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La fabrication de « l’Armée islamique en Irak »

Le vrai-faux retrait philippin

Le vrai-faux retrait philippin

L’opération contre la France a été décidée début juillet, après l’échec du sommet d’Istanbul. Pour crédibiliser une prétendue « Armée islamique en Irak », le retrait programmé du contingent philippin a fait l’objet d’une mise en scène. En faisant croire que Manille avait cédé à un chantage, on attribuait un pouvoir démesuré à une organisation fantoche.

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DOSSIER SPÉCIAL : LES OTAGES FRANCAIS EN IRAK
Décryptage, revendication affichée et enjeux cachés de l’enlèvement
Le vrai-faux retrait philippin, ou la fabrication de « l’Armée islamique en Irak »
Chronologie de la prise en otage de Christian Chesnot et Georges Malbrunot
Téléchargez le numéro spécial de Voltaire consacré aux otages français en Irak (Pdf, 650 Ko)

Les Philippines sont un allié fidèle des États-Unis, au point d’appartenir à la catégorie des « alliés majeurs hors de l’Otan » , définie par le Département d’État [1]. À ce titre, le gouvernement philippin a envoyé 80 soldats en Irak [2]. Ces hommes servent aux côtés de soldats polonais dans le Sud du pays.

Le 14 avril, alors que George W. Bush vient de nommer John Negroponte au poste d’ambassadeur des États-Unis en Irak, la présidente philippine Gloria Arroyo annonce le possible retrait des troupes philippines en raison de la dégradation des conditions de sécurité. Le 16 avril, elle affirme que « notre objectif est un "zéro victime" pour les civils et la force de maintien de la paix. (...) Nous respecterons nos engagements internationaux et nous nous assurerons que nos ressortissants sont en sécurité » [3]. Une position difficilement compatible avec le théâtre d’opérations irakien, secoué par des attentats, des accrochages avec la résistance irakienne et des prises d’otages.

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Bill Clinton et Gloria Arroyo

L’ensemble de la Coalition est d’ailleurs soumise à des menaces d’attentat. Le 22 avril, la présidente des Philipines « appelle tous les Philippins à l’étranger qui sont vulnérables aux attaques terroristes à se placer en état d’alerte et à prendre des mesures préventives sous les directives, ou en coopération avec, leur gouvernement hôte » [4]. Le même jour, les ambassades de Corée du Sud et du Pakistan en Thaïlande reçoivent une lettre d’une mystérieuse « Organisation d’outre-mer jaune-rouge » (Yellow-Red Overseas Organization) proférant des menaces d’attentats contre des infrastructures en Australie, au Japon, au Koweït, au Pakistan, aux Philippines, à Singapour, en Corée du Sud et en Thaïlande entre les 20 et les 30 avril [5]. Ces attaques, qui n’eurent pas lieu, étaient justifiées dans la lettre par le soutien apporté par ces pays aux États-Unis en Irak.

Le 29 avril 2004, un premier ressortissant philippin est tué dans l’attaque d’un convoi. Manille interdit alors aux agences locales de recrutement d’envoyer des employés en Irak. Peu de jours après éclate le scandale des tortures d’Abou Ghraib autour d’un rapport d’inspection rédigé par le général états-unien d’origine philippine, Antonio Taguba. Le 11 mai, quatre civils philippins sont tués dans une attaque au mortier contre une base aérienne états-unienne. Le 13 mai débutent les manœuvres multilatérales « Cobra d’or 04 » menées par l’armée états-unienne en Thaïlande, en collaboration avec Singapour, la Mongolie, les Philippines et la Thaïlande. De ces quatre pays, seul Singapour n’a pas de troupes engagées en Irak. Début juin, trois soldats philippins sont blessés dans une embuscade, ce qui renforce la prudence de Manille : « notre contingent humanitaire va rester, mais les options de déploiement doivent s’orienter vers des zones moins dangereuses », affirme le porte-parole de la présidence, Ignacio Bunye [6]. Le 8 juin, le secrétaire philippin à la Défense, Eduardo Ermita, déclare que son gouvernement envisage de retirer ses hommes d’Irak après le transfert de souveraineté à un gouvernement irakien provisoire, prévu pour le 30 juin. Mais la décision se fait attendre : le 29 juin, la présidente Gloria Arroyo affirme que « le gouvernement des Philippines continuera à soutenir la paix, la sécurité et les programmes humanitaires pour le bénéfice du peuple irakien, conformément au mandat des Nations unies ». Une semaine plus tard, l’envoyé spécial des Philippines en Irak, Roy Cimatu, conseille à Manille de maintenir sa cinquantaine de soldats présents sur place, minant les positions défendues dans le pays par l’opposition et une partie de la majorité.

