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Numéro 7
La théorie du « clash des civilisations » et son antidote, la laïcité
par Thierry Meyssan*

Comment 260 millions d’États-uniens peuvent-ils espérer dominer 6 milliards d’être humains ? Réponse : en divisant pour régner, en séparant l’humanité en civilisations antagonistes. C’est ce que Samuel Huntington et le Conseil de sécurité nationale des États-Unis se sont appliqués à développer au Rwanda, puis en Yougoslavie. Leur théorie du « clash des civilisations » est la version contemporaine du racialisme nazi. Elle est en train de contaminer l’ensemble de la planète. Mais il existe un moyen simple de la neutraliser : la laïcité, que les stratèges de la guerre des civilisation s’attèlent à détruire.



3 novembre 2003

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La France n’est pas seulement opposée à la politique belliqueuse de l’administration Bush, dite de « clash des civilisations ». Elle est aussi porteuse d’un modèle alternatif d’organisation sociale interne et de politique internationale : la laïcité. C’est pourquoi, à Washington, le Conseil de sécurité nationale considère désormais comme prioritaire d’isoler la France du jeu diplomatique international et de détruire l’organisation laïque de ses institutions.

Qu’est-ce que la stratégie de « guerre des civilisations » ?

Samuel Huntington, a popularisé l’expression « clash des civilisations » dans un article de la revue Foreign Affairs, en 1993, puis dans un livre homonyme, aimablement sous-titré La refonte de l’ordre du monde. Huntington est à la fois un adepte de l’orientaliste Bernard Lewis et du philosophe Leo Strauss, un ancien collaborateur d’Henry Kissinger et de Zbigniew Brzezinski.

Huntington était initialement un spécialiste des affaires militaires. Il a rédigé, en 1957, un ouvrage surprenant : Le soldat et l’État. Il y a affirmé que les militaires sont par essence différents des civils au point, qu’au cours des derniers siècles, ils ont formé une caste à part. Il n’y aurait donc plus d’armée populaire, car l’esprit militaire serait définitivement séparé de l’esprit civil. Huntington a décrit la société de ses rêves : le pouvoir politique serait détenu non par des personnalités élues par un peuple ignorant, mais par les multinationales qui ont fait la preuve de leur efficacité. Cependant, le libre-marché ne pouvant résoudre tous les problèmes, le gouvernement des multinationales devrait donc s’en remettre à la caste militaire aussi bien pour sa défense que pour conquérir de nouveaux marchés. Lors de sa publication, cette théorie fut qualifiée de « fascisme moderne » par les intellectuels états-uniens, mais ils ne la crurent pas dangereuse car ils pensaient impossible de développer une économie libérale dans une dictature militaire.
Par la suite, Huntington et ses amis firent la démonstration de la faisabilité de leurs thèses. Au Chili, puis en Argentine, ils conseillèrent les juntes de Pinochet et de Videla.

Ultérieurement, Huntington travailla au Conseil de sécurité nationale des États-Unis. Il imagina d’actualiser une stratégie classique de gouvernement impérial. Comment 260 millions d’États-uniens peuvent-ils espérer dominer 6 milliards d’être humains ? Réponse : en divisant pour régner. La théorie de division de l’humanité en races ayant fait long feu, il fallait trouver autre chose. Ce fut la division en civilisations. Dans le monde global dans lequel nous vivons, il n’existe plus qu’une seule civilisation, si l’on met de côté quelques tribus isolées. On peut cependant distinguer de grands ensembles culturels, ethniques et religieux, bien qu’ils soient intimement imbriqués. Par exemple, dans la culture méditerranéenne, on peut distinguer des apports égyptiens, grecs, romains, juifs, chrétiens, musulmans, etc., bien qu’ils soient tous mélangés. Reste à démontrer que l’on peut séparer les éléments de ce mélange. C’est ce que Samuel Huntington et ses amis se sont appliqués à vérifier au Rwanda et en Yougoslavie.

Autrefois, on appelait « balkanisation » une situation d’imbrication inextricable d’ethnies diverses. Depuis l’expérimentation en Yougoslavie, le terme « balkanisation » désigne au contraire l’impossibilité de faire vivre ensemble des populations différentes, sauf à fragmenter leur pays.

