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Depuis la fin de l’embargo auquel étaient soumis les pays formant l’ex-Yougoslavie, les trafiquants ne se limitent plus à des opérations impliquant le franchissement de la frontière hongroise. La constitution de stocks importants permet une redistribution tout azimut, particulièrement sur les axes traditionnels de la route des Balkans (Bulgarie, Serbie), et sur ceux, plus nouveaux, de l’Ukraine et de Moldavie. Les uns et les autres ont pour cible l’espace Schengen via la Pologne et la République tchèque. Au cours des quatre dernières années, un trafic, prenant sa source dans le Caucase et les ports russes et ukrainiens, aboutit à l’ensemble des ports roumains. Ainsi, le pays possède des réserves importantes, au-delà de son approvisionnement continu en héroïne qui prend sa source à Istanbul et transite par la Bulgarie. La découverte de deux laboratoires d’héroïne, en 1996, n’a fait que confirmer les soupçons de plusieurs policiers européens en poste à Bucarest à l’égard du rôle joué par le pays dans la production de cette drogue. Toutes ces activités liées au trafic ont provoqué, avec l’augmentation de l’offre sur le marché local, un développement de la toxicomanie. La Roumanie ne joue donc plus seulement le rôle de pays de transit terrestre, aérien et maritime des drogues en provenance d’Asie du Sud-ouest, de Turquie, des pays de la CEI, d’Amérique latine et d’Afrique.

Le rôle nouveau de ce pays dans le trafic des drogues, de l’héroïne en particulier, a été aggravé par plusieurs autres facteurs. Un certain nombre d’exilés qui s’étaient liés à des groupes criminels à l’étranger, sont revenus en Roumanie après 1990 et ont utilisé ces contacts pour organiser le trafic des drogues à partir de leur pays. Les narco-activités mettent à profit, depuis la chute de Ceaucescu, le désordre, une législation inadéquate, la crise économique et la corruption sur une large échelle. Enfin, la présence en Roumanie d’une minorité nationale turque ainsi que de migrants Kurdes, Iraniens, Albanais, Chinois, etc., favorise tous les trafics. Ce pays est en particulier une importante base-arrière du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l’organisation kurde en rébellion contre l’Etat turc.

La plaque tournante des drogues dures

Selon la police, le nombre des crimes est passé de 97 000 en 1990 à 320 000 en 1996. Près de six tonnes de drogues ont été saisies en 1996, principalement des dérivés du cannabis, mais également près de 150 kilogrammes de cocaïne et 62 kg d’héroïne (auxquels doivent s’ajouter plus de 300 kg de cette drogue saisie par les douanes hongroises de l’autre côté de la frontière). Du haschisch en provenance du Croissant d’or via l’Afrique de l’Est, de la marijuana nigériane et de la cocaïne de Colombie, du Venezuela et du Brésil, transitent également par la Roumanie. Il est trop tôt pour savoir si la tentative de moralisation de la vie publique entreprise par le nouveau gouvernement élu en novembre 1996, aura des effets durables.

Selon le Service Roumain d’Information (SRI), 60 % des drogues qui entrent en Roumanie proviennent de Turquie. La plus importante saisie d’héroïne (42 kg) a été effectuée, le 12 décembre 1996, sur un bus turc appartenant à la compagnie Lignes Toros. La drogue, dissimulée dans des caches spécialement aménagées, était emballée sous forme de sachets de 500 grammes. Un des ressortissants turcs arrêtés est le propre frère du propriétaire de la compagnie. Les Turcs, une fois qu’ils ont introduit la drogue dans le pays, utilisent des ressortissants d’autres nationalités pour poursuivre le voyage. Parmi les 95 trafiquants de drogues arrêtés dans la seule ville de Bucarest en 1996, 41 sont iraniens, 20 roumains et 14 turcs. De l’héroïne produite en Afghanistan et dans les pays d’Asie centrale, parvient également en Roumanie via la Moldavie et l’Ukraine. Jusqu’en 1995, cette drogue était immédiatement expédiée, via la Hongrie et la Slovaquie, dans les pays de l’Europe de l’Ouest : en particulier en Autriche, Italie, Allemagne et aux Pays-Bas. Mais, selon le général Ovidius Paun, adjoint de l’Inspecteur général de la Police roumaine, de pays de transit, la Roumanie est progressivement devenue, au cours des trois dernières années, le "plus grand dépôt des drogues de l’Europe de l’Est". Selon cet officier, la drogue, une fois entrée en Roumanie, peut attendre un an avant d’être réexpédiée à l’étranger car le pays est considéré comme un lieu de stockage sûr. La police n’est jamais parvenue à arrêter les parrains des réseaux qui résideraient hors du pays, mais seulement des courriers ou ceux qui surveillent le transport. La Roumanie présente de tels avantages pour les trafiquants qu’ils ont commencé, depuis deux ans, à y installer des fabriques d’héroïne. En 1995, la police avait d’abord saisi des précurseurs chimiques comme l’acétone entre les mains d’organisations criminelles. Au moins deux laboratoires ont été découverts en 1996, sur lesquels la police n’a pas voulu fournir d’informations, l’enquête n’étant pas terminée. L’héroïne peut s’acheter à Bucarest au prix de 16 000 dollars le kilo.

