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Le programme commun Bush-Kerry

Le programme commun Bush-Kerry

Les quatre shows télévisés de la campagne présidentielle états-unienne ont permis aux candidats de manifester leur accord sur le fond de la politique extérieure et de faire valoir leurs capacités respectives à poursuivre l’aventure coloniale. Laissant à son challenger John Kerry le soin de dire tout haut ce qu’il ne peut exprimer en sa qualité de président, George W. Bush a clarifié à usage interne les ambiguïtés de son discours externe. Les deux hommes sont tombés d’accord sur les vrais mobiles de l’invasion de l’Irak et les prochaines cibles de l’Empire.

Réseau Voltaire | Paris (France)
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Depuis 1988, une association dénommée Commission on Presidential Debate organise des réunions publiques, retransmises à la télévision, pour permettre aux candidats de se présenter aux électeurs. L’association s’est dotée d’un règlement qui ne retient que les candidats crédités d’au moins 15 % des voix par chacun des cinq plus grands instituts de sondages. Ne participent donc que les candidats des partis républicain et démocrate, garantissant ainsi à la classe dirigeante qu’aucun parti émergeant ne viendra troubler ce cartel.

Ces réunions publiques sont dénommées « débats », bien que les deux interlocuteurs ne s’adressent pas l’un à l’autre, mais à un journaliste qui leur donne la parole en alternance. Ce procédé n’a pas pour but d’empêcher les attaques personnelles, et les orateurs n’hésitent pas à s’invectiver sans se regarder, mais à mettre en scène l’homogénéité du cadre dans lequel un choix est proposé aux électeurs. La scénographie est celle des publicités comparatives : chaque marque présente son produit et stigmatise la concurrence sans la nommer. Ainsi, le journaliste ouvre l’une des réunions en ces termes : « Sans mentionner [Kerry et Bush] par leur nom, expliquez-nous en quoi vous êtes différents de votre adversaire ». L’une des caractéristiques de ce procédé est d’accorder un grand soin à montrer que les produits des marques rivales sont comparables. De la même manière, dans ces réunions publiques, les orateurs dépensent autant d’énergie à garantir leur conformité à la norme qu’à exposer leurs différences de compétence.

On aboutit ainsi à des monologues alternés confinant au surréalisme. Trois réunions ont permis d’exposer au public le président Bush et le sénateur Kerry, et une autre a exposé le vice-président Cheney et le colistier Edwards. Mais, on n’a rien appris : George W. Bush a affirmé qu’il n’avait jamais commis d’erreurs ; John Kerry a indiqué qu’il n’aurait pas commis les erreurs de son concurrent s’il avait été aux affaires ; Bush a souligné qu’il était le commandant en chef de la guerre au terrorisme et qu’il avait changé le régime en Irak dans cette perspective ; Kerry a précisé qu’il soutenait la guerre au terrorisme, qu’il l’aurait conduite différemment, et qu’il la poursuivrait quand même s’il était élu.
Bref on a discuté de savoir qui laverait plus blanc, mais pas s’il fallait changer de machine à laver.

Nous ne traiterons dans cet article que des questions de politique internationale et de défense qui intéressent directement nos lecteurs. Nous laisserons de côté les questions intérieures qui, avouons-le, se prêtent moins bien à notre démonstration. En effet, sur les questions d’impôts et de santé, les téléspectateurs ont pu observer une passe d’armes plus classique s’apparentant par moments à un réel débat.

Les interventions manifestent avant tout la connivence des candidats et leur capacité à manier une même langue de bois, à partager une vulgate qu’ils savent fausse tout en évoquant de possibles différences de management. Nous allons résumer leur propos et expliciter leurs sous-entendus.

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Les candidats multiplient les références aux attentats du 11 septembre 2001. John Edwards a mentionné que, si les deux partis étaient d’accord pour dire que tout avait changé depuis, l’administration Bush avait refusé que soit instituée une commission d’enquête sur la manière dont avaient eu lieu ces attentats et sur les responsabilités. Cette dérobade traduirait, a-t-il poursuivi, un manque d’agressivité.
- Il aurait fallu couper quelques têtes pour rester crédibles.

