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Ukraine : la rue contre le peuple

Ukraine : la rue contre le peuple

Pour changer le régime en Ukraine, la CIA a commandé des sondages sortie des urnes qu’elle a présentés comme certains avant même le dépouillement. Elle a dépêché un millier d’observateurs, recrutés par l’entremise d’associations d’Europe centrale, pour crier à la falsification du scrutin. Enfin, elle a salarié des milliers de cadres de l’opposition et les a formés aux manifestations de rue. La révolution la plus riche du monde a été conçue comme un spectacle pour télévisions occidentales.

Réseau Voltaire | Paris (France)
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Victor Yushchenko (à droite sur la photo) lors de sa visite au siège de l’OTAN le 22 mai 2000, en compagnie de Lord Robertson

Dès avant le premier tour de l’élection présidentielle en Ukraine, nous avions alerté nos lecteurs sur le déploiement d’agents des États-Unis chargés de peser sur le scrutin [1]. L’opération est dirigée pour la CIA par le colonel Robert Helvey qui a déjà supervisé les révolutions en Yougoslavie et en Géorgie. Elle est officiellement financée à hauteur de 13 millions de dollars pour sa partie publique.

Pour compléter l’information de nos lecteurs, nous avons reconstitué une chronologie des évènements à partir des dépêches de l’agence Interfax et nous l’avons accompagnée d’informations sur les protagonistes.

Les trois jours qui firent basculer l’Ukraine

Le dimanche 21 novembre 2004, aux environ de 15 h, le quartier général du candidat Yushchenko informe les agences de presse que plus de 2 500 observateurs étrangers ont été empêchés d’entrer dans les bureaux de vote. Immédiatement, quelques centaines de jeunes supporters se rassemblent devant le siège de la Commission électorale pour dénoncer « le trucage des élections ».

À la clôture du scrutin, à 20 h, Richard G. Lugar, président de la Commission des affaires étrangères du Sénat états-unien et envoyé spécial du président George W. Bush, déclare à la presse que les élections doivent être invalidées. Au même moment, l’institut Socis publie un sondage sorti des urnes donnant Yushchenko vainqueur à 49,4 % devant Yanukovych avec 45,9 %. De son côté, le Centre Razumkov de l’Institut international de sociologie crédite Yushchenko de 58 % contre 39 % pour Yanukovych. Sans attendre le dépouillement, 3 000 partisans de Viktor Yushchenko descendent lors dans le centre de Kiev pour crier leur victoire. Leur nombre atteint plusieurs dizaines de milliers dans la soirée.

Vers minuit, les manifestants se dispersent. À 1 h du matin, la Commission électorale annonçe qu’un quart des bureaux de vote ont terminé le dépouillement et proclame les premiers résultats. Mais, contredisant les sondages, c’est Yanukovych qui arrive en tête avec 51,13 % contre 45,48 % pour son adversaire. Immédiatement, Viktor Yushchenko, dénonçant un trucage, se rend au siège de la Commission pour exiger un nouveau décompte dans ces premiers bureaux.

Le matin du lundi 22, la foule se retrouve sur la place de l’Indépendance où Yushchenko avait fait dresser une grande scène. Lui-même arrive vers 11 h. La Commission électorale devait publier le point du dépouillement à midi. Mais à 11 h 55, prenant la parole devant ses militants, Yushchenko dénonce à l’avance des résultats truqués et appele à la résistance non-violente contre la dictature.

À midi, la Commission a reçu plus de 98 % des résultats. L’écart s’est resserré entre les deux candidats, mais Yanukovych reste en tête avec 49,57 % des voix contre 46,57 % pour son adversaire.

Vers 15 h, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) déclare que l’Ukraine a failli aux standards internationaux des élections démocratiques. À 16 h, le sénateur Lugar diffuse un communiqué accusant les autorités d’avoir falsifié le résultat.