La Roumanie semble également victime du fait que les grandes routes du trafic, en l’occurence celles des Balkans, spécialisées jusqu’ici dans un seul produit, peuvent être aujourd’hui utilisées pour acheminer n’importe quelle drogue, comme le montrent d’importantes saisies effectuées en Turquie et en Grèce. Avec 150 kg découverts en 1996, la Roumanie paraît être devenue également une importante route de transit de cette drogue. En outre, au début de l’année, un important réseau, la Conexión francesa, a été démantelé au Venezuela alors qu’il s’apprêtait à expédier 600 kg de cocaïne en Roumanie, via le port d’Amsterdam. Des sachets en plastique contenant la drogue devaient être introduits dans plusieurs dizaines de fûts contenant de la graisse industrielle. A l’arrivée en Europe, ils devaient être réceptionnés par une société d’import-export de Bucarest. Cette vocation nouvelle de la Roumanie a été confirmée par la saisie de 71,4 kg de cocaïne qu’ont effectué les douaniers roumains à Arad, à la frontière hongroise, le 15 mars 1997. Cette activité de transit aura certainement des retombées sur la consommation intérieure comme c’est le cas pour l’héroïne. En effet, les autorités ont reconnu pour la première fois, en 1997, qu’une partie de l’héroïne en transit (20 % selon la police) est destinée au marché intérieur où la consommation augmente rapidement. Les vendeurs de drogues ont ajusté leur prix aux possibilités économiques des consommateurs roumains pour créer un marché sur la base de la dépendance. Le dealer-consommateur sur le modèle de l’Ouest vend le sachet contenant 1/8 de gramme d’héroïne au prix de 30 000 lei (9 dollars). Les premiers décès pour overdose ont été recensés en 1996. Fin novembre, deux jeunes sont morts à l’hôpital. Un sachet d’héroïne a été saisi sur un de leurs visiteurs. Une semaine plus tard, 2,4 kg d’héroïne ont été saisis sur deux Roumains, qui les avaient achetés à des Ougandais, au moment où ils négociaient leur revente à des dealers de rue arabes. A la même époque, 2 kg d’héroïne ont été saisis sur un campus universitaire, au moment où des Turcs les remettaient à des Iraniens. Le marché interne de la marijuana se développe également : la cigarette de cette drogue vaut à Bucarest entre 2 et 10 dollars. On a également saisi sur des Hollandais, 13 capsules de LSD et 12 d’ecstasy. La police estime qu’ils venaient tester la potentialité du marché.

