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Le démantèlement des radars de surveillance anti-aérienne ainsi que du dispositif de contrôle des frontières après la fin du conflit et l’élection de Violetta Chamorro en 1990, ont été mis à profit par les trafiquants pour développer leurs activités, en particulier sur la côte atlantique. De ce fait, le Nicaragua est plus que jamais une route de transit des drogues, principalement de la cocaïne en provenance de Colombie et destinée aux Etats-Unis. De 1990 à 1996, plus de 4 tonnes de cette drogue ont été saisies par les services de répression. Et cela sans compter les cargaisons jetées dans la mer des Caraïbes par les trafiquants colombiens, lorsque leurs hors-bord sont serrés de trop près par des frégates de la marine des Etats-Unis et dont une partie s’échoue sur les plages nicaraguayennes. De l’héroïne colombienne commence également à être saisie (9 kilogrammes en 1993, sur la côte Atlantique, et 1 kg en 1996). Le Nicaragua apparaît ainsi comme un espace ouvert que les trafiquants utilisent, profitant des difficultés du contrôle territorial et des difficultés sociales, séquelles des années de guerre.

La multiplicité des routes

Le gouvernement nicaraguayen ne dispose plus d’équipements de contrôle aérien et maritime suffisants, et "même avec l’appui de notre armée, nous ne pouvons couvrir le vaste territoire de la côte atlantique", déclare le chef de la police, le commissaire Franco Montealegre. La côte Atlantique, principalement touchée par le trafic et la consommation de drogues, offre des avantages incontestables aux trafiquants colombiens car elle est située en face de l’île colombienne de San Andrés, zone franche et haut-lieu de tous les trafics. De plus, les régions orientales du Nicaragua disposant de peu d’infrastructures de transport sont très mal reliées au reste du pays. Le manque de voie de communication et d’équipement des organes de lutte contre les drogues rend difficile le contrôle territorial. Eloignées du Nicaragua utile, les régions de la côte atlantique connaissent en outre de graves difficultés économiques et enregistrent les taux les plus élevés de chômage. Dans cet espace ouvert et peu contrôlé, les réseaux empruntent les voies maritimes, mais aussi les voies fluviales, terrestres et aériennes et souvent utilisent différentes techniques de transport sur un même parcours. Les cargaisons de cocaïne qui arrivent par mer, dans les régions de Puerto Cabezas ou de Bluefields, viennent principalement de l’île colombienne de San AndrŽs, soit directement, soit via l’île nicaraguayenne de Corn Island (Islas del Maíz) ou le port de Limón au Costa Rica. Une fois sur le continent, elles peuvent être transbordées sur d’autres bâteaux en partance pour les Etats-Unis. Mais une partie de la drogue est déchargée. Dans la région de Puerto Cabezas, la présence de pistes d’atterrissage, clandestines ou non, rend possible l’utilisation d’avionnettes pour la suite du voyage. De Bluefields, des cargaisons remontent le fleuve Escondido jusqu’à Rama où elles reprennent la route pour Managua. De Puerto Cabezas, par pistes, des chargements rejoignent l’ouest du pays ou remontent sur le Honduras en traversant les départements de Jinotega et Nueva Segovia. La région de Managua, où la drogue reprend la Panaméricaine vers le Honduras, reçoit des chargements de l’est mais aussi du sud depuis le Costa Rica. D’une part, la route depuis la Colombie via le Panama et le Costa Rica est toujours utilisée. D’autre part, des chargements débarqués dans le port de Limón, au Costa Rica, passent par San José puis remontent par route via Rio San Juan, les îles du lac du Nicaragua, Granada puis Managua. Le poste frontière de El Guasaule est un important point de sortie du territoire où la police hondurienne effectue la majeure partie de ses saisies. Ainsi, en juillet 1996, elle a saisis 307 kg de cocaïne dans un camion conduit par un guatémaltèque.

