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Incarcération d’un journaliste d’Al-Jazeera

La presse arabe dans la ligne de tir

Le correspondant de guerre vedette d’Al-Jazeera, Tayseer Alouni, a été arrêté le 8 septembre 2003 en Espagne. Le juge Baltazar Garzón, l’accuse d’être « un membre éminent d’Al Qaïda », sur la foi d’informations transmises par des services de renseignement israéliens et états-uniens. Les reportages de Tayseer Alouni sur les dommages infligés aux populations civiles en Afghanistan, puis en Irak, lui avaient attiré les foudres du Pentagone. Une délégation du Réseau Voltaire pour la liberté d’expression est allée apporter son soutien à la rédaction d’Al-Jazeera.

Post scriptum : Tayseer Alouni a été libéré le 23 octobre 2003, après 45 jours de détention (Lire notre dépêche).

| Doha (Qatar)
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Tayseer Alouni
Le journaliste d’Al-Jazeera est détenu en Espagne, accusé d’appartenir à Al Qaïda sur la foi de renseignements israéliens et états-uniens.

Le correspondant de guerre vedette d’Al-Jazeera, Tayseer Alouni, a été arrêté le 8 septembre 2003 en Espagne, puis incarcéré à la prison de haute sécurité Soto del Real à l’issue d’une garde à vue prolongée. Le juge de l’Audience nationale, Baltazar Garzón, accuse le journaliste d’être « un membre éminent d’Al Qaïda ».

De double nationalité espagnole et syrienne, Tayseer Alouni a commencé sa carrière de journaliste à l’agence de presse nationale espagnole (EFE) avant de rejoindre Al-Jazeera. Il s’est rendu mondialement célèbre en installant un bureau de la chaîne arabe à Kaboul, sous le régime taliban, et en interviewant Oussama Ben Laden peu après les attentats du 11 septembre 2001. Pendant la guerre des États-Unis contre l’Afghanistan, sa couverture des dommages infligés à la population civile souleva la colère du Pentagone. Son bureau fut alors « accidentellement » bombardé par l’US Air Force. Pendant la guerre des États-Unis contre l’Irak, il rendit compte des souffrances des populations civiles et des ambiguïtés du comportement des troupes de la Coalition. Son bureau de Bagdad fut alors bombardé, tuant un de ses collaborateurs. Il chercha refuge dans le bureau de ses collègues d’Abou Dhabi TV, qui furent alors eux aussi bombardés. Ne sachant où aller, il rejoignit ses collègues espagnols à l’hôtel Palestine, qui fut immédiatement l’objet d’un tir états-unien, tuant un cadreur espagnol.

Sur la foi d’informations transmises par des services de renseignement israéliens et états-uniens, le juge Baltazar Garzón accuse Tayseer Alouni de ne pas être un journaliste qui aurait établi des contacts avec Al Qaïda, mais d’être un membre éminent et de longue date de l’organisation terroriste ayant infiltré Al-Jazeera. M. Alouni aurait, au cours de ses séjours en Espagne, constitué la cellule d’Al Qaïda à laquelle aurait été rattaché Mohamed Atta, lui-même accusé d’être le cerveau des attentats du 11 septembre. Cette cellule aurait été composée d’une trentaine de personnes, toutes arrêtées et incarcérées dans le cadre de l’opération policière « Datil ». M. Alouni et l’ensemble des suspects devraient être jugés à Madrid l’année prochaine. La découverte d’une cellule terroriste islamiste en Espagne avait fournit un argument politique important au gouvernement Aznar, dont le suivisme états-unien avait été massivement contesté par la rue. Étrangement, malgré les accusations portées contre eux, aucun des suspects n’a fait l’objet d’une demande d’extradition de la part de la justice états-unienne.

Toujours sur la foi des informations transmises par des services de renseignement étrangers, le juge Garzón a accusé Tayseer Alouni d’avoir transporté le trésor d’Al Qaïda. Selon ses avocats, le journaliste aurait en fait apporté plusieurs fois de petites sommes d’argent à des amis en Afghanistan et en Irak ; notamment une somme de 1000 dollars à l’occasion d’un mariage. Le total n’a pas excédé 4000 dollars.

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Dès l’arrestation du correspondant de guerre, Aidan White, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes, a constaté qu’« au cours des dernières années, une irritation des Occidentaux, particulièrement des États-uniens, s’est exprimée à l’encontre des médias arabes, et particulièrement d’Al-Jazeera. Ses bureaux ont été attaqués militairement d’abord en Afghanistan, puis deux fois en Irak. Avec cette arrestation, cela commence à ressembler au développement d’une chasse internationale aux sorcières ».

Cette affaire doit être rapprochée de la fermeture du Centre Zayed, le 27 août. À la suite d’une violente campagne de diffamation aux États-Unis, initiée par des organisations proches d’Ariel Sharon, et sur pression du département d’État, le sheik sultan Al-Zayed bin-Nahyan s’est résolu à fermer le centre d’études politiques qui portait son nom à Abu Dhabi. Le Centre employait cent vingt chercheurs résidents et cent quarante chercheurs associés. Il était devenu la bête noire de Washington depuis qu’il avait édité et diffusé une version arabe de L’Effroyable imposture. « La fermeture du Centre Zayed est une perte inestimable pour la vie intellectuelle du monde arabe », a commenté Amre Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe.

Le 9 septembre, une délégation du Réseau Voltaire pour la liberté d’expression conduite par son président Thierry Meyssan et son secrétaire général Jean-Claude Ramos, est venue apporter son soutien aux collègues et amis de Tayseer Alouni, à la rédaction d’Al-Jazeera à Doha (Qatar). Thierry Meyssan a observé que « ce n’est pas en bombardant des populations civiles, ni en arrêtant des journalistes, que l’on favorisera la démocratie au Proche-Orient, mais en défendant les libertés et la pluralité de la presse. »

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