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Numéro 3
Buts de guerre et bilan stratégique de l’attaque en Irak
par Thierry Meyssan*

Alors que Washington tentait de maintenir le prétexte des armes de destruction massive pour justifier son attaque, les véritables mobiles de l’invasion de l’Irak sont apparus progressivement. Démonstration de puissance militaire, contrôle tactique des ressources pétrolières, reformatage politique et économique du Proche-Orient, tels étaient les objectifs inavoués de l’administration Bush. Six mois après la prise de Bagdad par les États-Unis, quel est bilan stratégique de la campagne d’Irak ?



6 octobre 2003

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En plein scandale sur l’inexistence des armes de destruction massive, la question se pose de savoir pourquoi les États-Unis, la Grande-Bretagne et quelques autres ont attaqué l’Irak, un pays revenu au sous-développement à la suite de la longue guerre contre l’Iran, de la Guerre du Golfe, et de dix ans d’embargo.

Comme toujours pour ce type de décision, il n’y a pas un, mais plusieurs mobiles à l’invasion de l’Irak, qui correspondent à des intérêts particuliers différents. En voici les trois principaux :

1- L’économie états-unienne est exangue. Le pays produit de moins en moins et achète de plus en plus. Il paie ses importations avec de la monnaie de singe : des dollars qu’il imprime par milliards chaque jour (voir à ce sujet « Le talon d’Achille des USA »). Cette monnaie devrait s’être effondrée depuis longtemps, mais les banques centrales des autres pays continuent à l’utiliser uniquement parce que personne n’ose rien refuser à la première puissance militaire du monde. Les États-Unis sont ainsi condamnés à une fuite en avant : ils doivent continuer à faire peur au monde s’ils ne veulent pas être subitement ruinés. Ils se sont donc lancés dans une guerre perpétuelle qu’il baladent d’Afghanistan en Irak, bientôt peut-être en Syrie.

2- Le contrôle et l’approvisionnement en énergie et en matières premières est nécessaire aux États-Unis pour maintenir leur pression sur les autres pays développés. Cette stratégie a été théorisée, il y a déjà vingt ans, par le docteur Henry Kissinger. En attaquant l’Irak, Washington espérait reprendre le contrôle du marché mondial du pétrole.

Cependant, cette pression économique et militaire, si elle intimide des pays isolés, se heurte à des unions de pays qui, elles, peuvent être en situation de garantir leur approvisionnement en énergie et en matières premières. De ce point de vue, Washington doit empêcher les tentatives franco-allemandes de créer une Europe politique capable de rivaliser avec les États-Unis. Ce risque est d’autant plus important que la France, l’Allemagne et plusieurs autres États européens ont adopté une monnaie unique rivalisant avec le dollar. C’est pourquoi, dès 1992, dans un célèbre rapport, Paul Wolfowitz, l’actuel n°2 du département de la Défense, écrivait qu’il fallait saboter l’Europe politique et détruire de petits pays pour montrer la puissance de l’Amérique et dissuader les Français et les Allemands de jouer à la grande puissance (lire à ce sujet « L’éclatement du continent européen au service des États-Unis »).

3- Enfin, attaquer l’Irak devait permettre de « remodeler le Proche-Orient » selon l’expression du conseiller du Pentagone, Richard Perle. « Remodeler le Proche-Orient » cela veut dire « le faire entrer dans la démocratie de marché ». En d’autres termes, il s’agit d’installer des régimes politiques qui renoncent à défendre leurs intérêts nationaux de sorte que les multinationales états-uniennes puissent faire main-basse sur toutes les richesses de la région. Et, au cours de ce processus de formatage économique et politique, il est possible d’envisager de régler définitivement le problème israélo-palestinien en créant un État palestinien dans une zone aride d’Irak et en y transférant les misérables qui s’acharnent à vivre à Gaza et en Cisjordanie. Ce projet de déportation a été énoncé, en 1942, par le congrès sioniste réuni à New York à l’hôtel Biltmore. Il a été remis à l’ordre du jour, en 1996, quant Richard Perle était le conseiller de Benjamin Netanyahu. Perle est aujourd’hui le conseiller de Donald Rumsfeld.

Six mois après la chute de Bagdad, où en est-on dans la réalisation de ces objectifs ?

1- À force de déclarer que les GI’s seraient acclamés en libérateurs par la population irakienne, le Pentagone avait fini par croire à sa propre propagande. Il est aujourd’hui dépassé par la situation de chaos qu’il a provoqué. On ignore l’étendue des dégâts causés par les bombardements. On ne sait s’ils doivent être chiffrés en dizaines ou en centaines de milliards de dollars. On ne sait pas non plus le nombre des victimes des bombardements. Le Central Command assure contre toute évidence qu’elles sont peu nombreuses. Il va de soi que chaque missile est tiré pour tuer et blesser. Et la Coalition a tiré plusieurs milliers de missiles sur les villes irakiennes. Et il est probable que la plupart des blessés sont morts, car les hôpitaux, privés de médicaments, n’avaient aucun moyen de les soigner. Il n’existe pas à ce jour de bilan officiel de cette guerre et l’envoyé spécial de l’ONU qui devait l’établir, Sergio Viera de Mello, a été assassiné.

La population irakienne est lentement sortie de son hébétude, après des semaines de bombardements intensifs. Elle s’est alors préoccupée de sa survie, dans un pays désormais largement privé d’eau et d’électricité. Petit à petit une résistance à l’envahisseur s’organise. Les experts étrangers estiment que plus de 6000 GI’s ont été blessés au cours des affrontements de l’après-guerre, dont 1500 gravement. Mais ces chiffres sont censurés aux États-Unis où le Pentagone ne comptabilise que les soldats morts, bientôt deux cents.

