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Diplomatie publique

Vendre la démocratie de marché

Vendre la démocratie de marché

Washington interprète l’opposition à sa politique étrangère comme un symptôme de la jalousie et de la frustration des populations arabes devant l’American Way of Life. Constatant l’échec de ses campagnes de communication, il a décidé d’en accroître les moyens et de les confier à une protégée de James Baker, Margaret Tutwiler. Des radios et des télévisions en arabes et en persan feront aimer la culture états-unienne aux jeunes musulmans. Mais peut-on vendre l’image impériale des États-Unis comme une marque de soda ?

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Le président George W. Bush a nommé Margaret DeB. Tutwiler sous-secrétaire d’État en charge de la diplomatie publique. Elle succède à Charlotte Beers, démissionnaire pour raison de santé. Elle a pris des fonctions après que sa nomination eut été confirmée le 9 décembre 2003 par le Sénat, mais ne s’est publiquement exprimée pour les premières fois que les 4 et 9 février 2004, à l’occasion d’auditions devant la Chambre des représentants. Elle y a présenté ses objectifs et ses méthodes.

Rappelons tout d’abord que l’expression « diplomatie publique » est utilisée en américain politiquement correct à la place du mot anglais « propagande ». Créé par Madeleine K. Albright à partir d’administrations héritées de la Guerre froide, le sous-secrétariat d’État est chargé d’utiliser les techniques de la publicité commerciale pour vendre l’image des États-Unis dans le monde. On croit en effet, à Washington, que les peuples adhèrent à la « démocratie de marché » pour les mêmes motifs qui leur font consommer des produits de marques.

La maîtresse de James Baker

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Selon sa biographie officielle, Margaret DeB. Tutwiler est une attachée de presse qui a fait l’essentiel de sa carrière dans les administrations Ford, Reagan et Bush père. Elle est en réalité beaucoup plus que cela. Si elle est entrée dans les milieux politiques comme attachée de presse dans l’équipe électorale de Gerald R. Ford, elle est rapidement devenue la maîtresse de James A. Baker III, dont elle est encore aujourd’hui la protégée. C’est grâce à ce mentor prestigieux qu’elle a gravi les marches à Washington.

En 1990, c’est elle qui confirma à Saddam Hussein, au nom du secrétaire d’État de l’époque James Baker, que les États-Unis n’avaient pas d’accord de défense avec le Koweït, tandis que l’ambassadrice à Bagdad, April Gaspie, affirmait que le litige Irak-Koweït était une affaire « intérieure » irakienne. Le président irakien en avait conclu que les États-Unis n’interviendraient pas en cas de réunification de l’Irak par la force et qu’il pouvait donc envahir impunément le Koweït.
C’est encore elle qui fut chargée par James Baker de vendre la guerre de Bosnie aux médias occidentaux.

Alors qu’elle a mené toute sa carrière comme assistante de James Baker, elle entre, sans lui, à la Maison-Blanche en janvier 2001 pour rejoindre l’équipe de communication du président George W. Bush. En juillet 2001, elle est nommée ambassadrice au Maroc. Mais en août 2003, elle rejoint le pro-consul L. Paul Bremer à Bagdad pour assurer la difficile communication de l’Autorité provisoire de la Coalition.

Redresser une « diplomatie publique » en échec

La nomination de Margaret Tutwiler au sous-secrétarait d’État à la diplomatie publique ne doit rien au hasard, mais au patient travail de son mentor James A. Baker III. Après l’attaque de l’Afghanistan, l’image des États-Unis se détériore à grande vitesse. Le président de la Commission des relations internationales de la Chambre des représentants, Henry J. Hyde, tire la sonnette d’alarme. Il faut réactiver les outils de la Guerre froide pour la « guerre au terrorisme ».
- La Commission consultative sur la diplomatie publique souligne que les échecs ne sont pas dus à un manque de budget (plus de 600 millions de dollars annuels), mais à une organisation cacophonique entre la Maison-Blanche, le département d’État et celui de la Défense. Il faut donc réformer les structures et les coordonner pour mettre fin au gaspillage et aux contradictions [1].
- Les démocrates s’engouffrent dans la brèche : Madeleine K. Albright dirige un sondage international du Pew Research Center [2] confirmant la montée de « l’antiaméricanisme » et ne se prive pas de commentaires sur les conséquences désastreuses de la politique étrangère de l’administration Bush.
- Le Conseil des relations étrangères se jette dans la bataille et propose, ni plus ni moins, que l’on réconcilie les différentes administrations concernées en les plaçant sous l’autorité d’un Conseil, à la Maison-Blanche, ayant un statut équivalent à celui du Conseil de sécurité nationale [3].
- Mais cet élan est brusquement interrompu par la publication d’un rapport de la Cour des comptes. Il établit que les crédits sont d’autant plus mal dépensés qu’il n’existe aucune stratégie générale comparable à celle des grandes agences de publicité et que les personnels recrutés pendant la Guerre froide contre l’URSS n’ont aucune compétence pour le Proche-Orient [4].
- Le Centre d’étude de la présidence apporte sa contribution en dressant une évaluation des actions efficaces, avec une mention particulière pour la Fondation nationale pour la démocratie (NED) et pour les programmes de radio [5].
- Puis, c’est au tour de la Fondation Heritage de plaider pour une abrogation de la loi prohibant les actions de diplomatie publique sur le territoire US [6]. L’enjeu se déplace donc : il ne s’agit plus seulement de vendre la politique de la Maison-Blanche à l’étranger, mais aussi de vendre Bush aux électeurs états-uniens.
- Recadrant le débat, la Brookings Institution préconise de choisir les jeunes musulmans comme cible prioritaire [7].
- C’est dans ce contexte polémique que le représentant Frank Wolf, qui reprend régulièrement au Congrès les thèses de son ami Baker, commande au nom de la Commission des finances un rapport sur la diplomatie publique dans le monde arabe et musulman. Le groupe consultatif qui le rédige est présidé par... l’ambassadeur Edward P. Djerejian, directeur de l’Institut James A. Baker III. Il va définir les objectifs aussi bien que le profil de la personne adéquate pour les réaliser [8].

