2001, Akhmed Zakaïev, représentant du gouvernement séparatiste, rencontre pour la première fois depuis le début du conflit un représentant du pouvoir fédéral, Viktor Kazantsev, envoyé spécial de Vladimir Poutine dans le District fédéral Sud. Cette rencontre, jugée « positive » par les deux protagonistes, n’est pas vue aussi favorablement par tous. Après la multiplication d’attaques ponctuelles début 2002, un commando tchétchène s’empare de l’opéra de Moscou, le 23 octobre 2002, capturant en même temps plusieurs centaines de spectateurs. Les troupes spéciales fédérales lancent l’assaut, massacrant les ravisseurs et faisant plus de 120 morts parmi les otages, asphyxiés par le gaz incapacitant utilisé lors de l’attaque. Cette opération spectaculaire, revendiquée par Chamil Bassaïev, auteur de nombreuses actions similaires au cours du premier conflit tchétchène, suscite bien des interrogations à Moscou. Des soupçons de complicité au sein de l’appareil d’État russe sont évoqués.

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Prise d’otages par un commando tchétchène dans un théâtre de Moscou en octobre 2002

Les journalistes Sophie Shihab et Nathalie Nougayrède ont évoqué quatre hypothèses concernant les commanditaires de l’opération.
- La version officielle est celle d’un commando isolé, agissant sur ordre de Bassaïev, sans que le le président tchétchène, Aslan Maskhadov, n’en soit informé.
- Une deuxième hypothèse implique les services secrets russes qui, informés par avance, auraient cherché à profiter de l’opération. C’est la thèse du politologue Andreï Piontkovsky qui évoque une alliance « des partis de la guerre » des deux bords, celui du chef tchétchène Bassaïev et « celui des généraux russes qui font des fortunes grâce au conflit », sur fond de trafic de pétrole. Ceux-ci seraient opposés aux négociations en cours entre le Kremlin et les séparatistes tchétchènes.
- Il pourrait également s’agir d’une opération menée par des proches de Vladimir Poutine pour relancer une guerre de moins en moins populaire dans l’opinion.
- Enfin, les deux journalistes évoquent une éventuelle participation de « la "Famille" formée des oligarques et chefs mafieux qui manipulaient la Russie du temps de Boris Eltsine ». Elles citent notamment le nom de l’omniprésent Boris Berezovski [12].

Le processus politique en Tchétchénie se trouve mis à mal par l’opération terroriste, mais il reprend rapidement. En février 2003, le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Alvaro Gil-Roblès autorise la tenue d’un référendum constitutionnel en Tchétchénie, après avoir obtenu du président pro-Fédération Akhman Kadyrov que les réfugiés tchétchènes puissent y participer. Le scrutin a lieu le 23 mars, en l’absence d’observateurs internationaux, le « oui » l’emportant avec plus de 95 % des voix. Le texte comportait un projet de Constitution, et deux projets de loi sur l’élection du Président de la République et du Parlement. La Russie parvient peu à peu à s’assurer le contrôle politique du pays. Le 11 septembre, tous les candidats à l’élection présidentielle, prévue le 5 octobre, se retirent de la course, laissant la voie libre au candidat du Kremlin, Akhman Kadyrov. Celui-ci est élu avec 82,5 % des suffrages.

Le succès fédéral dans la région est néanmoins fragile. Le Kremlin n’est pas à l’abri d’une reprise des combats ou même simplement des attentats, qui entraîneraient nécessairement une riposte russe. Or l’ensemble de la politique de Moscou a été conçu afin de stabiliser la région. Mais les appétits pétroliers des grandes puissances dans la région ne semblent pas rassasiés. Même si, depuis le 11 septembre 2001, Washington a certainement ralenti son soutien aux guérillas islamistes, l’administration Bush a redoublé d’efforts pour s’assurer le contrôle du Caucase. Le renversement d’Edouard Chevardnadze en novembre 2003 n’avait pas d’autre but. L’assassinat, dimanche dernier, du président Akhmad Kadyrov à Grozny, participe certainement du même processus.

Cet article est le dernier d’une enquête en trois volets. Le premier, La première guerre de Tchétchénie , exposait comment le premier conflit tchétchène avait servi les intérêts de divers groupes mafieux russes et tchétchènes, en pleine décomposition de l’État central russe. Le second article, Business et terrorisme à Moscou, revenait sur la tentative d’instrumentalisation du conflit Tchétchène par les oligarques dans leur bras-de-fer avec avec le président Poutine, entre 1996 et 1999.

[1] Nous avons choisi délibérément d’utiliser, pour désigner les forces en présence, les dénominations qu’ils s’appliquent à eux-mêmes. Ainsi, les forces armées russes sont elles les forces de la Fédération de Russie, donc « fédérales », en lutte avec la République « sécessionniste » de Tchétchénie. Pour les chefs de guerre tchétchènes, il s’agit de lutter contre les forces russes au nom d’une guerre « d’indépendance », dont l’aboutissement serait l’instauration d’un État indépendant en Tchétchénie.

[2] Voir « Business et terrorisme à Moscou », Voltaire, 10 mai 2004.

[3] Voir « Business et terrorisme à Moscou », op.cit.

[4] « Poutine en orbite », par Laure Mandeville, Le Figaro, 1er janvier 2000.

[5] « Derrière Poutine, l’ombre de la famille », de Laure Mandeville et Irina de Chikoff, Le Figaro, 4 janvier 2000.

[6] « Derrière Poutine, l’ombre de la famille », op.cit.

[7] « Vladimir le terrible », par Sylvaine Pasquier, L’Express, 16 décembre 1999.

[8] « Une guerre de revanche en Tchétchénie », Le Monde, 3 janvier 2000.

[9] Voir « Les dessous du coup d’État en Géorgie », Voltaire, 7 janvier 2004.

[10] « Qui est Oussama ben Laden ? », par Michel Chossudovsky, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM), 27 septembre 2001. « Who’s calling the shots ? Chechen conflict finds Islamic roots in Afghanistan and Pakistan », par Levon Sevunts, The Gazette, 26 octobre 1999.

[11] « Aerial Strikes against Afghanistan », par Venik, Aeronautics.ru, 28 mai 2000.

[12] « Questions sur une prise d’otages », par Nathalie Nougayrède et Sophie Shihab, Le Monde, 16 novembre 2002.

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