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Tribunes et décryptages - 11 décembre 2003
Travail forcé : Bernard Kouchner défend Total en Birmanie

Décryptage

Depuis août 2002, la compagnie pétrolière Total (anciennement Total-Fina-Elf) est l’objet d’une plainte, pour usage du travail forcé en Birmanie, déposée en France par des associations de défenseurs des Droits de l’homme. La société, qui nie toute implication dans cette forme d’esclavage, a demandé à l’ancien ministre français de la Santé et administrateur de l’ONU au Kosovo, Bernard Kouchner, de rédiger un rapport sur la question. Mis en cause sur ce sujet dans un article du journal Libération, Bernard Kouchner répond partiellement aux accusations dans une tribune et reprend les conclusions de son rapport. Selon lui, Total n’a jamais utilisé sciemment de travailleurs forcés et s’il est arrivé que la junte au pouvoir en Birmanie en use sur des sites exploités par Total, la compagnie pétrolière française a dédommagé ces travailleurs. Il ne faut donc pas se tromper de cibles. C’est à la junte militaire qu’il faut s’attaquer, sans pour autant engager de boycott. Ces conclusions passent sous silence les accusations de blanchiment d’argent du trafic d’héroïne qui pèsent sur l’entreprise et entrent en contradiction avec la préface du livre Dossier noir : Birmanie où M. Kouchner appelait à des sanctions économiques. L’ancien ministre conclue consensuellement sa tribune en demandant la libération d’Aung San Suu Kyi, mais oublie de déclarer que la Prix Nobel de la paix a déclaré en 1996 que Total « est devenue le plus fort soutien du système militaire birman ».

Autre femme a avoir reçu le Prix Nobel de la paix, Shirin Ebadi voit une partie de son discours prononcé hier à Oslo lors de la réception de sa récompense reproduit par The Independant. Elle y affirme que ce n’est pas l’islam mais le modèle de société patriarcale qui bloque le développement de la démocratie, de l’égalité entre hommes et femmes et des Droits de l’homme dans le monde musulman. Il n’existe donc pas d’impossibilité à voir se développer une démocratie dans le monde musulman. Dans une partie non reprise par The Independant, l’avocate s’en était également prise aux États-Unis et avait dénoncé leur politique dans la région.
La clôture de la saison des Nobel, conduit le général Andrew J. Goodpaster à revenir sur le discours prononcé, il y a 50 ans, par le général Marshall lors de la remise de son Prix Nobel de la paix. Dans le New York Times, il affirme que la vision du monde développé par l’auteur du fameux plan éponyme de reconstruction de l’Europe doit guider la reconstruction de l’Afghanistan et de l’Irak et que l’occupation doit laisser la place à la collaboration. Derrière la reprise du mythe de la générosité désintéressée du plan Marshall, le général Goodpaster propose en réalité la mise en place d’une pseudo souveraineté dans les deux pays confiée à des hommes sûrs et avec une économie largement ouverte aux entreprises états-uniennes, comme l’avait fait le général Marshall en Europe.

L’ancien ministre des Affaires étrangères israélien, Shlomo Ben-Ami, revient dans un entretien accordée au Figaro au sujet des accords de Genève qu’il condamne. Il soutient, sans la nommer, la proposition russe de relance de la « Feuille de route » par le Conseil de sécurité et estime que les négociations menées à Genève accordent trop de concessions aux Palestiniens malgré l’abandon implicite du droit au retour. Quoi qu’il en soit, selon lui, les Palestiniens ne sont pas vraiment engagés dans le processus de paix et vont utiliser le document pour obtenir plus. Implicitement, il tente de valider la thèse d’Ehud Barak selon laquelle il n’y a pas de partenaires avec qui Israël peut faire la paix.

Andrew Apostolou et Zeyno Baran affirment dans le Washington Times qu’un nouveau front de la guerre au terrorisme s’est ouvert en Turquie. Ils développent l’idée originale que ce pays et le Royaume-Uni n’ont pas été frappés pour des raisons liées à la guerre en Irak mais pour leur rôle dans le démantèlement du Califat après la Première Guerre mondiale. Ils estiment que la Turquie peut vaincre les terroristes mais qu’il faut l’empêcher d’appliquer à nouveau les méthodes employées lors de la répression des Kurdes. Ils demandent donc aux États-Unis et à l’Union européenne d’aider Ankara pour mieux la surveiller.

Réseau Voltaire




11 décembre 2003

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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Total en Birmanie : une lettre de Bernard Kouchner »

Auteur Bernard Kouchner

Médecin gastro-entérologue, Bernard Kouchner est ancien administrateur de l’ONU au Kosovo (1999-2001) et ancien secrétaire d’État, puis ministre de la Santé dans les gouvernements Rocard, Cresson et Bérégovoy (1988-1993), puis dans celui de Lionel Jospin (1997-1999). Fondateur de Médecin du Monde, Il a mené campagne dans les institutions internationales pour la reconnaissance du droit d’ingérence, notion au nom de laquelle il a préconisé l’attaque de l’Irak par les États-Unis.