Pendant ce temps, le Conseil municipal de Kiev dénonce le résultat et proclame Yushchenko président d’Ukraine. Puis, il vote une motion de défiance à l’encontre de la Commission électorale et appelle le Parlement à reconnaître le nouveau président.

À 17 h 40, le secrétaire à la défense, Rudkovski, rappelle les militaires dans les casernes. À 19 h 40, le bureau du Procureur général diffuse un communiqué indiquant qu’il se tient prêt à réprimer toute violation de l’ordre constitutionnel, mais quelques minutes plus tard, Lytvyn, le président du Parlement, assure qu’il n’était pas question de proclamer l’état d’urgence.

À 20 h 15, le président russe, Vladimir V. Poutine, est le premier chef d’État étranger à reconnaître un vainqueur. Il adresse un message de félicitations à M. Yanukovych.

Le mardi 23, Lyvtyn se pose en médiateur. Il invite les deux candidats et les membres de la Commission électorale à une rencontre au Parlement. On parle de 100 000 manifestants à Kiev.

À midi et demie, Freedom House appelle les gouvernements étrangers et les organisations intergouvernementales à condamner la fraude. Quelques minutes plus tard, l’Union européenne demande une révision des résultats. À 13 h 30, le National Democratic Institute déclare ne pas reconnaître de légitimité au scrutin.

À 14 h 55, le ministre de l’Intérieur dément la rumeur selon laquelle les troupes spéciales russes seraient entrées en Ukraine.

À 16 h 00 le président du Bélarus est le second chef d’État étranger à féliciter M. Yanukovych pour son élection.

La foule se meut vers le Parlement. Bien que la session soit close, une centaine de parlementaires déclarent Yushchenko élu et lui font prêter serment. Le nouveau « président » prononce alors un brève allocution au cours de laquelle il accuse le président sortant Leonid Kuchma de conduire le pays à la guerre civile.

À 20 h, la Pologne est le premier État étranger à dénoncer le résultat officiel. Le « président » Yushchenko annonce la création d’un Conseil de coordination pour protéger la Constitution et faire office de gouvernement provisoire.

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Des jeunes du mouvement PORA lors de leur stage de formation à la NED/CIA.

Le mercredi 24, la foule est toujours aussi dense place de l’Indépendance. À 12 h 30, le ministre des affaires étrangères du Canada invite les autorités ukrainiennes à recompter les résultats. À 13 h, la Commission électorale proclame le résultat complet et définitif : Yanukovych élu avec 49,53 % des voix, Yushchenko battu avec 46,66 %. Viktor Yanukovych se déclare prêt à assumer les fonctions que le peuple vient de lui confier.

À 16 h 00 le « président » Yushchenko appelle la police et l’armée à fraterniser avec les manifestants. À 20 h 30, le secrétaire d’État Colin Powell annonce que les États-Unis ne reconnaissent pas le résultat de cette élection.

Décryptage

Durant la campagne électorale, Viktor Yanukovych a abusé de sa position de Premier ministre en exercice pour utiliser des médias privés et publics comme soutiens de sa campagne. Dans la même période, Viktor Yushchenko a salarié et formé des milliers d’activistes grâce à des fonds provenant des États-Unis.

Contrevenant aux règles de l’OSCE, le Code électoral ukrainien ne reconnaît comme observateurs internationaux que des délégations officielles, pas des ONG. Selon l’état-major de M. Yushchenko, 2 500 observateurs auraient été refoulés des bureaux de vote. Il semble qu’il s’agisse en fait de 1 000 observateurs de l’European Network of Election Monitoring Organizations (ENEMO).
Les scrutateurs désignés par les candidats et les observateurs internationaux de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE, de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, du Conseil de l’Europe, du Parlement européen et de l’OSCE ont pu régulièrement surveiller le scrutin.
L’ENEMO est un collectif d’associations d’Europe centrale. Chacune d’entre elles est financé par le National Democratic Institute de Madeleine Albright, le secrétariat commun du collectif est financé par l’Open Society Institute de George Soros et animé par des diplomates britanniques. Le collectif comprend l’association ukrainienne Committee on Voters of Ukraine (CVU), éditeur du journal Tochka Zory. Le déplacement des 1 000 observateurs a été conjointement financé par la Freedom House de James Woolsey, le National Democratic Institute de Madeleine Albright et l’International Republican Institute de John McCain. Rappelons que ces deux organismes sont des appendices de la National Endowment for Democracy, vitrine publique de la CIA [2]

