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« La fabrique du consentement »

Liberté d’information contre liberté d’expression

Liberté d’information contre liberté d’expression

Perçue idéalement comme un contre-pouvoir, la presse est accusée de ne pas faire son travail critique et de construire du consentement autour des pouvoirs. La critique traditionnelle des médias y voit la conséquence de la mainmise de quelques grands groupes économiques. Mais on peut penser que le point de blocage est plus profond : il réside dans la notion même d’« information ». Utilisé couramment, ce terme porte en effet un point de vue philosophique et une manière d’être au monde. L’idéologie de l’information est devenu l’outil du consentement et de l’asservissement des populations.

Réseau Voltaire | Paris (France)
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Dessin de Nikahang Kowsar, journaliste et dessinateur iranien.

Contrairement aux apparences, la liberté d’information est une notion opposée à la liberté d’expression. La première consiste en la diffusion d’une chose connue et sûre. La seconde est la présentation publique d’une vision personnelle. La liberté d’information présuppose une vérité objective, la liberté d’expression implique que cette vérité porte sur la relation que nous entretenons avec une chose et non sur la chose elle-même.

Le système de l’objectivité/subjectivité

Ce que nous appelons « information » se présente comme un terme technique : il s’agit d’une donnée sur une chose. Cette donnée présente à nos yeux un caractère scientifique : elle doit être exacte. Une information est vraie ou fausse. Lorsque se présentent deux informations contradictoires, l’une doit faire place à l’autre : « Il n’est pas possible de dire tout et son contraire. » Les informations que nous avons sur une chose peuvent cependant être incomplètes, mais une information en elle-même ne peut pas être incomplète. C’est une donnée connue et certaine qui peut être complétée par d’autres données.

Pour décrire une chose, un événement, un fait, nous devons fournir à son propos des informations objectives. Nous pouvons certes difficilement échapper à nos subjectivités, mais il faut malgré tout tendre avec le maximum de force et d’honnêteté à l’objectivité : en croisant les différents points de vue subjectifs et en faisant abstraction autant que faire se peut de nos propres opinions. L’objectivité est donc un idéal, certes inaccessible, mais vers lequel nous devons tendre avec ténacité.

L’objectivité est ainsi la notion fondamentale qui accompagne l’information. Si nous pouvons donner des informations objectives sur un fait, c’est que ce fait est objectif. Un fait objectif n’a pas besoin de nous pour exister. Il existe hors de toute relation que nous pouvons avoir avec lui. Ce fait nous est donné à voir.

La logique apparente de tout cela ne doit pas escamoter le débat philosophique sur l’objectivité. Ce débat est bien souvent ramené à la question de la subjectivité. On convient qu’il n’est pas possible de connaître un fait de manière objective et que nous devons admettre et signifier la subjectivité avec laquelle nous l’appréhendons. Mais la subjectivité apparaît alors comme la critique que l’objectivité accepte de se donner à elle-même. Elle se situe dans le même système de pensée. L’objectivité affirme que les choses sont en elles-mêmes. La critique subjective y convient. Elle se contente de présenter une méthode d’observation : tout dépend du point de vue depuis lequel on se trouve ; il faut donc dire d’où nous parlons ; il faut aussi, pour approcher la vérité objective, croiser des angles de vue différents. L’idéal d’une vérité objective perdure. Dans sa forme la plus forte, la critique subjective fait apparaître l’impossibilité de connaître cette vérité. Dans sa forme la plus faible, elle se limite à donner un avis, une opinion à son sujet, sans la mettre en doute : « voilà ce que je pense de ce que tout le monde sait. » Le débat philosophique sur l’information ne se limite donc pas en l’affirmation des subjectivités.

La relation et la question de notre place dans le monde

Cette discussion d’apparent bon sens entre objectivité et subjectivité fait l’impasse sur un élément fondamental : la relation. Certes une chose peut ne pas avoir besoin de moi pour exister, mais si j’en parle, c’est que j’ai une relation avec elle. Elle se trouve au minimum, à un moment donné, dans mon champ de perception. C’est précisément parce qu’elle a une relation avec moi que j’en parle. Sinon, je n’en aurais pas même connaissance. J’estime par ailleurs utile d’en parler parce que je pense que cette chose que j’ai dans mon champ de perception a une incidence sur ma vie (directe ou indirecte, physique ou intellectuelle, etc.). La relation que j’entretiens avec la chose dont je parle est maintenant le point fondamental. Ce que je vais dire d’elle parlera de nous : de la relation d’elle à moi.

Le débat sur l’objectivité des choses et celui sur le point de vue objectif ou subjectif n’ont plus aucune valeur si l’on se place dans le champ de la relation. Au contraire, la question de la relation apporte un éclairage nouveau sur l’usage des notions d’information et d’objectivité. Lorsque je pense en terme de relation, je m’interroge sur l’influence qu’une chose a sur moi et inversement sur celle que je peux avoir à son égard. Lorsque je me situe dans le système de l’information et de l’objectivité, je prends connaissance d’une chose et cette connaissance n’a a priori aucune incidence sur moi, de même que ne se pose pas ma capacité d’action. La pensée de la relation implique donc l’interaction entre moi et le monde : elle sonde l’influence, la détermination du monde à mon égard et interroge ma capacité d’action.