Source Libération (France)
Référence

« Total en Birmanie : une lettre de Bernard Kouchner », par Bernard Kouchner, Libération, 11 décembre 2003. Cette tribune est une réponse à un article de Libération mettant en cause son rapport dans lequel il affirme que Total n’a jamais bénéficié du travail forcé en Birmanie.

Résumé

Je n’ai accepté la mission proposée par Total dans le cadre de mes activités de consultants internationales qu’après m’être rendu dans le pays et je reste convaincu de la nature odieuse du régime. Je suis convaincu que l’armée birmane a utilisé le travail forcé dans la zone du pipeline, là où travaillait Total mais quand la compagnie l’a constaté, elle a fait cesser ces pratiques et a indemnisé les Birmans qui en avait subi les effets.
L’armée continue ces pratiques et il faut les dénoncer mais je ne pense pas que Total ait utilisé ces méthodes et ait utilisé des travailleurs forcés. Il aurait fallu beaucoup de stupidité, de perversion et de laxisme de la part d’une compagnie internationale (et française) pour utiliser une main d’œuvre asservie là où, pour quelques dollars par mois, on peut embaucher tous les ouvriers nécessaires et améliorer leurs conditions de vie. En fait, certains témoins, principalement des réfugiés, ont confondu la zone où travaillait Total avec celle du chemin de fer construit à la même époque. Aucun témoin n’a pris contact avec moi au sujet du travail forcé, s’ils existent, je les recevrai volontiers.
En s’élevant contre Total, on se trompe de débat et si Total quittait la Birmanie, une autre compagnie, moins soucieuse des Droits de l’homme, prendrait sa place et le boycott finirait par frapper les plus pauvres. Je me suis battu pour les Droits de l’homme toute ma vie et je continue mais il ne faut pas se tromper de cibles. Il faut agir ensemble pour la libération de Aung San Suu Kyi et pour la démocratie en Birmanie.


« L’Islam ne justifie pas les inégalités »

Auteur Shirin Ebadi

Avocate féministe et militante des Droits de l’homme iranienne, Shirin Ebadi a reçu le Prix Nobel de la paix en 2003.

Source The Independent (Royaume-Uni)
Référence

« Islam does not justify inequality », par Shirin Ebadi, The Independant, 11 décembre 2003. Ce texte est tiré du discours prononcé le 10 décembre lors de la remise du Prix Nobel de la paix 2003 à Oslo.

Résumé

Les femmes constituent la moitié de la population de chaque pays et empêcher les femmes de participer aux activités politiques, économiques et sociales d’un pays équivaut à priver une population de la moitié de ses ressources. La structure patriarcale ne peut plus continuer.
Certains musulmans justifient les régimes despotiques en affirmant que la démocratie et les Droits de l’homme ne sont pas compatibles avec la structure de l’Islam mais, en Iran, la population a pris conscience de ses droits et veut participer aux affaires publiques. La discrimination vis-à-vis des femmes dans les États islamiques tire ses racines de la culture patriarcale qui refuse également la démocratie, pas de l’Islam.
Le Prix Nobel de la paix qui m’est donné aujourd’hui est un espoir pour les Iraniens et les citoyens des pays musulmans qui veulent établir la démocratie dans leur pays.


« Le monde de George Marshall et le notre »

Auteur Andrew J. Goodpaster

Le Général Andrew J. Goodpaster est président émérite de la George C. Marshall Foundation et membre de l’Eisenhower Institute. Il a été Commandant suprême des forces de l’OTAN (1969-1974).

Source New York Times (États-Unis)
Référence

« George Marshall’s World, and Ours », par Andrew J. Goodpaster, New York Times, 11 décembre 2003.

Résumé

En raison d’une maladie qui l’empêchait de la faire lui même, j’avais dû aider à la rédaction du discours du général Marshall pour la remise de son Prix Nobel de la paix en 1953, il y a 50 ans aujourd’hui, qui lui avait été décerné pour son rôle dans la reconstruction de l’Europe. Dans ce discours il livrait sa vision de la nation et du monde dont nous devons nous inspirer dans nos efforts en Irak et en Afghanistan.
Marshall savait que la force militaire avait été essentielle pour gagner la Seconde Guerre mondiale mais il savait également qu’elle n’était pas suffisante pour garantir la paix, la sécurité, la prospérité économique et la démocratie. Mais le vrai génie du plan Marshall fut de rendre l’espoir et la dignité aux Européens. Le plan rassembla les Européens et ce sont ces derniers qui devaient dire aux États-Unis ce dont ils avaient besoin, pas l’inverse.
En Afghanistan et en Irak, les dirigeants états-uniens doivent passer de l’occupation à la collaboration et faire davantage participer la population. Il faut que le président George W. Bush convainque les États-uniens de reconstruire l’Irak, qu’il implique plus l’ONU et qu’il suive les principe de Marshall.


