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Le monde a besoin d’une nouvelle perestroïka

Le monde a besoin d’une nouvelle perestroïka

L’ancien dirigeant de l’Union soviétique Mikhail Gorbatchev rappelle qu’il n’a jamais prôné avec sa perestroïka l’adoption intégrale par son pays du modèle ultra-libéral ayant conduit à la crise économique globale actuelle, modèle qu’il a toujours considéré comme voué à l’échec et ne profitant qu’à l’élite financière mondiale. Il défendait au contraire une série de réformes des institutions héritées du stalinisme sans pour autant rejeter en bloc les aspects positifs de l’économie socialiste basés sur la limitation des disparités sociales. Il appelle les dirigeants actuels du monde à initier à leur tour une restructuration en profondeur de l’économie accompagnée de plus de transparence, avant que celle-ci ne s’effondre pour de bon.

Réseau Voltaire | Moscou (Russie)
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Voilà des années, alors que la guerre froide touchait à sa fin, j’ai dit à mes collègues chefs d’États aux quatre coins de la planète que le monde était sur le point de connaître de grands événements, et que face à ces nouveaux défis, nous devrions tous changer, vous comme nous. La plupart du temps, leur réaction prenait la forme d’un silence poli, mais sceptique.

Toutefois, ces dernières années, lors de séries de conférences données aux États-Unis devant des universitaires et des hommes d’affaires, j’ai souvent dit à mes auditeurs que j’avais le sentiment que les américains avaient besoin eux aussi de changement - d’une perestroïka, non pas semblable à celle de mon pays, mais qui soit une perestroïka américaine - et les réaction étaient alors très différentes. Des salles de plusieurs milliers de personnes répondaient par des applaudissements.

Au fil du temps, ma remarque a suscité toutes sortes de commentaires. Certains comprenaient. D’autres y objectaient, de façon parfois sarcastique, suggérant que je souhaitais que les États-Unis traversent un bouleversement, tout comme l’ex-Union soviétique. Dans mon pays, les réactions les plus caustiques provenaient de tous les adversaires de la perestroïka, des gens à la mémoire courte et bien peu conscients des problèmes. Et bien que la plupart de mes critiques comprennent certainement que je n’assimile pas les États-Unis à l’Union soviétique finissante, je tiens à clarifier ma position.

Notre perestroïka signalait la nécessité du changement en Union soviétique, mais elle n’était pas destinée à proposer une capitulation devant le modèle américain. Aujourd’hui, la nécessité d’une perestroïka de plus grande ampleur - concernant l’Amérique et le monde - est devenue plus évidente que jamais.

Il est vrai que le besoin de changement dans l’Union soviétique au milieu des années 1980 était urgent. Le pays était étouffé par le manque de liberté, et la population - en particulier sa frange éduquée - voulait se débarrasser de la mainmise d’un système qui avait été construit sous Staline. Des millions de gens disaient : « Nous ne pouvons plus vivre ainsi. »

Nous avions débuté par la glasnost - donnant à la population l’occasion d’exprimer ses préoccupations sans crainte. Je n’ai jamais été d’accord avec mon grand compatriote Alexandre Soljenitsyne lorsqu’il déclarait que « la glasnost de Gorbatchev a tout ruiné. » Sans glasnost, aucun changement ne se serait produit, et Soljenitsyne aurait terminé ses jours dans le Vermont et non pas en Russie.

Au début, nous avons œuvré en ayant l’illusion que la refonte du système existant - des changements au sein du « modèle socialiste » - devrait suffire. Mais les résistances du Parti communiste et de la bureaucratie gouvernementale étaient trop fortes. Vers la fin de 1986, il est devenu clair pour moi et mes partisans que rien moins que le remplacement des fondations du système était nécessaire.

Nous avons opté pour des élections libres, le pluralisme politique, la liberté de religion, une économie ouverte à la concurrence et la propriété privée. Nous avons cherché à obtenir ces changements par un processus évolutif et sans effusion de sang. Nous avons fait des erreurs. Des décisions importantes ont été prises trop tard, et nous n’avons pas été en mesure d’achever notre perestroïka.

Deux complots ont entravé le changement - la tentative de coup d’État en août 1991, organisée par la ligne dure des adversaires de nos réformes, qui a fini par affaiblir ma position en tant que président, et l’accord ultérieur entre les dirigeants de la Russie, de l’Ukraine et du Belarus pour dissoudre l’Union. Les dirigeants de la Russie ont ensuite rejeté cette voie de réforme, plongeant le pays dans le chaos.

Néanmoins, lorsque l’on m’interroge pour savoir si la perestroïka a réussi ou a été vaincue, je réponds que la perestroïka a gagné, parce qu’elle a conduit le pays à un point à partir duquel il ne pouvait plus y avoir de retour vers le passé.

Dans l’Occident, l’éclatement de l’Union soviétique a été considéré comme une victoire qui prouvait que l’Ouest n’avait pas besoin de changer. Les dirigeants occidentaux étaient alors convaincus d’être à la tête d’un bon système avec un modèle économique fonctionnant bien, presque parfait. Des universitaires estimaient que l’histoire avait pris fin. Le « Consensus de Washington », le dogme de la libéralisation des marchés, la déréglementation et l’équilibre budgétaire à tout prix, furent imposés au reste du monde.

Mais la crise économique de 2008 et 2009 est survenue, et il est depuis devenu clair que le nouveau modèle occidental était une illusion profitant principalement aux très riches. Les statistiques indiquent que les pauvres et la classe moyenne n’ont que peu ou pas bénéficié de la croissance économique des dernières décennies.