Les États-Unis conduisent maintenant deux politiques simultanées pour se retirer de ce bourbier. D’une part, ils cherchent à se défausser sur l’ONU pour assurer l’ordre public dans ce pays qu’ils ont dévasté. D’autre part, ils réorganisent les forces de répression de Saddam Hussein, parce qu’il n’y a personne d’autre pour faire la police. L’ancien chef de la police de New York est venu former 40 000 policiers irakiens. Ces hommes, qui servirent la dictature de Saddam Hussein avec la brutalité que l’on sait, ont suivi un stage de trois semaine au cours duquel ils sont censés avoir appris le respect de la loi et des droits de l’homme. Et l’on s’apprête, sur le même modèle, à former maintenant les agents de renseignement. En somme, les États-Unis reconstituent la dictature de Saddam Hussein, sans Saddam Hussein. Or, les Irakiens se souviennent que Saddam Hussein fut longtemps le protégé des États-Unis et que des instructeurs états-uniens encadrèrent jadis ses forces de répression. Aussi résument-ils, désabusés, cette situation en citant ce vieil adage : « Le disciple s’en va, le maître arrive ».

La guerre ambulante est donc provisoirement domiciliée en Irak. La tournée des GI’s au Proche-Orient ne pourra se poursuivre en Syrie qu’une fois l’ordre revenu là-bas.

2- Question contrôle du pétrole et privatisation de l’économie, les objectifs sont largement tenus. Une autorité indépendante a été constituée pour gérer le pétrole « dans l’intérêt des Irakiens ». Elle échappe au Conseil de gouvernement transitoire et est contrôlée directement par la Coalition. Les fonctions importantes sont assumées par des cadres des grandes compagnies pétrolières états-unienne et hollandaise.

La reconstruction des infrastructures détruites par les bombardements a été confiée à des entreprises états-uniennes liées au clan Bush (voir « Irak : à qui profite la reconstruction ? »). Le groupe de travaux public Bechtel s’est taillé la part du lion. Il est administré par l’ancien secrétaire d’État George Schultz, et ex-associé de Donald Rumsfeld. L’autre grand bénéficiaire des contrats de reconstruction, n’est autre qu’Halliburton, la compagnie dont Dick Cheney était le patron avant de devenir vice-président des États-Unis.

Mais le pire reste à venir. Lors du sommet du FMI à Dubaï, il y a deux semaines, le ministre irakien de l’économie a annoncé la privatisation à 100 % des entreprises publiques et l’abrogation de la loi interdisant la détention d’entreprises nationales par des étrangers. C’est ce que l’on appelle la désocialisation du pays. Les investisseurs états-uniens et israéliens se sont jetés sur l’aubaine. Pour éviter d’effrayer la population irakienne et pour traiter avec elle, ces investisseurs font souvent appel à des hommes d’affaires jordaniens qui jouent les hommes de paille.

Le gouverneur Paul L. Bremer s’est adjoint le conseil de spécialistes pour organiser ce pillage. Depuis quelques jours, il est notamment assisté de l’ancien président bulgare Peter Stoyanov, qui a déjà ruiné son pays au profit des multinationales US. Et surtout Yegor Gaïdar, l’ancien vice-premier ministre russe de Boris Eltsine, qui divisa le pays en une dizaine de parts et les offrit à des amis, les oligarques, qui constituèrent de gigantesques organisations criminelles.

Concernant l’intimidation de l’Union européenne, la guerre en Irak n’a porté qu’à moitié ses fruits. Certes l’Union est désormais paralysée. L’élargissement de 15 à 25 États membres rend impossible la définition d’une politique commune, d’autant plus que les nouveaux entrants sont majoritairement atlantistes. Mais la paralysie de l’Union a encouragé l’Allemagne, la Belgique et la France à envisager un rapprochement accéléré qui pourrait déboucher bientôt sur la création d’une citoyenneté commune, d’un passeport unique, et d’une politique étrangère commune.

3- Enfin, concernant le projet Perle de création d’un État palestinien en Irak et la déportation des populations de Gaza et de Cisjordanie, les choses sont au point mort et la communauté internationale est mobilisée pour s’y opposer. Le gouvernement Sharon lui-même est divisé sur l’opportunité de réaliser ce plan. Cependant le général Ariel Sharon a compris que les États-Unis sont provisoirement en position de faiblesse puisque l’enlisement en Irak les empêche de promener leur guerre ambulante. Il a proposé les services de son armée de l’air pour sous-traiter le bombardement de la principale centrale nucléaire civile iranienne, comme le fit Israël en 1981 en bombardant Osirak, la centrale nucléaire irakienne. Ne disposant pas des bombardiers ayant un rayon d’action suffisant, ni des satellites d’observation nécessaires pour opérer ce raid, le général Sharon est allé négocier l’appui logistique de l’Inde. Il a alors commencé à faire chanter l’administration Bush : laisser-nous éliminer Arafat si vous voulez que nous détruisions pour vous la centrale iranienne.

Six mois après la chute de Bagdad, les véritables objectifs de guerre états-uniens sont en passe d’être atteints. Mais paradoxalement, ils pourraient ne jamais l’être totalement car Washington ne contrôle plus le processus qu’il a enclenché. L’administration Bush avait en effet oublié un paramètre : les peuples n’acceptent pas toujours de se faire manipuler.

 Thierry Meyssan
Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).
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Cette chronique est diffusée chaque lundi à 6h45 sur les ondes de Radio Méditerrannée (88.6 sur la région parisienne).

 

 



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