Penser en terme de relation fait apparaître la problématique de notre place dans le monde. On perçoit alors que le mot « information » n’est pas un terme technique, mais une notion philosophique qui porte en elle une conception du monde. La tournure de pensée objective implique un objet d’étude. L’objectivité suppose l’objectivation du monde. Nous ne vivons plus alors en relation avec le monde ; nous vivons parmi les choses. Notre activité ne se pense pas en terme de relations, mais de gestion de choses au sujet desquelles nous disposons d’un savoir. Ainsi, l’insensible glissement qui s’est opéré de la liberté d’expression à la liberté d’information est parallèle à la dépréciation de la capacité d’action du citoyen et à l’apparition de la figure du gestionnaire. Nous avons vu le monde comme un ensemble d’objets ; notre vie dans le monde consiste maintenant à gérer ces objets. Et si nous percevons tout comme objet, nous acceptons aussi d’être réifiés. Le triste désenchantement du monde surgit alors comme le produit de l’idéologie de l’objectivité. Journalistes, sociologues et autres experts objectifs travaillent en ce sens.

La dépossession du monde

Pour la logique de l’information, l’acquisition des savoirs est une fin en soi. Elle est l’objet de toute l’attention des universités et le but de toute personne cultivée. Ainsi, la formation d’un journaliste correspond à l’apprentissage de quelques techniques du métier et à l’absorption d’une « culture générale ». La figure du sage, qui n’existe pas dans la société de l’information, est remplacée par celle de l’homme cultivé dont le savoir encyclopédique impose l’admiration. Mais tandis que « la somme des savoirs » enfle vertigineusement, l’être humain perd ce qui le liait au monde. De L’Étranger de Camus aux personnages de Kafka, la littérature est parcourue par la figure d’un être étranger à sa vie. Perdu dans un monde incohérent et absurde, il l’observe, le dissèque, le déconstruit et ne trouve définitivement rien qui l’y rattache. L’homme encyclopédique ne connaît pas l’expérience. Tout l’intéresse mais rien ne le concerne.

C’est ainsi que le concept d’information conduit à notre dépossession consentie du monde. Dès lors, il n’apparaît plus intolérable que d’autres voient la réalité à notre place et nous disent comment elle est : ce sont de simples techniciens qui réceptionnent et transmettent des informations. Un journaliste objectif est un intermédiaire technique. Ses opinions ne doivent pas transparaître afin de ne pas créer d’interférences entre nous et l’information. Les médias ne sont pas perçus comme des médiateurs entre nous et le réel, mais comme des supports d’informations neutres. Et pourtant, comme nous avons vu que l’« information » n’est pas un terme technique, le « média » n’est pas non plus un support technique. Les médias n’ont pas connus la révolution vécue par le christianisme avec la Réforme. Avant la protestation de Martin Luther, les prêtres étaient perçus comme les intermédiaires naturels entre les croyants et la réalité divine. Après la Réforme, il fut possible à chacun de lire et de comprendre la Bible sans qu’il soit besoin d’une autorité ecclésiastique. La presse a ramené les populations des démocraties dans une situation antérieure à la Réforme. Il n’est désormais plus possible d’avoir connaissance de la réalité sans l’aide d’un tiers. Dans l’esprit de chacun, le journaliste n’est pas celui qui fait tampon entre nous et la réalité : il est celui sans qui nous ne pourrions en avoir connaissance.

Cette situation est justifiée par la contradiction entre notre manque de temps ou de moyens et la soif de connaissance qui nous habite. Nous voudrions savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais ne disposons pas des moyens de nous y rendre, d’autant plus que beaucoup d’autres sujets nous intéressent. Mais que signifie cet « intérêt » ? L’intérêt porte sur des choses avec lesquelles nous sommes incapables d’avoir une relation : nous ne pouvons nous rendre sur place, nous n’avons pas de temps à y consacrer... Mais nous prétendons que cela influe sur notre vie, voire même que nous pouvons agir dessus. Comment cela est-il possible ? Comment pourrions-nous agir sur une chose que nous ne sommes pas même capables de voir nous-mêmes et avec laquelle nous ne pouvons pas avoir de relation ? Par délégation, bien sûr. Nous confions, une nouvelle fois, le soin à d’autres d’agir à notre place. Ce ne sont plus des journalistes, dont la fonction se limite à rapporter, mais, par exemple, des politiques, des humanitaires ou des militaires. Ainsi, nous agissons par délégation sur des choses dont nous avons connaissance par des intermédiaires. On pourrait requalifier notre marge de manœuvre : nous consentons à ce qu’on agisse en notre nom d’après ce que d’autres nous ont affirmé. L’information ne produit pas l’action mais le consentement.