Les candidats attribuent les attentats du 11 septembre à Oussama Ben Laden et à son organisation Al Qaïda. Ils en concluent que cet homme doit être la cible principale. Pour Kerry cependant, c’est une faute que de ne pas avoir encore arrêté Ben Laden. On a eu tort de sous-traiter la traque dans les montagnes de Bora-Bora aux seigneurs de la guerre, qui étaient trop divisés pour être efficaces. Pour Bush, il ne s’agit pas d’un échec, mais d’une question de temps. À quoi Kerry répond que ce délai a été mis à profit par Al Qaïda pour essaimer dans 60 pays et devenir plus dangereux encore.
- Vous auriez dû trouver un autre prétexte que l’impuissance de nos armées à attraper Ben Laden pour justifier nos actions tous azimuts.

Cheney se félicite de la tenue d’élections démocratiques en Afghanistan, tout en déclarant avant que le résultat ne soit dépouillé : « Nous avons le président Karzaï qui est au pouvoir ».
- N’ayez crainte, nous avons renforcé notre crédibilité en donnant une apparence démocratique à l’occupation de l’Afghanistan, tout en truquant les élections pour nous assurer que le président ne nous désavouera pas.

Les candidats s’accordent à reconnaître qu’ils ont approuvé l’attaque de l’Irak sur la base de renseignements erronés. Ils croyaient que les États-Unis étaient menacés par Saddam Hussein, mais en réalité l’Irak n’avait pas d’armes de destruction massive. Il n’en reste pas moins que cette guerre était une bonne chose car « Le monde est plus sûr sans Saddam Hussein », déclare Bush.
- Nous sommes d’accord, nous n’avions aucune raison légitime d’envahir l’Irak, mais nous avons trouvé là une occasion de démontrer notre force et de faire peur à tous ceux qui dans le monde contestent notre hégémonie.

Kerry dénonce le coût financier et humain de l’expédition en Irak tout en évoquant l’intérêt économique et stratégique de l’occupation, avec le pétrole et la construction de bases militaires permanentes. Il reproche à l’administration de le faire en donnant une mauvaise image des Etats-Unis par manque de préparation. « [La réussite de cette opération] c’est important pour Israël, c’est important pour l’Amérique, c’est important pour le monde, c’est important pour le combat contre le terrorisme », note-t-il .Il propose de sortir du bourbier en se défaussant sur des forces autochtones à former et en élargissant la Coalition. Bush observe que c’est très exactement ce que son administration est en train de faire et Kerry renchérit en assurant qu’il le fera mieux.
- Ce n’est pas parce que nous sommes entrés illégalement en Irak que nous allons en partir, mais pour que cette affaire que nous avons planifié avec Israël soit rentable, nous devons en faire porter le coût aux autres et soigner notre communication. Reste à savoir lequel de nous deux saura rentabiliser le plus rapidement cet investissement.

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Les candidats partagent l’assurance que les États-Unis vaincront en Irak, d’autant que les Irakiens sont avec eux. Cheney désigne l’ennemi : « Zarkaoui est responsable de la plupart des attentats à la voiture piégée qui ont tué ou blessé des milliers de personnes. C’est lui que vous voyez aux informations du soir décapiter des otages. C’est sans aucun doute un méchant homme ».
- Cette résistance populaire est catastrophique pour notre image. Nous avons donc inventé un nouveau bouc émissaire pour masquer le problème. Tout ce qui ne va pas en Irak est de la faute de Zarkaoui.