Les réseaux de l’héroïne du PKK

Une partie des activités attribuée en Roumanie à des individus ou des réseaux "turcs", est en fait entre les mains de Kurdes, liés le plus souvent au PKK. La plupart des Kurdes vivant en Roumanie sont de nationalité turque, mais certains sont des ressortissants de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran, et même des républiques de la CEI. Le PKK se dissimule souvent, comme c’est le cas en Roumanie, derrière une organisation de masse, le Front de libération des Kurdes (ERNK), qui regroupe des organisations de femmes, de jeunes, d’étudiants et d’hommes d’affaires. En Roumanie, l’organisation de ces derniers a pris le nom d’Association des hommes d’affaires d’Orient. Ils servent d’excellent relais pour les activités du PKK. Le Parti les contrôle étroitement car son chef local est en même temps celui de l’ERNK. Le responsable direct de la collecte de fonds est le délégué à la propagande du PKK, directeur du journal des Kurdes de Roumanie La Voix de la Mésopotamie. C’est par ailleurs un homme d’affaires prospère qui a suivi des cours de littérature anglaise à Oxford. Quelque 90 % des Kurdes de Roumanie font partie des organisations qui appartiennent à l’ERNK et apportent leur obole au PKK. Détail important lorsque l’on sait que 75 % de tous les petits investisseurs en Roumanie (import-export avec la Turquie, sociétés de transport de marchandises et de voyageurs) sont de nationalité turque et que, souvent, l’ERNK met à leur disposition le capital initial qui leur permet de lancer leur entreprise. Chaque fois que la police roumaine réalise une saisie de drogue sur une compagnie de transport turque, ce sont des Kurdes qui sont impliqués. Or, selon la police, 65 % des saisies effectuées par les douanes se font sur des compagnies de transport de passagers. Les porte-paroles du PKK et de l’ERNK non seulement nient que leur organisation soit impliquée dans le trafic de drogues, mais mettent en avant le fait qu’ils collaborent avec la police contre les trafiquants. Vérification faite auprès des services de lutte antidrogues roumains, quatre saisies ont été effectuées depuis 1990 à la suite d’informations fournies par les organisations kurdes. Mais aucun Kurde n’ayant jamais été impliqué, il s’agit plutôt d’un moyen d’éliminer la concurrence, pratique courante pour tous les réseaux de la route des Balkans. La position de la police roumaine, qui manifestement apprécie cette collaboration, est ambiguë. Ainsi, Nicolae Ulieru, le porte parole du Service roumain d’information, bien qu’il ait déclaré que ses services détenaient des informations sur l’implication de Kurdes dans des trafics de drogues et d’armes qu’il ne pouvait pas rendre publiques pour l’instant, a ajouté que les organisations kurdes en Roumanie ne sont pas "agressives", car leurs intérêts sont plutôt "commerciaux".

Selon le général Nicolae Berechet de l’Inspection générale de la Police, "la drogue qui vient des pays de l’ex-Union Soviétique est contrôlée par les mafias russes, caucasiennes et ukrainiennes". De fait, la dernière saisie effectuée par la police de la Moldavie voisine, peuplée majoritairement de Roumains, en septembre 1996, qui portait sur 45 kg de haschisch, a permis d’arrêter trois citoyens russes et une personne au nom kurde (Burhan Amal). La guerre des mafias pour le contrôle de la contrebande sur la frontière est de la Roumanie implique également des structures originaires de la CEI. La preuve en est que les gens arrêtés sur la base d’une des informations de l’ERNK à la suite de la saisie de 9 t de haschisch en 1993, étaient des ex-membres du corps expéditionnaire en Afghanistan. Les liens entre Kurdes et mafia de l’ex-URSS sont facilités par le fait que, non seulement les organisations kurdes sont légales en Russie, mais que des élus représentent cette communauté. Les Kurdes sont également investis dans le trafic turco-roumain qui emprunte le territoire bulgare. L’attention sur cette filière avait été attirée, en septembre 1995, par l’arrestation à Edirne, par la police turque, d’un Roumain, dont le pseudonyme est Calu (le cheval), et de six "Turcs" en possession de 2 kg d’héroïne, de 5 pistolets et d’un fusil automatique. Le Roumain a indiqué qu’il en était à son huitième passage avec de l’héroïne dans un sens et des explosifs dans l’autre. Il a également avoué qu’il travaillait pour le PKK. Selon des sources proches des services secrets roumains, Calu serait un de leurs agents qui aurait également opéré pour le compte de groupes Roumains de la Transnistrie, province séparatiste de la Moldavie dont la population est majoritairement russe. En Moldavie, un officier de la 14ème armée russe stationnée dans le pays a déclaré au correspondant de l’OGD, en 1995, que les troupes russes "avaient favorisé le commerce des drogues en provenance du Proche -Orient". Le trafic était dirigé par un juif russe, ayant également la nationalité suisse, proche du président Smegur. Ce personnage est sous le coup d’un mandat d’arrêt en Russie pour trafic de diamants industriels et d’armes. Il est à remarquer que cette affaire a été soulevée immédiatement après que le général Lebed ait quitté le commandement de la 14ème armée russe.

