Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président de la Chambre des Représentants,
Monsieur le Président de la Chambre des Conseillers,
Mesdames et Messieurs les Conseillers de Sa Majesté,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Tout d’abord, je veux devant vous exprimer au peuple marocain et à son souverain, Sa Majesté Mohammed VI, ma profonde gratitude pour l’accueil exceptionnel que m’a réservé le Maroc. C’est la France tout entière qui est honorée et c’est l’amitié entre nos deux pays qui se trouve, une fois encore, célébrée avec éclat.

J’ai gardé dans mon cœur le souvenir précieux de ma visite d’Etat au Maroc en juillet 1995, la première de mon premier mandat. Je me rappelle avec émotion les égards exceptionnels qu’avait eus pour moi Sa Majesté le Roi Hassan II -que Dieu l’ait en Sa Sainte garde-. Aujourd’hui, c’est la même chaleur, la même joie de nous retrouver, la même proximité du cœur et de l’esprit, la même conviction qu’entre nos deux pays, rien ne sera jamais banal ou circonstanciel. Qu’au-delà du temps, au-delà des grands mouvements qui parcourent le monde, il y a l’amitié unique et intangible entre le Maroc et la France.

Un sentiment, une conviction que renforce encore, Mesdames, Messieurs, votre invitation à venir m’adresser à vous qui êtes les élus du peuple marocain. Pour la première fois, un Président de la République française a l’honneur de s’exprimer à votre tribune. A un moment particulier, à l’heure où votre pays, sous la conduite avisée de son souverain, engage une transition politique et sociale sans précédent.

*

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Le Maroc et la France ont une histoire commune. Nous avons été présents sur votre sol, engagés, comme d’autres nations européennes, dans le mouvement d’expansion coloniale. Puis vint la lutte pour l’indépendance, que ce grand et noble Souverain que fut sa Majesté le Roi Mohammed V conduisit avec autant d’intelligence et de dignité que de détermination. Longue et complexe confrontation, au terme de laquelle le Maroc retrouva la maîtrise de son destin, mais sans que l’amertume ou l’esprit de revanche vienne compromettre l’essentiel.

Depuis 1956, nous avons réussi à construire une relation particulière inspirée par le respect mutuel, la volonté de se comprendre et l’esprit de partenariat. Une relation fondée aussi sur l’affection que nous, Français, profondément marqués par ce pays, portons à cette terre magnifique, à ses hommes fiers, à ses femmes courageuses. De cette relation, vos aînés avaient ouvert la voie, en allant sur la terre de France combattre la barbarie et se sacrifier au nom de la liberté. Je veux ici rendre hommage à tous ces anciens combattants, Goumiers, Tirailleurs et Spahis qui ont écrit l’une des pages les plus glorieuses de notre histoire commune.

C’est donc en ami du Maroc, et au nom du peuple français, frère du peuple marocain, que je viens ici vous faire part de ma conviction et apporter le soutien de la France dans la voie que s’est choisie le Maroc.

Votre Assemblée, qui réunit des femmes et des hommes attachés au bien public et dépositaires de la légitimité que leur confère l’élection au suffrage universel est aussi l’expression d’un temps nouveau.

Les élections de septembre 2002 ont apporté, dans la transparence, la preuve que la démocratie se mérite et se gagne par la détermination à surmonter les obstacles qui se dressent sur la voie de la réforme. Je salue la volonté de Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui, s’appuyant sur l’œuvre de son illustre père, Sa Majesté le Roi Hassan II, et sur la Constitution marocaine, a ouvert avec courage une nouvelle page de la longue histoire de votre grand pays.

Cette voie nouvelle est exceptionnelle à plus d’un titre. Elle pose les fondations d’une construction prometteuse, qui ne surprendra que ceux qui ne vous connaissent pas. Votre histoire abonde en temps forts, et riches d’échanges, parfois de confrontations, dans les villes impériales, dans les montagnes de l’Atlas, dans les étendues du Sahara. Toujours, vous avez été exposés aux vents du changement et aux combats politiques. Vous ne découvrez pas l’idée de démocratie. Vous la pratiquez et la réinventez sans cesse, car votre héritage berbère, arabe, andalou, africain, vous donne une culture innée du pluralisme. Elle a marqué votre cheminement, accompagné depuis toujours par de grandes figures. Je pense, bien sûr, au Sultan Mohammed V, mais aussi aux grandes personnalités du mouvement national. Ces figures historiques ont aujourd’hui des héritiers, qui animent votre vie politique avec le souci d’une responsabilité collective tournée vers la paix civile et le dialogue.

Dès la 1ère Constitution qui a suivi l’Indépendance, le monopartisme a été interdit, les libertés fondamentales ont été promues et l’initiative privée a été favorisée. Sachons aujourd’hui rendre hommage au courage et à la clairvoyance qui inspirèrent à Sa Majesté le Roi Hassan II un choix alors si singulier et visionnaire. A cette tradition s’ajoutent, désormais, l’esprit de citoyenneté et une volonté d’avancer ensemble vers la réforme. Je salue votre engagement et le souci de consensus qui a permis une transition sans heurts, dans le respect des idées et des combats de chacun.