Les sondages sortis des urnes, publiés par l’Insitut Socis et le Centre Razumkov, ont été financés par les États-Unis. Le même procédé avait été utilisé lors du référendum révocatoire au Venezuela où un sondage sorti des urnes avait été réalisé par Penn Shoen & Berland Associates pour le compte de l’association d’opposition Sumate avec un financement des États-Unis. Le sondage donnait l’opposition gagnante à 59 %, alors que la Commission électorale annonçait qu’elle perdait avec 41 %. Sur la foi de ce sondage, une foule s’était massée dans le centre de Caracas pour chasser le président Chavez. En définitive, les observateurs internationaux agrées, dont le Centre Carter et le Réseau Voltaire, avaient confirmé les résultats officiels [3]

Plus de 10 000 cadres de l’association de jeunes Pora et du Committee on Voters of Ukraine perçoivent un salaire à hauteur moyenne de 3 000 dollars par mois, ce qui représente en Ukraine un revenu plus que confortable. Ces émoluements sont financés par les États-Unis, via l’USAID et la NED. Le fait d’engager des milliers de figurants pour jouer une manifestation devant la presse a été expérimenté pour la première fois par le MI6 britannique et la CIA lors de l’Opération Ajax : en 1952, ils recrutèrent 6 000 figurants pour marcher sur le palais royal et renverser Mossadegh [4].
Des milliers de tentes et de couvertures ont été mises à disposition des manifestants pour camper place de l’Indépendance où des repas gratuits sont servis. L’ensemble de la logistique a été préparée par l’USAID.

La déclaration de l’OSCE selon laquelle l’Ukraine a failli aux standards internationaux d’une élection démocratique porte en fait essentiellement sur le déséquilibre de la campagne électorale et non sur le scrutin lui-même qui, bien qu’entâché de nombreux incidents, ne semble pas irrégulier pour autant.

Les diverses déclarations du sénateur Richard G. Lugar demandant l’annulation des élections ne sont accompagnées d’aucune description précise des fraudes alléguées.

Le président polonais, Kwasniewski, après avoir dénoncé le résultat officiel, a proposé sa médiation entre les deux candidats. Simultanément, il a mis à disposition de son prédécesseur, Lech Walesa, des moyens publics pour se rendre à Kiev, où celui-ci participe aux meetings de M. Yushchenko place de l’Indépendance.

Cette « révolution », la plus riche du monde, a été conçue pour le public états-unien. Le site internet du candidat Yushchenko est entièrement traduit en anglais. Les manifestations de rue sont mises en scène pour les télévisions occidentales avec un savoir-faire qui ne s’est pas démenti depuis le renversement des Ceaucescu et le charnier de Timisoara.

[1] « Washington et Mocou se livrent bataille en Ukraine » par Emilia Nazarenko et la rédaction, Voltaire, 1er novembre 2004.

[2] « NED : La nébuleuse de l’ingérence démocratique » par Thierry Meyssan, Voltaire, 22 janvier 2004.

[3] « Les sondages ou les urnes ? » Voltaire, 23 août 2004.

[4] « BP Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne » par Arthur Lepic, Voltaire, 10 juin 2004.