La prise en otages d’un ressortissant philippin par un groupe armé autoproclamé « Brigade Khaled Ibn Al-Walid », dépendant de l’Armée islamique en Irak, d’après Al-Jazira précipite les évènements. Roy Cimatu, partisan du maintien des troupes, met immédiatement en doute la nationalité philippine de l’otage, arguant que « tous les travailleurs philippins à l’étranger ont répondu à l’appel sur leur lieu de travail ». L’information est pourtant rapidement confirmée par le chargé d’affaires philippin en Irak, Ricardo Endaya. Il affirme que « le travailleur était basé en Arabie saoudite et il avait l’habitude de voyager en Irak », mais refuse de révéler son identité. Selon lui, « des contacts à Bagdad et au Qatar » ont également confirmé l’enlèvement. Rapidement des « lignes de communication » sont établies avec les ravisseurs, grace à l’aide des membres du gouvernement irakien « et des responsables des partis politiques alliés aux forces proaméricaines » [7].

La demande des preneurs d’otages est claire : sur la vidéo diffusée par Al-Jazira le 10 juillet, le prisonnier philippin, Angelo de la Cruz, demande à la présidente Gloria Arrroyo de retirer les troupes philippines déployées en Irak, faute de quoi il sera exécuté dans les 72 heures. Une revendication difficile à comprendre puisqu’à ce moment là, seuls 51 policiers philippins restent déployés dans le pays. Le porte-parole de la présidence refuse d’ailleurs d’envisager que Manille cède à ses exigences. Selon lui, le contingent philippin ne partira pas avant la date prévue, c’est-à-dire le 20 août. Cette position vaut au pays les félicitations de l’ambassadeur états-unien à Manille, Francis Ricciardone. Le même jour, le cheikh Abdelsalam al-Koubaïssi, membre du Comité des oulémas musulmans, animé par des sunnites, annonce la libération prochaine de l’otage. La présidente Arroyo confirme même officiellement cette libération, avant de se rétracter quelques heures plus tard après la diffusion d’un démenti par les ravisseurs sur Al-Jazira : ceux-ci y réaffirment leur volonté de voir partir le contingent philippin avant le 20 juillet, soit un mois avant la date prévue. Sinon, menacent-ils, ils exécuteront l’otage. L’épouse et le frère de celui-ci se rendent alors en Irak pour « aider à sa libération » : « nous nous rendons en Jordanie parce que la Jordanie est l’endroit le plus proche où une libération peut avoir lieu », déclare Arsenia de la Cruz [8]. D’après les négociateurs, les discussions comprennent une offre de rançon refusée par les preneurs d’otages qui « restent fidèles à leur cause » [9].

Les réactions du monde arabe, si elles n’ont pas l’ampleur de celles suscitées aujourd’hui par l’enlèvement des deux journalistes français et de leur chauffeur, reflètent le refus généralisé de la pratique des prises d’otage. La participation du cheikh Abdelsalam al-Koubaïssi, membre du Comité des oulémas musulmans, animé par des sunnites, aux négociations, est un exemple de ce soutien apporté aux Philippins. Selon le cheikh, le Comité était alors sur le point de diffuser un communiqué appelant à libérer les otages actuellement détenus en Irak : « Le sens de notre message sera de dire qu’il n’est pas acceptable de détenir ainsi des civils ». La Malaisie, alors présidente de l’Organisation de la conférence islamique, la plus grande organisation musulmane, appelle à « la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages, dont le ressortissant philippin », d’après son ministre des Affaires étrangères, Syed Hamid. Le diplomate déclare que la Malaisie « ne trouve pas d’excuses à des tels actes car ils menacent la vie de civils innocents et de travailleurs humanitaires ». Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, affirme pour sa part qu’il soupçonne « des "agents" travaillant pour le compte des États-Unis et d’Israël d’être à l’origine d’une vague de prises d’otages et de décapitations en Irak, selon l’agence officielle Irna » [10]. Peu après, l’émissaire philippin Norberto Gonzales demande l’aide de la Syrie lors d’un entretien avec le ministre des Affaires étrangères syrien, Farouk al-Chareh.