J’apporte le soutien de la France à cette évolution, qui traduit votre confiance en vous et en l’avenir. L’expression libre d’une vision nationale commune, appuyée sur une identité forte, est la meilleure réponse qu’un pays puisse apporter aux nécessités de sa transformation intérieure et aux défis d’un monde en mutation.

Je me réjouis qu’en ce début de siècle, quand tant de nations se déchirent, le Maroc offre l’exemple d’un pays aux traditions bien ancrées, façonnées à la fois par l’Islam et l’esprit d’ouverture. D’un pays capable d’affronter, avec la confiance que donne un destin indépendant, les épreuves du renouveau. C’est ainsi, en puisant dans leur histoire et leur génie national, que les peuples peuvent le mieux relever le défi de l’adaptation et de la transition.

Terre de tolérance, monarchie aux racines populaires profondes, nation ancienne éprise de progrès, le Maroc apporte un démenti éclatant à ceux qui considèrent qu’il est des cultures, des peuples, des régions réfractaires à la démocratie. La démocratie ne se décrète pas, elle ne s’importe pas, car elle est une création continue et patiente, fruit d’une volonté partagée de forger une société nouvelle et de la faire vivre dans la justice et le progrès. Elle s’enracine dans la capacité des esprits à accepter et conduire le changement. Elle se nourrit autant de valeurs universelles que du regard particulier que chaque pays porte dans le miroir de son histoire.

Le Maroc le fait sans complexe et se singularise en manifestant deux volontés permanentes : dialoguer avec l’Occident, rechercher la modernité dans la fidélité à ses traditions.

Grâce à la sagesse de ses souverains, à l’excellence de ses élites, le Maroc a établi et maintenu une relation apaisée avec d’autres mondes. Certes, tout ne s’est pas fait sans violence et sans heurts. Mais, au bout du compte, il a substitué aux antagonismes d’hier une entente précieuse qui me permet aujourd’hui de m’exprimer devant vous dans cette langue française que nous partageons.

Cet esprit d’ouverture, cette capacité d’intégrer les apports extérieurs, c’est sans doute dans l’héritage d’Al Andalous qu’il faut en chercher la source. Ce foisonnement comparable à l’éclosion de la Renaissance, transmis par des exilés glorieux, des voyageurs curieux, a développé chez vous ce goût de la controverse théologique, de la recherche mathématique, de l’art de la médecine, qui constitue l’apport du Maroc à la culture et aux valeurs universelles. C’est votre réponse à ceux qui tentent de dresser l’un contre l’autre, en un conflit inexpiable, l’Occident et, des îles de la Sonde au Maghreb, ce vaste espace dépositaire de l’héritage du Prophète. C’est votre réponse à ceux qui tentent de détourner son message fraternel et pacifique en arme de guerre. Ici moins qu’ailleurs, je ne puis croire au conflit des civilisations.

Vous savez concilier votre héritage et les nécessités du monde moderne. Dans un cadre démocratique renouvelé, la société civile doit maintenant apporter son concours à l’expression des aspirations de chacun, à l’émergence des talents de tous. Vous avez engagé un combat déterminé pour promouvoir l’égalité entre hommes et femmes, l’accès au savoir, à la santé, au bien-être. Hier, ici-même à cette tribune, vous avez entendu Sa Majesté Mohammed VI vous présenter avec lucidité et courage une réforme qui constituera une avancée considérable pour la société marocaine. La France ne peut que saluer la sagesse avec laquelle cette réforme a été conçue et est conduite. Pour la première fois de l’histoire de la démocratie marocaine, votre Parlement sera sollicité sur un sujet d’une telle ampleur.

Le travail législatif est source normative de la vie des nations et du statut des citoyens. Le Maroc peut inspirer quiconque cherche à savoir comment, dans une société moderne, faire vivre en harmonie la Religion et l’Etat, la Religion et la " Cité terrestre ". C’est là toute l’essence du rapport entre le Politique, le pouvoir séculier et la religion. Pour la France, attachée de façon indéfectible à la laïcité et qui abrite une population musulmane importante, votre expérience est capitale. Je vous demande en retour de considérer aussi la nôtre. Dans un monde qui s’interroge avec angoisse sur l’irruption du fanatisme religieux, votre savoir-faire sera observé et médité.

Cette quête difficile d’équilibre, qui s’étonnera que vous en soyez les pionniers ? Deux de vos dynasties les plus glorieuses, les Almoravides et les Almohades, sont nées du creuset brûlant du désert et de la prédication. Votre monarchie, symbole de l’unité et de l’intégrité du Royaume, est héritière du Prophète. Il est dans l’ordre des choses que vous apportiez une contribution historique à cette œuvre de modernité essentielle pour l’harmonie et la paix du monde. Soyez audacieux, vous qui êtes un peuple sage. Ne permettez pas au fanatisme et à l’enfermement de brider les consciences et les comportements. Avancez résolument dans la voie de votre liberté.
*
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Sur cette terre marocaine, je pense aussi à l’ensemble du monde arabe, éprouvé dans son âme, dans sa sensibilité la plus profonde, par les drames du conflit israélo-palestinien et par la situation en Irak. Au-delà des souffrances que connaît la région, la France et l’Europe veulent, de toute leur solidarité active, l’accompagner sur le chemin de la paix et de la sécurité, de la liberté et de la prospérité. Le partenariat euro-méditerranéen rapproche nos destinées, approfondit notre coopération, inscrit notre relation privilégiée dans la durée. Il est notre horizon commun, l’avenir des femmes et des hommes de nos pays.

