Le rapport intérimaire du Groupe d’inspection en Irak a été présenté par David Kay devant une commission du Congrès des États-Unis. Cette audition s’est déroulée à huis-clos. Cependant, la CIA en a publié la retranscription, sachant qu’elle ne resterait pas longtemps secrète. La mission n’a pas trouvé d’armes de destruction massive en Irak. Toutefois, les inspections de la Coalition ont mis en évidence que le vaste système de recherche en armement mis en place par Saddam Hussein pouvait être rapidement reconstitué et réactivé. En d’autres termes, on n’a pas trouvé d’armes nucléaires, biologiques ou bactériologiques en Irak, mais cela ne prouve pas qu’il n’y en ait pas, et à défaut, on a montré que le régime n’avait pas abandonné le projet de pouvoir s’en doter dans le futur lointain.
Ces conclusions ont suscité des commentaires absolument contradictoires au Royaume-Uni et aux États-Unis. À Londres, on considère que Tony Blair a eu tort d’interrompre les inspections de l’ONU et de livrer une guerre préventive, puisqu’il n’y avait pas de danger imminent. À Washington, on affirme sans rire que l’absence d’armes fournit la preuve de la menace et donc que George W. Bush a eu raison d’entrer en guerre. En effet, certains font remarquer que si Saddam Hussein s’est comporté avec une telle arrogance, c’est qu’il était mégalomane au point de croire lui-même - et de faire croire aux autres - qu’il disposait de ces armes. Et s’il était fou à ce point, il représentait un danger pour le reste du monde. D’autres soulignent que si David Kay et ses 1400 inspecteurs n’ont rien trouvé, c’est que le tyran de Bagdad était encore plus vicieux qu’on ne le pensait et les a particulièrement bien cachées. D’autres encore, assurent que si on ne les a pas trouvées, c’est que Saddam Hussein les a déménagées en Syrie et qu’il est urgent d’y transporter la guerre.
Contre toute évidence, le président Bush en personne a déclaré que le rapport Kay lui donnait raison.
Il est de bon ton, aujourd’hui en Europe, de se moquer des propos illogiques, incohérents du président de la plus grande puissance du monde. Tous les grands quotidiens se sont appliqués à récapituler les déclarations des officiels états-uniens avant la guerre et à les comparer à la réalité telle qu’elle apparaît aujourd’hui. Force est de constater que George W. Bush a menti devant l’Assemblée générale de l’ONU et Colin Powell devant le Conseil de sécurité, qu’ensemble ils ont avancé des accusations mensongères pour donner une apparence de droit à leur agression contre un autre État membre de l’ONU. Pourtant rares sont les commentateurs qui vont au bout du constat : l’administration Bush ment avec constance et ment à tout le monde. Dans de telles conditions, il n’y a plus de possibilité de débattre avec les diplomates états-uniens au sein des organisations intergouvernementales, et il n’y a plus de possibilité d’organiser un débat démocratique à l’intérieur des États-Unis. Il n’y a plus que de la propagande.
Avançons dans l’analyse. Les mensonges de l’administration Bush n’ont pas été uniquement énoncés par elle et par ses relais étrangers, Tony Blair au Royaume-Uni, José-Maria Aznar en Espagne, John Howard en Australie. Ils ont été relayés avec complaisance par la presse française qui les dénonce aujourd’hui. Souvenez-vous de la manière dont vos journaux traitaient ce problème en début d’année. Mêmes ceux qui étaient opposés à la guerre affirmaient que l’Irak détenait ces armes. Le débat portait uniquement sur la question de savoir si la guerre était une réponse adaptée, ou s’il y avait d’autres moyens de procéder. Pourtant, le gouvernement irakien affirmait avoir détruit ces armes depuis une décennie et le patron des inspecteurs de l’ONU, Hans Blix confirmait que si l’Irak disposait d’armes de destruction massive, elles étaient résiduelles et ne représentaient pas de menace sérieuse et imminente. Les rapports d’Hans Blix sont aujourd’hui recoupés par le rapport intérimaire de David Kay. Il n’y a aucune information nouvelle. À cette époque, la presse française a donc préféré croire l’administration Bush et relayer ses accusations, plutôt que d’accorder du crédit aux inspecteurs de l’ONU, mandatés par la communauté internationale. Ce faisant, la presse française s’est comportée à l’instar de la presse états-unienne et a représenté une exception en Europe. Chez nos voisins, de grands journaux comme El Pais à Madrid ou le Guardian à Londres ont dénoncé en permanence la supercherie de leurs gouvernements. Pendant ce temps à Paris, les quotidiens marquaient leur distance vis-à-vis des initiatives du président Chirac et laissaient entendre que son comportement, sans être infondé, n’était pas très rationnel ; qu’il succombait au vieux penchant anti-américain des gaullistes, etc. Ces choix éditoriaux ont profondément influencé les opinions publiques : c’est par millions que les Espagnols, les Italiens et les Britanniques ont manifesté contre la guerre des Bush, tandis que seuls quelques dizaines de milliers de Français sont descendus dans la rue pour défendre la paix. Aujourd’hui ces journaux retournent leur veste, sans présenter d’excuses à leurs lecteurs, simplement en comptant sur leur absence de mémoire.