L’antiaméricanisme ou la jalousie de l’American Way of Life

Lors de son audition de confirmation, Margaret Tutwiler a candidement indiqué que le problème de l’antiaméricanisme était mal posé. Les terroristes ne sont pas plus représentatifs des musulmans que Timothy McVeight (auteur de l’attentat d’Oklahoma City) ne l’est des États-uniens. En fait ces gens ne sont pas méchants, plutôt incultes, et il suffit donc de leur faire aimer la culture américaine pour qu’ils apprécient la politique étrangère de Washington [9]. Après deux mois d’exercice, Margaret Tutwiler a répondu aux questions des représentants. Au passage, ceux-ci l’ont mis à mal quant à son travail en Irak aux côtés de Paul Bremer. Aujourd’hui, le sous-secrétarait d’État dépense l’essentiel de son budget pour financer les études aux États-Unis de jeunes étrangers pour en faire des « messagers de l’Amérique ». Il subventionne également la traduction de livres et le doublage de films états-uniens, sur le principe que la culture US est supérieure aux autres et plus attractive. Enfin, il multiplie les programmes radios (Radio Free Europe, Radio Sawa, Radio Farda...) et télés (Worldnet) pour contrebalancer les médias autochtones.
Bien entendu, Margaret Tutwiler était accompagnée de l’ambassadeur Edward P. Djerejian. Celui-ci a souligné l’importance de la diplomatie publique pour la sécurité des États-Unis, dans la mesure où l’antiaméricanisme est source de terrorisme. Aucun représentant n’a bronché : aujourd’hui, la langue de bois est telle à Washington que l’on confond les conséquences et les causes. L’antiaméricanisme, concept issu de la Guerrre froide, serait une donnée en soi, surgissant de la jalousie du reste du monde devant l’American Way of Life. Tout cela serait donc psychologique et non pas politique. On en voudrait à « l’Amérique », pas à l’impérialisme de Washington.

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Quoi qu’il en soit, la décision de concentrer tous les efforts de la diplomatie publique, de la Fondation nationale pour la démocratie, de la CIA et le déploiement des troupes au Proche-Orient manifeste une volonté de longue durée de s’installer dans cette région du monde. Mais l’incompréhension des réactions humaines face à ce nouveau colonialisme laisse présager de nouveaux conflits. En outre, la croyance des élites washingtoniennes selon laquelle on peut dominer le Proche-Orient en transformant ses habitants en simples consommateurs marque, au fond, le véritable choc des civilisations.

[1] Building America’s Public Diplomacy Through a Reformed Structure and Additionnal Ressources, US Advisory Commission on Public Diplomacy (State departement, 2002).

[2] What the World Thinks in 2002, Pew Research Center, décembre 2002.

[3] Finding America’s Voice : A Strategy for Revigorating U.S. Public Diplomacy, par une Task Force indépendante (Council on Foreign relations, 2003).

[4] U.S. Public Diplomacy (General Accounting Office, septembre 2003), Réf. GAO-O3-951.

[5] An Initiative : Strengthening U.S.-Muslim Communications (Center for the Study of the Presidency, 2003).

[6] How to Revigorate U.S. Public Diplomacy, par Stephen Johnson et Helle Dale (Heritage Foundation, 2003).

[7] The Youth Factor : The New Demographics of the Middle East and the Implications for U.S. Policy (Brookings Institution, 2003).