Concernant la Corée du Nord, la question nucléaire n’est qu’une entrée en matière. Kerry insiste : « Je veux que des pourparlers bilatéraux aient lieu qui mettent tous les problèmes sur la table : depuis l’armistice de 1952, les questions économiques, les problèmes de Droits de l’homme, le désarmement conventionnel, la question des zones démilitarisées, et les questions nucléaires ». Au contraire, Bush affirme que cette méthode unilatérale n’a rien donné et est vouée à l’échec car les États-Unis n’ont aucun moyen de pression direct sur la Corée du Nord, à la différence de ses voisins. Il préconise donc la poursuite des négociations multilatérales au sein du groupe des Six.
- Nous devons terminer la guerre de Corée, et ce n’est pas à des pays comme la Chine, qui était notre ennemie, de s’interposer dans les négociations. D’un autre côté, puisque nous sommes incapables de fermer ce dossier, autant faire porter la responsabilité de notre incurie sur d’autres.

Kerry affirme que la plus grande menace aujourd’hui, c’est la prolifération nucléaire qui rend possible l’acquisition de la bombe par « les » terroristes. D’abord, « il y a toujours plus de 600 tonnes de matériaux nucléaires non sécurisés dans l’ancienne Union soviétique et la Russie ». La Russie elle-même pourrait devenir une menace si la dictature s’y renforçait. « M. Poutine contrôle maintenant toutes les stations de télévision. Ses opposants politiques se font emprisonner ». Ensuite, l’Iran est sur le point de devenir une puissance nucléaire.
Edwards définit différemment les cibles : « Il est très important pour l’Amérique de punir les Saoudiens qui n’ont pas été publiquement poursuivis pour avoir financé le terrorisme depuis le 11 septembre. Et il est important que l’Amérique regarde en face la situation en Iran, parce que l’Iran représente une menace énorme pour Israël et le peuple israélien. (...) L’Iran est le sponsor le plus important du terrorisme sur la planète ».
- Nous devons concentrer nos attaques sur les trois plus grands États pétroliers que sont la Russie, l’Arabie saoudite et l’Iran. Nous utiliserons encore une fois le prétexte des armes de destruction massive, enfin uniquement des armes nucléaires. Tant que la situation n’est pas stabilisée en Irak, nous devons protéger Israël qui est notre porte-avion dans la région.

Neuf sur dix divisions actives des forces US sont impliquées dans l’occupation de l’Irak. Les États-Unis sont donc dans l’impossibilité d’ouvrir de nouveaux fronts. Kerry propose de créer deux nouvelles divisions actives pour retrouver une capacité d’intervention extérieure. En outre, il doublera le nombre des Forces spéciales pour les actions contre des cibles non-étatiques et acceptera d’encadrer une force d’intervention de l’Union africaine qui pourrait se déployer notamment au Darfour. Bush ne dit pas mieux.
- Nos projets coloniaux nécessitent des troupes plus nombreuses que nous financerons en nous servant sur place.

Les commentateurs européens se sont efforcés de deviner qui avait gagné au cours de ces quatre show télévisés, d’analyser les préférences des consommateurs états-uniens. Il est plus utile d’écouter les propos des orateurs et de comprendre leurs points d’accord.

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Au-delà des partis-jumeaux démocrate et républicain, il existe de longue date une contestation intérieure. Elle s’est largement développée durant les mandats de George W. Bush, tant son style cow-boy rendait évidents le contrôle policier des populations et les injustices sociales. Alors que cette opposition était jusque-là qualifiée de « non-américaine », elle a trouvé une légitimité en faisant valoir les nombreuses violations des idéaux états-uniens par l’administration Bush, de ses aventures coloniales à sa revendication de la torture. Face à l’offensive de charme du président Obama, l’opposition intérieure est redevenue marginale, bien qu’aucune des critiques de fond n’ait trouvé de réponse. Dans le contexte de la crise économique, de profondes fractures sociétales, datant d’avant la guerre de Sécession, resurgissent. Elles s’expriment aussi bien par une révolte fiscale, un populisme anti-financiers, que par des tendances séparatistes, sans oublier des conflits ethniques. De ces mouvements contradictoires et de leurs rapports de force dépend la capacité des États-Unis à se réformer ou à se disloquer.
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