D’un certain point de vue, le revirement de la presse française est rassurant. Il montre qu’elle peut mentir à ses lecteurs mais que, à la différence de la presse états-unienne, elle ne peut leur tenir des propos incohérents. Si le débat démocratique est mort aux États-Unis, il est encore vivace en France. D’un autre point de vue, l’aveuglement de la presse française n’est pas grand-chose au regard du militantisme pro-Bush de certains hommes politiques et intellectuels européens. Souvenez-vous les déclarations enflammées d’Alain Madelin, Pierre Lellouche, Bernard Kouchner, ou celles de Romain Goupil, Pascal Bruckner et André Glucksman, souvenez-vous des éditoriaux du Monde et de Libération.
Aussi, pour retomber sur leurs pattes, les officiels états-uniens et derrière eux leur cohorte de supporters systématiques, évoquent a posteriori une nouvelle bonne raison d’avoir bombardé l’Irak. C’était pour renverser le tyran, un despote si terrible qu’il gaza son propre peuple à Halabja. Un dictateur capable d’un tel crime contre l’humanité, est capable de tout.
Seulement voilà, ce n’est pas ce qui s’est passé à Halabja. Pendant la guerre qui opposa l’Irak soutenu par les États-Unis, la France et quelques autres, à l’Iran de l’ayatollah Khomeyni, une terrible bataille eut lieu non loin d’Halabja. Les deux armées utilisèrent des gaz de combat, comme les armées françaises et allemandes en firent usage à Verdun. Mais le vent déplaça le nuage toxique du champ de bataille vers la ville d’Halabja, tuant la population civile. Ces faits ont été attestés par une mission d’enquête de l’École de guerre de l’armée états-unienne. À l’époque les experts US ont établi que le gaz d’Halabja ne provenait pas de l’arsenal fourni par les Occidentaux à l’Irak, mais était de fabrication iranienne. Ce point a été contesté par les Iraniens qui accusent les Occidentaux de chercher ainsi à se blanchir de leurs responsabilités. En effet, les gaz utilisés par l’Irak étaient fabriqués par une firme états-unienne représentée à l’époque par Donald Rumsfeld. Or, depuis la Première Guerre mondiale, ces gaz sont prohibés par les Conventions de Genève. Leur usage et les dégâts collatéraux qu’ils occasionnent sont des crimes de guerre.
Cette version des faits était encore admise par les États-Unis en début d’année. Ils avaient alors lancé une campagne d’emails et de tracts pour inciter les officiers irakiens à déserter. Dans ces documents, ils leur promettaient de ne pas les poursuivre pour ce crime de guerre, s’ils abandonnaient Saddam Hussein.
Alors existe-t-il maintenant un argument décent pour justifier après coup le tir de milliers de missiles sur l’Irak et le carnage qu’ils ont provoqué ? Je n’en connais aucun et je m’interroge sur la responsabilité morale de ceux qui ont soutenu ce crime. Libération et Le Monde nous feront-ils une nouvelle fois le coup de la menace imminente à propos de la Syrie ou de l’Iran ? Messieurs Madelin, Lellouche, Kouchner et compagnie présenteront-ils leurs excuses aux milliers de familles irakiennes endeuillées avant de venir nous exhorter à nouveau à poursuivre la croisade américaine au Proche-Orient ?
Cette chronique est diffusée chaque lundi, à 6h45, sur les ondes de Radio Méditerrannée (88.6 en région parisienne).