Ce partenariat doit aussi soutenir, par le dialogue, les efforts de consolidation de l’Etat de droit qui se développent au sud de la Méditerranée, de Rabat à Amman. L’espace euro-méditerranéen tout entier trouvera sa pleine signification autour des valeurs de la démocratie et des droits de l’Homme, dans le plein respect et l’épanouissement des traditions et des cultures nationales. Quand la France et l’Union européenne appuient la démarche marocaine d’ouverture politique, ou bien les processus électoraux au Machrek, elles ont aussi à l’esprit l’avenir de toute la région. Mais cet effort ne portera ses fruits que s’il est pleinement assumé par les forces vives des sociétés et si celles-ci trouvent en elles-mêmes la volonté d’exercer leur liberté dans la responsabilité.

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Lorsque le Maroc est frappé, la France souffre avec lui. Le 16 mai 2003, à Casablanca, le terrorisme a tué et blessé des innocents, Marocains, Français, d’autres encore. Aux victimes, à leurs familles et à leurs proches, au peuple marocain tout entier, je tiens aujourd’hui à redire l’émotion et la solidarité de la France. Ce jour là, un crime a été perpétré contre la société marocaine, contre ses traditions, ses valeurs, ses idéaux. Ce jour-là, ce sont l’idée que vous vous faites de vous-même, de votre avenir, et l’exemple que vous donnez au monde qu’on a voulu abattre.

Soumis à une épreuve que d’autres, depuis longtemps -en Europe, en Algérie, votre voisin, ou ailleurs- traversent avec douleur et courage, votre réaction a été admirable. Un immense sursaut national a montré que le Maroc entendait faire front. Vous avez décidé de combattre le terrorisme sans merci, mais sans que le cap démocratique de votre société ne soit modifié, ni les droits de l’Homme oubliés. Vous savez qu’agir autrement serait faire le jeu de l’adversaire. Je partage entièrement votre choix de combattre le terrorisme par une politique implacable de démantèlement de ses réseaux, mais aussi par une action inlassable de proximité sociale, action que vous avez engagée et que la France soutient activement.

Le terrorisme ne doit pas non plus trouver dans un dévoiement religieux venu d’ailleurs les ressorts de sa sinistre expression. Sa Majesté le Roi Mohammed VI a rappelé que votre marche vers la démocratie libérale, appuyée sur votre identité religieuse propre, sera votre meilleure défense contre les assauts de ces ennemis fanatiques et aveugles. Je vous dis ma confiance dans l’aboutissement de ce combat, qui n’est pas seulement le vôtre, mais celui de tous.

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Depuis le début de votre législature, vous avez déjà accompli un travail considérable. Vous avez voté des lois fondatrices, élargissant le travail de vos prédécesseurs, dont celui de M. Youssoufi, artisan en son temps d’une alternance réussie, première étape de la réforme politique. Mais les défis de votre société sont immenses.

Une jeunesse nombreuse et impatiente frappe aux portes de la vie active. Elle ne demande qu’à apporter sa part à la transformation du pays, déjà bien engagée. La mise en œuvre courageuse de la Charte de l’Education, l’action en profondeur dans le secteur de la formation professionnelle, vous permettront de réussir le passage vers une économie à forte valeur ajoutée, en libérant les énergies et en exprimant ce potentiel singulier qui vous a permis d’édifier, à travers les siècles, votre fabuleux patrimoine. Le Gouvernement, dirigé par M. Driss Jettou, s’attèle avec autorité et compétence à cette tâche exaltante et difficile.

Réussir l’arrimage à l’Europe, option que vous avez prise en toute responsabilité, corriger les disparités sociales, mettre à niveau les infrastructures, sont autant de chantiers qui exigent courage, détermination et esprit de sacrifice. Vous avez choisi le bon cap sur cette route longue et semée d’embûches qui vous mènera vers l’objectif du développement durable. L’accord d’association conclu avec l’Union européenne constitue, à cet égard, une chance pour votre pays.

La France et l’Europe veulent vous accompagner sur cette route. Face aux défis et aux contraintes, sachez que vous n’êtes pas seuls. Vous faites partie, avec nous, au carrefour de l’Afrique et de l’Europe, de la Méditerranée et de l’Atlantique, de cette communauté des nations modernes éprises de paix et de liberté. Nous verrons ensemble se lever une aube nouvelle dans cet « Occident du monde » où vient se reposer le soleil.

Mesdames, Messieurs, je vous remercie.

Source : présidence de la République française