« Le plan de Genève se noie dans les détails »

Auteur Shlomo Ben-Ami

Shlomo Ben-Ami a été ministre des Affaires étrangères travailliste dans le gouvernement d’Ehud Barak. Il a participé aux négociations de Camp David en 2000 et dirigeait l’équipe de négociation israélienne à Taba.

Source Le Figaro (France)
Référence

« Le plan de Genève se noie dans les détails », par Shlomo Ben-Ami, Le Figaro, 11 décembre 2003. Ce texte est tirée d’une interview.

Résumé

L’initiative de Genève a des aspects positifs car elle re-mobilise la population contre la politique d’Ariel Sharon et je souscris totalement à ce qu’il demande concernant un engagement de la communauté internationale. Toutefois, je continue de penser qu’il faut s’appuyer sur la « feuille de route », qui doit être soutenue par le Conseil de sécurité, et sur les « paramètres de Clinton » négociés en 2000.
L’Accord de Genève va trop loin sur les questions de délimitation des frontières et des réfugiés et se noie dans les détails. Cette succession de détails entraîne une multitude d’oppositions dans la société israélienne et n’est pas propice à une mobilisation en sa faveur. Ce plan ne peut pas fonctionner pourtant s’il ne parvient pas à créer une plate-forme politique solide. Le plan de Genève ne peut pas fonctionner sans l’aval du parti travailliste et son caractère trop équivoque sur la question du " droit au retour " ne lui permet pas d’espérer un jour bénéficier de ce soutien.
Quoi qu’il en soit, si cette initiative fait naître le débat en Israël, je doute qu’il en aille de même chez les Palestiniens. Ce texte va plus loin que les paramètres de Clinton et cède énormément face aux exigences palestiniennes mais les Palestiniens n’ont, encore une fois, pas négocié pour arriver à la paix mais négocier pour se servir de ce qu’ils ont obtenu comme d’un tremplin pour obtenir plus. Comme ils l’ont fait en 2000.
Je ne suis pas un ami d’Ariel Sharon mais s’il commence à démanteler des colonies, comme il le laisse parfois penser, ce serait un vrai pas vers une solution . Toutefois, rien n’est encore fait et je n’ai pas confiance dans le Likoud car c’est lui qui a favorisé les implantations.


« Un nouveau front dans la guerre »

Auteurs Zeyno Baran, Andrew Apostolou

Ancienne membre du Center for Strategic and International Studies et États-unienne d’origine turque, Zeyno Baran est directrice du programme sur la sécurité internationale et l’énergie du Nixon Center.


Andrew Apostolou est directeur de recherche à la Foundation for the Defense of Democracies.

Source Washington Times (États-Unis)
Référence

« A new front in the war », par Zeyno Baran et Andrew Apostolou, Washington Times, 11 décembre 2003.

Résumé

Les attentats d’Istanbul ont ouvert un nouveau front dans la guerre au terrorisme. Ces attaques ont porté un coup à la fragile économie du pays et aux réformes politiques entreprises et on peut s’attendre à ce que d’autres attaques aient lieu. Nous avons besoin d’une stratégie de soutien à la Turquie de la part des États-Unis et de l’Union européenne pour éviter que la guerre au terrorisme ne se fasse au détriment des orientations pro-occidentales du pays.
Ces attaques sont sans nulles doute l’œuvre d’Al Qaïda qui s’en est pris à des synagogues en raison de son antisémitisme et à des Britanniques pour leur participation supposée dans la division du monde musulman après la Première Guerre mondiale et son abandon des musulmans au Cachemire, mais sans doute pas pour ses actions en Irak. De même la Turquie est haïe car elle est née des ruines du Califat que veulent restaurer les radicaux islamiques Avec ses origines islamiques, la parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie est toutefois en bonne place pour affronter les terroristes car comme l’a dit Paul Wolfowitz, seuls les musulmans modérés peuvent gagner la guerre contre les extrémistes.
Toutefois, la Turquie doit vaincre Al Qaïda sans endommager sa démocratie et mettre en péril ses chances d’adhérer à l’Union européenne. Il ne faut pas que la réponse aux attaques atteigne le degré de violence de la réponse au terrorisme kurde sans quoi la Turquie perdra toute chance d’entrer dans l’Union européenne. Il faut donc encadrer la réponse turque au terrorisme grâce à une aide économique de l’Union européenne et une assistance technique et organisationnelle des États-Unis.


 



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