Une population en mal d’alternatives

La difficile reconstruction économique après la guerre, la démobilisation des soldats (80 % de l’effectif) et des guérilleros, qui a laissé une population flottante sans ressources en proie à des difficultés d’intégration, se sont traduites par une augmentation du chômage - entre 70 % et 80 % de la population est sans travail dans les régions atlantique - et par le développement de la violence : entre 1983 et 1993 le nombre de délits a été multiplié par 5. Le fait que beaucoup d’armes soient restées en circulation n’est pas étranger au phénomène. On a vu apparaître des groupes armés très structurés qui pourraient être employés par les narcotrafiquants pour la protection des chargements de drogues. Des organisations de ce type ont été localisées par le Groupe tactique de combat dans la région centre et la zone atlantique ; elles sont parfois appuyées par des officiers des services de sécurité de l’armée.

Dans un article du 17 décembre 1995, le quotidien La Prensa estimait à 300 ou 400 le nombre des mules qui transportaient de la drogue depuis l’Atlantique vers le Pacifique sous le contrôle de capos basés dans les capitales départementales. La présence d’armes chez les ex-combattants a contribué à la création d’un marché des armes qui sont devenues des produits d’échange. Sur la côte atlantique les armes (comme nouveau produit) et la cocaïne (comme monnaie d’échange) sont les nouvelles composantes du troc qui se pratiquait traditionnellement entre les habitants de la côte et les contrebandiers : produits de la pêche contre des articles de contrebande en tous genres. En particulier, selon un rapport de la police du Nicaragua, les Colombiens troquent des langoustes et des armes contre de la cocaïne. Les trafiquants ont aussi mis à profit la présence d’activités liées à la pêche industrielle et au conditionnement de fruits de mer, pour couvrir leurs activités et permettre les transbordements en eaux territoriales. Cela a provoqué l’apparition d’une multitude de vedettes au large des côtes. Quand ces dernières sont repérées par les services de répression, les trafiquants se débarrassent des cargaisons en les jetant à la mer. En décembre 1996, une opération conjointe des autorités nicaraguayennes et américaines a permis la récupération de plus d’une tonne de cocaïne jetée par dessus bord : 600 kg flottaient au large de Corn Island et 450 kg ont été récupérés dans l’eau après que les trafiquants aient sabordé leur bateau avant de prendre la fuite. Selon le commissaire Adolfo Pastrana, interrogé par l’envoyé spécial de l’OGD, "les habitants de Bluefields, sur la côte atlantique, trouvent des paquets de cocaïne apportés par la marée, d’où le nom de marea donné à cette manne". On estime que 1 500 kg au minimum sont ainsi "récupérés" chaque année. "Certains vendent cette drogue à Managua ou dans les autres villes de la côte pacifique, d’autres la consomment", ajoute le policier. Afin de faire face à ce problème, les autorités envisagent de mettre sur pied un programme spécial afin d’échanger aux habitants de la drogue contre des produits alimentaires ou de première nécessité. Mais la police n’a pas trouvé jusqu’ici les moyens de financer ce projet. Dans les communautés indiennes de la côte, les conseils des anciens sont préoccupés par l’arrivée de ces paquets qui entraîne un début de consommation chez les jeunes.