La crise mondiale actuelle montre que les dirigeants des grandes puissances, en particulier les États-Unis, avaient ignoré les signaux qui appelaient à une perestroïka. Cela a eu pour résultat une crise qui n’est pas seulement économique et financière, mais aussi politique.

Le modèle qui a émergé au cours des dernières décennies du 20ème siècle s’est avéré non soutenable. Il est basé sur la recherche de super-profits et l’hyper-consommation de quelques-uns, sur l’exploitation effrénée des ressources et sur l’irresponsabilité sociale et environnementale.

Mais si toutes les solutions proposées et les action entreprises aujourd’hui se réduisent à un simple rhabillage de l’ancien système, nous allons assister à un autre bouleversement, peut être encore plus fort, dans le futur. Le modèle actuel n’a pas besoin d’être adapté mais d’être remplacé. Je n’ai pas de solution prête à l’emploi. Mais je suis convaincu qu’un nouveau modèle verra le jour, qui mettra l’accent sur les besoins de la population et les biens publics, sur un environnement plus propre, des infrastructures et des transports publics fonctionnant bien, une bonne éducation, un bon système de santé et des logements abordables.

Les éléments d’un tel modèle existent déjà dans certains pays. Après avoir rejeté les leçons du Fonds Monétaire International, des pays comme la Malaisie et le Brésil ont obtenu des taux de croissance économique impressionnants. La Chine et l’Inde ont sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté. En mobilisant les ressources de l’État, la France a construit un système de chemins de fer à grande vitesse, tandis que le Canada offre gratuitement des soins de santé. Parmi les nouvelles démocraties, la Slovénie et la Slovaquie ont été en mesure d’atténuer les conséquences sociales des réformes de marché.

Le temps est venu pour une « construction créative », pour trouver le juste équilibre entre le gouvernement et le marché, pour intégrer les facteurs sociaux et environnementaux et démilitariser l’économie.

Washington aura à jouer un rôle particulier dans cette nouvelle perestroïka, non seulement parce que les États-Unis exercent un grand pouvoir économique, politique et militaire dans le monde, mais aussi parce que l’Amérique a été le principal architecte, et l’élite américaine la principale bénéficiaire du modèle économique mondial actuel. Ce modèle est désormais en train de se fissurer et devra tôt ou tard être remplacé. Ce sera un processus complexe et douloureux pour tous, y compris les États-Unis.

Quelles que soient les différences entre les problèmes auxquels l’Union soviétique a été confrontée durant la perestroïka et les défis auxquels les États-Unis font face aujourd’hui, la nécessité d’une nouvelle façon de penser rend ces deux époques semblables. En notre temps, nous avions dû faire face à une mission principale consistant à mettre fin à la division du monde, à réduire la course aux armements nucléaires et à désamorcer les conflits. Nous parviendrons également à surmonter les nouveaux défis mondiaux, mais uniquement si chacun comprend la nécessité d’un véritable changement cardinal - d’une perestroïka.

Traduction : Contre Info

Globalisation économique
La théorie du « libre-échange », énoncée au XVIIIe siècle, visait initialement à empêcher les Néerlandais de fermer leur empire colonial au commerce anglais. Elle servit d’argumentaire politique à l’expansion coloniale britannique, imposant une division du travail à l’échelle internationale qui s’avéra beaucoup plus efficace pour piller les ressources que le système colonial lui-même.
En 1941, les Anglo-Saxons se donnèrent comme but de guerre le passage du mode d’exploitation colonial à celui de l’échange inégal après la victoire sur la tyrannie nazie. Ainsi la Charte de l’Atlantique promeut la décolonisation, le libre-échange et la libre-circulation maritime. Ce modèle fut formalisé en 1947 par les accords du GATT. Il a été renforcé à l’ère Reagan-Thatcher par un vaste mouvement de privatisation et de dérégulation.
En 1991 le président Bush père énonça sa vision d’un nouvel ordre mondial : la globalisation. L’objectif est de profiter du vide créé par la disparition de l’URSS pour étendre la domination anglo-saxonne en privilégiant l’expansion économique sur l’expansion militaire. Le nouveau modèle vise non seulement à une libre-circulation des produits, mais aussi des services et des capitaux, le tout régulé par un tribunal arbitral qui empiète sur la souveraineté des États. Il est aujourd’hui incarné par l’Organisation mondiale du Commerce.
Au XXIe siècle, ce processus se prolonge avec la dématérialisation de l’économie. Les Anglo-Saxons ferment leurs industries de biens de consommation pour ne garder que leur industrie militaire. Ils inventent une économie basée sur les « produits financiers » (c’est-à-dire la spéculation) et les redevances de la « propriété intellectuelle » (c’est-à-dire des droits d’usage). Ils étendent leur contrôle de la libre-circulation des biens et des services à l’espace aérien en prétextant la « guerre au terrorisme » et à l’espace maritime sous couvert de « lutte contre la piraterie ». Cependant, la colonisation anachronique de l’Irak en 2003 et son coût exorbitant manquent de provoquer l’effondrement financier de l’Empire. Le président Obama et le Premier ministre Brown tentent alors de sauver le système en vidant les places financières étrangères et en contraignant les capitaux à migrer vers les paradis fiscaux anglo-saxons. En outre, dans un mouvement concerté, les États occidentaux placent tous les moyens financiers publics au service de quelques banques privées qui peuvent alors non seulement éviter la chute, mais acquérir les sociétés défaillantes, dans un gigantesque mouvement de concentration des richesses.
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