[8] Changing Minds, Winning Peace, A New Strategic Direction for U.S. Public Diplomacy in the Arab & Muslim World (House’s Committee on Appropriations, 2003).

[9] Audition de confirmation devant la Commission sénatoriale des Affaires étrangères, 29 octobre 2003.

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USA : administration Bush
Candidat du complexe militaro-industriel et des lobbies pétrolier et pharmaceutique, George W. Bush s’est emparé frauduleusement de la Maison-Blanche. Comme annoncé dans le manifeste Pour un nouveau siècle américain, un « Pearl Harbor spatial » frappe les États-Unis, le 11 septembre 2001 justifiant un état d’exception permanent et des opérations militaires extérieures. Si sa décision de profiter des attentats pour déclarer la « guerre globale au terrorisme » et prendre le contrôle des voies commerciales internationales est soutenue par l’ensemble de la classe dirigeante US, il n’en est pas de même de la colonisation anachronique de l’Irak. Dès le premier jour, la contestation est conduite par le général Brent Scowcroft (ancien conseiller de sécurité de Bush père). Elle s’étend progressivement parmi les officiers supérieurs qui craignent un nouveau Vietnam. L’administration Bush s’éloigne alors de certains leaders républicains et s’appuie sur son électorat sioniste, particulièrement sur les évangéliques. La Maison-Blanche privatise les services sociaux au profit des Églises, éloigne ses conseillers scientifiques, et développe un ordre moral. Au Pentagone, Donald Rumsfeld tente une privatisation des armées en créant les Forces spéciales et en engageant des mercenaires par dizaines de milliers.
Cependant les déboires annoncés en Irak tournent à la catastrophe militaire. La rhétorique de la croisade et le recours revendiqué à la torture participent également de la détérioration de l’image des États-Unis dans le monde, de la baise d’attractivité de leurs produits, et du déclin de leur leadership. Fin 2006, ses généraux entrent en révolte ouverte. La Commission Baker-Hamilton sur l’Irak parvient à créer un consensus politique pour stopper l’aventurisme de George W. Bush, qui menace alors d’étendre la guerre en Iran. Le président perd les élections de mi-term. Il est contraint de limoger le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et de le remplacer par Robert Gates (le fils spirituel de Scowcroft et membre de la Commission Baker-Hamilton). Durant ses deux dernières années à la Maison-Blanche, il n’exerce plus la réalité du pouvoir.
Il s’avère que le pays est gravement endetté par le coût exorbitant des guerres. L’absence de tout retour sur investissement plonge le monde anglo-saxon dans un début de crise financière et économique.
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Plus d’un million d’Irakiens tués sous l’occupation US
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Communication
La communication politique, qu’on l’appelle positivement « art de la persuasion » ou négativement « propagande », a changé de nature au cours des deux Guerres mondiales. Les premiers, les Britanniques (Lord Baeverbrook et Lord Northcliffe) ont créé un ministère de l’Information et ont élevé le mensonge au rang de stratégie militaire. Leur exemple a d’abord été suivi par les États-Unis, puis par l’Allemagne (Goebbels) et l’URSS (Tchakotine).
En principe, ce qui était admis en période de conflit ne l’était pas en temps de paix, mais la Guerre froide étant un état intermédiaire, les deux blocs développèrent des systèmes concurrents de propagande dans leurs zones d’influence. Au cours des années 70, le mouvement des non-alignés tenta de libérer l’information en secouant le joug des agences de presse monopolistiques. Cette révolte tourna court lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni claquèrent la porte de l’UNESCO.
À la fin des années 80, les États-Unis étendirent leur hégémonie médiatique à l’échelle du globe à la faveur de l’essoufflement de l’URSS. Ils créèrent un nouveau modèle de consommation, l’information audio-visuelle en continu, qu’ils submergèrent de leurs propres contenus. La rapidité de la transmission leur permit ainsi de court-circuiter le travail de vérification des journalistes et d’imposer leur narration de l’actualité.
Au début du XXIe siècle, les gouvernements anglo-saxons mirent en place des outils communs de « communication globale » veillant à associer la narration de l’actualité avec des émotions et des actions collectives de conditionnement. Par exemple, à l’occasion de l’an 2000, la Maison-Blanche manipula les peurs millénaristes en annonçant un gigantesque bogue informatique. Ce canular fut accompagné de toutes sortes d’historiettes sur les conséquences prévisibles du bogue et d’instructions pour sauver les installations informatiques. Cette mise en scène fut appuyée par une agence temporaire des Nations Unies, l’International Y2K Cooperation Center (IY2KCC), et permit aux USA de vendre pour plus de 200 milliards de dollars de logiciels faisant de Bill Gates l’homme le plus riche du monde.
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