En dépit de son manque de moyens, la brigade antidrogues a porté des coups aux trafiquants. Le dernier en date est l’arrestation, le 10 octobre, des frères Law et de plusieurs de leurs complices dans leur résidence du quartier San Judas de Managua. Ce coup de filet était le point culminant d’une enquête internationale qui avait commencé il y a plus d’un an dans le but de prouver que Roger Andres et Elmo Omar Law Chávez, riches commerçants d’origine chinoise, étaient à la tête d’un vaste réseau international de trafic de cocaïne. Pour cela, ils utilisaient leur entreprise de pêche, située à Puerto Cabezas sur la côte atlantique. Selon l’enquête de l’envoyé de l’OGD, les frères Law appartiennent à une bande appelée les "11 Pepes" qui est approvisionnée en cocaïne par le trafiquant colombien Diego Montoya. Leurs voisins de la résidence de San Judas lui ont déclaré que ces trafiquants avaient cherché à engager de jeunes chômeurs du quartier comme chauffeurs de camion, au prix de 2 000 dollars pour transporter de la drogue jusqu’au Honduras. En avril 1995, un premier coup avait été porté à l’organisation des frères Law avec l’opération Neptuno, du nom d’un de leurs bateaux, sur lequel avaient été saisis (grâce à la collaboration de la DEA) 1 401 kg de cocaïne. Mais l’instruction n’avait pas pu établir que les propriétaires du bateau étaient au courant de la présence de drogue à bord, et seuls six comparses avaient été arrêtés. Le 6 août 1996, un jury de Bluefields a relaxé, faute de preuves, les accusés. La police et la presse ont attribué ce jugement aux menaces auxquelles ont été soumis les membres du jury et à l’argent qui a pu leur être versé. On n’a pas manqué de rappeler à cette occasion que peu après leur arrestation, les inculpés avaient déjà été relâchés par un juge local, décision annulée par la Cour suprême du Nicaragua qui avait en outre démis ce magistrat. Bien que le commissaire Montealegre ait déclaré que les frères Law étaient incarcérés, des voisins de l’un d’eux ont assuré à l’envoyé de l’OGD qu’il vaquait à ses occupations, chez lui, dix jours après que l’opération policière ait été déclenchée contre le clan.

Quelques cas d’implication directe de membres de la police et de corruption de membres de la magistrature ont déjà été mis en évidence. Jusqu’ici, les cas de corruption à de plus hauts niveaux de l’Etat rendus public par la Commission anti-corruption de l’assemblée législative ou en jugement - Alfredo Mendieta, ex-minsistre de l’Intérieur est actuellement jugé -, ne relèvent que de malversations concernant des fonds de l’Etat. Mais, compte tenu de l’importance que prend le Nicaragua dans le transit des drogues, certains observateurs s’inquiètent d’un développement de la corruption lié au narcotrafic. Au début de l’année 1996, les autorités se sont préoccupées des possibilités de blanchiment que pouvait offrir la campagne électorale présidentielle car la loi du 5 décembre 1995 sur le financement des campagnes n’établit pas de véritables mécanismes de contrôle.

Un marché en pleine expansion

Tous les observateurs s’accordent sur l’augmentation de la consommation, depuis les années 1990, parallèlement au développement du trafic. La marijuana produite dans les régions du nord (Carrasco, Matagalpa) était jusqu’au début de cette décennie la drogue principalement consommée. En 1990, la disponibilité de la cocaïne et le retour des Miami boys ont influencé les habitudes de consommation. Si une partie du marché local est approvisionnée par les échanges et par les paquets récupérés sur les plages, il n’en demeure pas moins que des chargements lui sont destinés. En juillet 1996, 17 kg ont été saisis. Ils constituaient une fraction d’un chargement plus important arrivé dans le pays un peu plus tôt. De 1990 à 1995, les saisies de cocaïne sur le marché local ont représenté 15 % des saisies totales. Mais si la cocaïne est encore percue comme la drogue des classes aisées, le crack a fait une percée dans les classes populaires. Les lieux de ventes, qui seraient 250 dans Managua, se sont multipliés. En avril 1996, la Direction départementale antinarcotiques de l’Esteli a mené une opération dans 32 points de vente dans tout le département. Les drogues qui ont été saisies étaient essentiellement de la marijuana et du crack. En ce qui concerne la consommation, il existe aussi des différences régionales. La côte atlantique est beaucoup plus touchée et depuis plus longtemps que l’ouest du pays (en 1993, du crack était saisi à Bluefields). Le kilo de cocaïne coûte de 30 000 à 32 000 córdobas (3 352 à 3 575 dollars) à Managua, 16 000 (1 787 dollars) à Puerto Cabezas, 12 000 (1 340 dollars) dans la région de ce port. Le gramme de cocaïne coûte 100 córdobas (11 dollars), et le caillou de crack, 10 córdobas (moins d’un dollar). Des cas d’héroïne injectée ont déjà été détectés, mais cette consommation semble encore très limitée. Le Nicaragua est cependant le seul pays d’Amérique centrale où cette drogue est sur le marché.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

11-Septembre, les vérités cachées
par Eric RAYNAUD
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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