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Action secrète
Alors que le droit international a consacré le principe de souveraineté des États, les grandes puissances n’hésitent pas à corrompre des gouvernements, à déstabiliser des sociétés, à éliminer des dirigeants, voire à renverser des régimes par l’action secrète. Cette forme d’ingérence s’avère relativement peu coûteuse par rapport aux gains que l’on peut en attendre, mais elle mine la confiance entre les États.
À ce jeu, les Anglo-Saxons sont passés maîtres. Unis au sein d’un pacte militaire secret conclu en 1948 (UK-USA + Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), ils ont développé des outils d’espionnage et d’action clandestine au service d’un projet commun, celui de la Guerre froide. Ils rivalisaient alors avec l’Union soviétique face à laquelle ils avaient atteint une supériorité indéniable en la matière. La Chine maoïste et la France post-coloniale ambitionnèrent également de tenir par ce biais des zones d’influence, principalement en Afrique.
Après la dissolution de l’URSS, ce paysage fut entièrement renouvelé. La Chine a renoncé au financement tous azimuts de groupes armés révolutionnaires et s’est focalisée sur le renseignement utile au développement de la coopération économique. La France se retire de son pré carré africain au profit de l’Union européenne. Les services russes, qui auraient dû être engloutis dans le néant eltsinien, se sont attachés à restructurer le pays et sa zone historique d’influence (États nouvellement indépendants ex-soviétiques) en luttant contre les ingérences extérieures et non en s’ingérant dans le reste du monde.
À partir de 1995, les Anglo-Saxons ont investi massivement dans leurs services secrets, dont ils ont triplé le budget en une quinzaine d’années. En outre, ils ont intégré les services israéliens dans leur dispositif, parfois comme un membre à part entière de leur communauté, parfois comme un simple sous-traitant. En 2009, les services anglo-saxons (Israël non compris) emploient au total plus de 250 000 hommes et disposent de plus de 100 milliards de dollars US (soit 15 fois plus que ceux de la Russie leur principal compétiteur virtuel). De facto, l’espionnage et l’action clandestine sont devenus les outils essentiels de la globalisation forcée.
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Nouvelle Guerre froide
Depuis le début du XXe siècle, les Anglo-Saxons considèrent l’URSS, puis la Russie, comme leur ennemi principal. Persuadés que Moscou tenterait d’envahir toute l’Europe après la défaite du IIIe Reich, ils firent durer la Seconde Guerre mondiale pour affaiblir les Soviétiques, bombardèrent les villes allemandes pour s’assurer que l’Armée rouge ne pourrait rien en retirer, et lancèrent deux bombes nucléaires sur la population japonaise pour dissuader Staline de profiter de son avantage militaire. En 1949, Ils fondèrent l’OTAN et transformèrent la division de l’Europe en deux zones d’occupation en une Guerre froide, qui ne prit réellement fin qu’avec la disparition de l’URSS.
Cependant, face au redressement inattendu de la Russie, les Anglo-Saxons reviennent à leur stratégie initiale. La continuité de leur politique anti-russe est incarnée par le professeur Zbignew Brzezinski, conseiller de sécurité nationale du président démocrate Carter, passé au parti républicain, puis revenu au parti démocrate pour faire élire son élève, Barack Obama. Artisan, dans les années 70 d’un soutien inconditionnel au shah d’Iran et de l’organisation de la guerre d’Afghanistan, il préconise aujourd’hui un rapprochement avec le régime islamique iranien et l’extension de la guerre au Pakistan.
Moscou, qui est parvenu à vaincre l’émirat islamique d’Itchkérie (Tchétchènie) et à stopper l’agression géorgienne en Ossétie du Sud, s’est fait piéger par l’Ukraine lors de la guerre du gaz.
La stratégie de la Nouvelle Guerre froide n’est guère différente de la précédente. Sans imagination, la presse atlantiste applique les mêmes clichés à la Russie d’aujourd’hui qu’à l’URSS d’hier bien que les situations soient fort différentes. Londres, qui hébergeait jadis des dissidents, est devenu le refuge des oligarques mafieux en fuite. Le Pentagone déploie un prétendu bouclier anti-missiles comme il le fit avec les Pershing II, l’OTAN s’élargit à l’Est et ouvre de nouvelles bases dans le Grand Nord pour encercler l’ennemi de toujours, etc.
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