Les intellectuels états-uniens Noam Chomsky et Edward S. Herman ont principalement analysé la fabrique du consentement par la presse comme le résultat du système économique (Manufacturing Consent, Pantheon Books, 1988 ; éd. française : La Fabrique de l’opinion publique, Le Serpent à plumes, 2003). Or, la formation du consentement n’est pas une dérive du journalisme d’information : c’est sa fonction même. Que les journaux soient soumis à des firmes multinationales et à des annonceurs publicitaires importe peu. Conçus pour informer, ils ne peuvent pas faire autre chose que de fabriquer du consentement. Ils ont en effet constitué une démarche intellectuelle de soumission au regard d’un tiers. L’homme encyclopédique est étranger à l’action. Il est le réceptacle passif d’informations abstraites. En spectateur éduqué, il lui arrive de ne pas consentir et de critiquer. Critique sans portée, qui n’a d’autre effet que de rassurer le spectateur sur lui-même. L’état de spectacle dans lequel nous nous trouvons peut alors être analysé comme une tournure d’esprit provoquée par l’idéologie de l’information.

On doit prendre conscience des implications fondamentales de la banale notion d’« information ». L’idéologie de l’information implique un état d’esprit, une manière d’être au monde : connaissance abstraite, détachée de toute relation personnelle ou collective ; réification du monde ramené à un simple objet d’étude ; gestion des choses ; gestion des êtres réduits à l’état de choses ; passivité dans l’acquisition de la connaissance ; soumission au regard d’un tiers et délégation, aussi, de la capacité d’action sur le monde ; état de spectacle ; consentement ; critique de spectateur ; passivité... La sauvegarde de l’idéologie de l’information est la méthode utilisée pour maintenir les citoyens à l’état de spectateurs consentant ou critiquant. Aucune lutte démocratique ne peut se faire en acceptant cette idéologie qui lui est fondamentalement opposée. Pour la démocratie, l’information - et donc la « liberté de l’information » - doit être combattue en tant qu’idéologie d’asservissement. À sa place, nous devons défendre la liberté d’expression qui implique la relation, l’action, l’engagement.

Parler du monde n’est pas un acte descriptif, c’est une action performative : on ne se contente pas de dire une chose telle qu’elle est, on la fait exister pour nous d’une manière particulière. L’information, à travers une description pseudo-scientifique, réduit le monde à une apparente objectivité. L’expression nous fait exister le monde de mille manières. La liberté d’expression ouvre sur une réalité bien plus riche, plus dense et plus complexe que celle instituée par l’idéologie de l’information. Surtout, elle nous redonne place dans le monde et rend effective notre capacité d’action.

Communication
La communication politique, qu’on l’appelle positivement « art de la persuasion » ou négativement « propagande », a changé de nature au cours des deux Guerres mondiales. Les premiers, les Britanniques (Lord Baeverbrook et Lord Northcliffe) ont créé un ministère de l’Information et ont élevé le mensonge au rang de stratégie militaire. Leur exemple a d’abord été suivi par les États-Unis, puis par l’Allemagne (Goebbels) et l’URSS (Tchakotine).
En principe, ce qui était admis en période de conflit ne l’était pas en temps de paix, mais la Guerre froide étant un état intermédiaire, les deux blocs développèrent des systèmes concurrents de propagande dans leurs zones d’influence. Au cours des années 70, le mouvement des non-alignés tenta de libérer l’information en secouant le joug des agences de presse monopolistiques. Cette révolte tourna court lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni claquèrent la porte de l’UNESCO.
À la fin des années 80, les États-Unis étendirent leur hégémonie médiatique à l’échelle du globe à la faveur de l’essoufflement de l’URSS. Ils créèrent un nouveau modèle de consommation, l’information audio-visuelle en continu, qu’ils submergèrent de leurs propres contenus. La rapidité de la transmission leur permit ainsi de court-circuiter le travail de vérification des journalistes et d’imposer leur narration de l’actualité.
Au début du XXIe siècle, les gouvernements anglo-saxons mirent en place des outils communs de « communication globale » veillant à associer la narration de l’actualité avec des émotions et des actions collectives de conditionnement. Par exemple, à l’occasion de l’an 2000, la Maison-Blanche manipula les peurs millénaristes en annonçant un gigantesque bogue informatique. Ce canular fut accompagné de toutes sortes d’historiettes sur les conséquences prévisibles du bogue et d’instructions pour sauver les installations informatiques. Cette mise en scène fut appuyée par une agence temporaire des Nations Unies, l’International Y2K Cooperation Center (IY2KCC), et permit aux USA de vendre pour plus de 200 milliards de dollars de logiciels faisant de Bill Gates l’homme le plus riche du monde.
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11 Septembre, La Faillite des médias
Par David Ray GRIFFIN
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