Opération "main propre" et criminalité italienne

Dorian Marian, conseiller du président Constantinescu pour les problèmes de sécurité, a publiquement affirmé que l’organisation criminelle italienne des Pouilles, la Sacra Corona Unita, organise entre la Roumanie et l’Italie le transit d’héroïne en provenance de Turquie, avec la collaboration d’organisations turques, et de cocaïne en provenance du Brésil. Il a ajouté que de hauts fonctionnaires de l’Etat et de la police sont impliqués dans ces trafics. Il a ensuite promis que le nouveau Conseil de lutte contre le crime organisé dévoilerait ces connexions même s’ils occupent des postes élevés dans les structures de l’Etat. Cette prise de position a été appuyée par Gheorghe Motuca, le chef du Département crime organisé du Parquet général qui a reconnu, pour la première fois en Roumanie, que le crime organisé et le trafic des drogues ont bénéficié de soutiens politiques et que l’argent sale a été utilisé par "certains partis" pour financer leurs campagnes électorales. D’autre part, le général Pitulescu, ex-Inspecteur général de la Police, qui avait été mis en cause par un rapport officiel (rapport Catina), vient de publier un livre dans lequel il détaille les relations entre la police et les structures mafieuses, dans le domaine du trafic des drogues en particulier. Il faut s’attendre durant l’année 1997, à un grand déballage sur les liens entre l’ancien gouvernement du président Illescu et la criminalité organisée.

Géopolitique des drogues

Recherches financées par la Commission européenne et rendues publiques par l’Observatoire géopolitique des drogues.

Guerre biologique et terrorisme
Par Francis A. BOYLE
À commander dans la librairie du Réseau Voltaire
 
Mafias et narcopolitique
Les organisations criminelles contemporaines gèrent les marchés noirs, ceux que les législations déclarent illégaux (drogues, prostitution, immigration clandestine, fausse monnaie, armes, espèces protégées, contrefaçons, organes). Les plus connues sont la Mafia états-unienne, la ’Ndrangheta et la Camorra italiennes, les cartels colombiens, l’Organizatsiya russe, les clans yakuzas japonais et les triades chinoises. Selon les organisations internationales, leur chiffre d’affaire annuel excéderait les 1 000 milliards de dollars US par an.
Paradoxalement, ces organisations sont combattues par les États qui y voient une autorité rivale, mais elles ne peuvent prospérer qu’à l’ombre de ces mêmes États qui, en prohibant des activités économiques, leur accordent de facto un monopole. Il va de soi que, face aux méthodes modernes de surveillance, les organisations criminelles ne peuvent perdurer et s’étendre qu’avec des complicités dans les appareils d’État qu’elles infiltrent et corrompent.
L’obscurité dans laquelle elles se meuvent et leur présence dans les appareils d’État en font des outils parfaits pour des actions politiques et militaires secrètes. Ainsi, les États-Unis utilisèrent les services de Cosa Nostra pour préparer leur débarquement en Sicile et ceux de clans yakuzas pour pacifier le Japon. Sur cette lancée, ils ont armé des cartels colombiens contre les guérillas latino-américaines ou se sont appuyés sur l’Organizatsiya pour accélérer la décomposition de l’ex-URSS. Plus récemment, ils ont armé et salarié des organisations criminelles en Irak pour éradiquer la Résistance.
Les États utilisent également les mafias pour leur narcopolitique. Lors de la guerre de l’opium (1839-1842), le Royaume-Uni organisa la culture du pavot en Inde et imposa sa consommation en Chine. La France, les États-Unis et la Russie s’associèrent à cette politique pour leur propre expansion coloniale. Ce modèle de domination économique est reproduit aujourd’hui à plus grande échelle par les Anglo-Saxons qui exploitent le pavot en Asie centrale et la coca dans les Andes par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. Ils utilisent le Pacte de Vienne pour justifier la répression des producteurs concurrents et des insurrections rurales.
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