Samuel Huntington proposa donc de séparer dans la civilisation humaine des blocs humains distincts sur une base religieuse. La première division vise à séparer les juifs et les chrétiens d’un côté, les musulmans de l’autre. L’alliance entre juifs et chrétiens peut sembler difficile à première vue, compte-tenu de leur histoire conflictuelle, mais elle est indispensable au projet impérial états-unien, vu que la population des États-Unis est principalement chrétienne et juive.

Vulgarisation de la version contemporaine du racialisme nazi

Une fois son plan débattu au sein du Conseil de sécurité nationale, Huntington vulgarisa sa pensée auprès du grand public. Toutefois, dans ses ouvrages, il modifia le début de son raisonnement. Il ne s’agit plus de dire que le clash des civilisations doit être fabriqué pour faciliter la domination impériale des États-Unis sur le reste du monde, mais de prétendre qu’elle est inévitable et que les États-Unis doivent donc, à contre-cœur, se lancer dans la bataille.

A n’en pas douter, la théorie du « clash des civilisations » est la version contemporaine du racialisme nazi. Elle est en train de contaminer l’ensemble de la planète. Ainsi, chaque fois que nous nous exprimons en faisant comme si tous les juifs étaient identiques, tous les chrétiens aussi, et tous les musulmans également, et chaque fois que nous insinuons que ces groupes sont antagonistes, nous tombons dans le piège. C’est particulièrement évident quand on débat du conflit en Palestine/Israël. Il est stupide de rendre responsable les juifs en général des crimes du gouvernement Sharon, ou de prétendre que les musulmans sont tous des terroristes potentiels. À un degré moindre, l’idéologie du « clash des civilisations » nous conduit parfois à une confusion mentale qui place sur le même plan des groupes de nature différente, pourvu que cela permette de créer du conflit. Ainsi, on opposera les juifs qui sont un ensemble de croyants, aux arabes, qui sont un groupe linguistique. Ou encore, on opposera les islamistes, qui sont un groupe religieux, aux Israéliens, qui sont une nationalité.

La destruction de l’antidote au poison : la laïcité

Il existe en effet un moyen simple de neutraliser le « clash des civilisations » : la laïcité. Les stratèges du Conseil de sécurité nationale ont rapidement identifié l’antidote à leur poison. Ce concept, qui est né en France à la suite d’abominables guerres de religions, consiste à séparer les convictions individuelles de la vie politique. Il a été constitutionnellement adopté par plusieurs pays qui avaient eux aussi connu par le passé de terribles guerres de religion, notamment l’Inde et le Mexique.

Le Conseil de sécurité nationale des États-Unis a d’abord veillé à détruire la seule véritable république laïque à population musulmane installée sur le sol européen : la Bosnie-Herzégovine. Il a veillé à éliminer physiquement les leaders musulmans laïcs et à les remplacer par un ancien collaborateur nazi, Alija Itzetbegovic. Celui-ci a accepté de prendre pour conseiller un expert inconnu à l’époque, Richard Perle (qui deviendra par la suite conseiller de Netanyahu à Tel Aviv, puis de Rumsfeld à Washington).

Puis, le Conseil national de sécurité a, par le biais de parlementaires, institué une Commission nationale de la liberté religieuse à l’étranger. Elle a été dirigée par Elliot Abrams (ce dernier est aujourd’hui conseiller spécial de la Maison-Blanche pour le Proche-Orient). Cette commission a publié divers rapports dans lesquels elle accuse la France laïque de persécuter les religions minoritaires, notamment la Scientologie et les Témoins de Jéhovah. Intervenant au sein d’institutions internationales, comme la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), les collaborateurs d’Elliot Abrams ont exigé que la France renonce à la laïcité.

Ils ont récemment trouvé un moyen sûr de faire plier la France. S’appuyant sur les réseaux de la Grande Loge Unie d’Angleterre, ils ont réussi à glisser un article original dans le projet de Constitution européenne. Selon cet article, n° 51, les représentants religieux et maçonniques disposeront de pouvoirs politiques consultatifs auprès du futur gouvernement européen. Ce traité constitutionnel, s’il était adopté, aurait une force supérieure à la Constitution française. Il mettrait donc fin à la laïcité et ouvrirait la voie au clash des civilisations en Europe.

 Thierry Meyssan
Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).
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