Manille finit par céder : le 12 juillet, le vice-ministre des Affaires étrangères, Raphaël Seguis, déclare qu’« en réponse à la demande du groupe Khaled ibn al-Walid, le gouvernement philippin, conformément à ses engagements, va retirer ses forces humanitaires d’Irak rapidement, le temps d’achever les préparatifs nécessaires pour leur retour aux Philippines ». Une formulation particulièrement ambiguë et déroutante : comment un État souverain peut-il officiellement reconnaître qu’il soumet sa politique étrangère et de Défense à une organisation radicale extrémiste ? Et que signifie la formule « conformément à ses engagements » ? Le retrait annoncé est si minime - huit hommes le 15 juillet - qu’il ne paraît pas lié à la prise d’otages, mais semble participer du retrait progressif prévu pour 20 août. En effet, la semaine précédente, six soldats avaient déjà quitté le terrritoire irakien, cinq pour une permission, le sixième pour un détachement au Koweït. « Sont-ils en train de se retirer avant le 10 août ? Le plus vite possible, ça veut dire combien de temps... quelques jours, quelques semaines », déclare un diplomate à l’AFP, sous couvert de l’anonymat [11].

Le pays se retrouve néanmoins sous le feu de la critique internationale, notamment de la part de ses partenaires au sein de la Coalition en Irak. Le vice-ministre polonais de la Défense déclare ainsi que les autorités de Manille « commettent une erreur » de céder au chantage des ravisseurs. Parallèlement, il réaffirme que le contingent polonais en Irak sera prochainement divisé par deux, pour avoisiner les 1000 à 1500 soldats, contre 2500. Peu après, les autorités philippines démentent le retrait prématuré annoncé par Raphaël Seguis, en affirmant : « Nous maintenons nos positions », c’est-à-dire un retrait prochain, mais non immédiat, des troupes. Le haut diplomate reçoit pourtant le soutien de sa supérieure hiérarchique, le ministre des Affaires étrangères Delia Albert. La position de Manille est, au minimum, extrêmement confuse, comme le confirme le porte-parole du département d’État états-unien, Richard Boucher : « Nous attendons une clarification sur ce que signifient exactement » les déclarations de Manille, déclare-t-il. Le soir même, le chef de la diplomatie irakienne, Hoshyar Zebari, demande à l’Otan d’aider rapidement son pays. La Maison-Blanche déclare, pour sa part que les Philippines « adresseraient le mauvais message aux terroristes » si elles retiraient leurs troupes d’Irak. L’Australie, qui avait « fermement exhorté » Manille à ne pas céder déclare que « si les pays cèdent aux terroristes, cela ne fera que les encourager à enlever plus d’otages ». Le Premier ministre John Howard résume ainsi sa vision de l’épisode : « Je ne veux pas être dur avec un pays ami mais cela consiste à céder aux terroristes. C’est une faute ». Le ministre des Affaires étrangères irakien, Hoshyar Zebari, évoque un « mauvais précédent ».

Le 16 juillet, dix soldats philippins quittent l’Irak pour le Koweït. Trois jours plus tard, les trente derniers militaires quittent le pays. Ce retrait fait suite à celui des troupes espagnoles, de la République dominicaine, du Honduras et du Nicaragua. Le 20 juillet, la chaîne de télévision Al-Arabiya annonce la libération du chauffeur de camion philippin, en citant des sources au Congrès national irakien. Il est effectivement remis à l’ambassade des Émirats arabes unis à Bagdad, à des diplomates de son pays.
Si la « victoire » des terroristes n’a eu aucun intérêt pour la résistance irakienne, elle a permis en revanche de crédibiliser « l’armée islamique en Irak » en en faisant, aux yeux de l’opinion publique occidentale, une organisation capable de peser sur la politique d’un État souverain.

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[1] Douze pays bénéficient de ce statut privilégié accordé par Washington : l’Égypte, la Jordanie, le Koweït, le Bahreïn, le Pakistan, la Corée du Sud, les Philippines, l’Argentine, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et Israël.

[2] « Les troupes de la Coalition dirigées par les États-Unis en Irak », AFP, 25 mars 2004.

[3] « Les Philippines veulent rester en Irak, mais avec "zéro mort" », AFP, 16 avril 2004.

[4] « Manille met en garde contre le terrorisme, confirme son engagement en Irak », AFP, 22 avril 2004.

[5] « Menaces d’attentats contre les huit pays soutenant les États-Unis », AFP,22 avril 2004.

[6] « Les soldats philippins restent en Irak malgré des blessés », AFP, 3 juin 2004.

[7] « Les Philippines tentent d’obtenir la libération d’un otage en Irak », par Camille Sarlin, La Croix, 9 juillet 2004.

[8] « L’épouse de l’otage philippin retenu en Irak se rend en Jordanie », AFP, 11 juillet 2004.

[9] « Les ravisseurs de l’otage philippin ont rejeté une offre de rançon (diplomate) », AFP, 12 juillet 2004.

[10] « L’Irak appelle l’Otan à une aide rapide, confusion sur le sort des otages », AFP, 13 juillet 2004.

[11] « Vrai ou faux retrait ? Le mystère plane sur la volonté réelle de Manille », par Karl Wilson, AFP, 15 juillet 2004.

Paul Labarique

 
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Action secrète
Alors que le droit international a consacré le principe de souveraineté des États, les grandes puissances n’hésitent pas à corrompre des gouvernements, à déstabiliser des sociétés, à éliminer des dirigeants, voire à renverser des régimes par l’action secrète. Cette forme d’ingérence s’avère relativement peu coûteuse par rapport aux gains que l’on peut en attendre, mais elle mine la confiance entre les États.
À ce jeu, les Anglo-Saxons sont passés maîtres. Unis au sein d’un pacte militaire secret conclu en 1948 (UK-USA + Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), ils ont développé des outils d’espionnage et d’action clandestine au service d’un projet commun, celui de la Guerre froide. Ils rivalisaient alors avec l’Union soviétique face à laquelle ils avaient atteint une supériorité indéniable en la matière. La Chine maoïste et la France post-coloniale ambitionnèrent également de tenir par ce biais des zones d’influence, principalement en Afrique.
Après la dissolution de l’URSS, ce paysage fut entièrement renouvelé. La Chine a renoncé au financement tous azimuts de groupes armés révolutionnaires et s’est focalisée sur le renseignement utile au développement de la coopération économique. La France se retire de son pré carré africain au profit de l’Union européenne. Les services russes, qui auraient dû être engloutis dans le néant eltsinien, se sont attachés à restructurer le pays et sa zone historique d’influence (États nouvellement indépendants ex-soviétiques) en luttant contre les ingérences extérieures et non en s’ingérant dans le reste du monde.
À partir de 1995, les Anglo-Saxons ont investi massivement dans leurs services secrets, dont ils ont triplé le budget en une quinzaine d’années. En outre, ils ont intégré les services israéliens dans leur dispositif, parfois comme un membre à part entière de leur communauté, parfois comme un simple sous-traitant. En 2009, les services anglo-saxons (Israël non compris) emploient au total plus de 250 000 hommes et disposent de plus de 100 milliards de dollars US (soit 15 fois plus que ceux de la Russie leur principal compétiteur virtuel). De facto, l’espionnage et l’action clandestine sont devenus les outils essentiels de la globalisation forcée.
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