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Tribunes et décryptages - 31 août 2005
Beslan, Londres : les différents visages médiatiques du terrorisme

Décryptage

En Russie, on s’apprête à commémorer l’anniversaire de la prise d’otage de Beslan dont l’issue dramatique a traumatisé le pays. Cette commémoration se prépare alors que la Russie débat de la valorisation de l’organisateur du massacre, Chamil Bassaïev, par les Anglo-saxons. La controverse se cristallise sur une interview accordée au journaliste pro-séparatiste Andreï Babitsky sur la chaîne états-unienne ABC. Ce dernier se défend dans l’édition russe de Newsweek. Il explique comment il a pu parvenir à Bassaïev en rencontrant différents groupes séparatistes et prétend que c’est en leur donnant la parole et en débattant avec eux qu’on délégitime le mieux les terroristes. Cette conception de la lutte anti-terroriste doit avoir les faveurs d’ABC qui a diffusé l’interview, mais cette logique ne semble s’appliquer qu’aux adversaires de la Russie.
Le site internet du Kavkaz Center publie un texte de Chamil Bassaïev, en personne. Ce dernier raconte que l’opération à Beslan a été rendue possible grâce à l’utilisation d’un agent triple qui a manipulé les troupes russes. Il se félicite du succès de l’action (qui rappelons le a fait des centaines de morts, pour la plupart des enfants) et invite au respect de la mémoire des martyrs de Beslan, c’est à dire de ses hommes. Tout au long de son texte, il sous-entend que ce sont les forces russes qui ont entraîné le massacre, thèse largement admises dans la presse occidentale et véhiculée par les gouvernements pro-séparatistes, tel celui de la Lituanie qui avait fait demander à l’Union européenne des explications à Poutine, ou les personnalités anti-russe, comme le Français André Glucksman.
Le dirigeant de l’Institut des Peuples de Russie, Kim Tsagolov, dénonce ce point de vue dans Gazeta. Non seulement il fustige la complaisance occidentale vis-à-vis de Bassaïev, mais il affirme que le chef terroriste ne pourrait pas tenir sans appuis étrangers. Il prétend que contrairement à ce que beaucoup de médias internationaux affirment, les Russes ne sont pas considérés comme des ennemis honnis dans le Caucase même s’il reconnaît qu’ils ont commis des erreurs dans cette région.

Ce dernier point de vue illustre bien celui généralement admis en Russie mais il a peu de chance d’être entendu dans les médias occidentaux. Les terroristes tchétchènes jouissent en effet d’une grande audience et les appels à la lutte contre le terrorisme global les incluent rarement parmi les entités qu’il faudrait combattre. Dans la presse mainstream occidentale, « le » terroriste est un « jihadiste », souvent arabe, luttant contre l’Occident par haine de ce dernier et voulant imposer un califat mondial. Les séparatistes tchétchènes n’entrent pas dans le modèle.

Les attentats de Londres ont fournit une occasion supplémentaire de fustiger cette figure du terroriste et d’agiter une fois de plus le spectre de l’ennemi intérieur musulman. Dans une tribune publiée par le New York Sun, The Australian, et le Jerusalem Post, Daniel Pipes se délecte de cette vague de racisme. L’administrateur de l’U.S. Institute of Peace donne des bons points aux hommes politiques qui ont été le plus loin dans les propos racistes et dans l’encouragement aux politiques d’expulsion de populations musulmanes. Il invite même les États-Unis à s’en inspirer, preuve qu’après avoir lancé le mouvement du « choc des civilisations », Washington a été rattrapé par certains de ses disciples.
Toutefois, officiellement, personne n’assume être favorable au « choc des civilisations » et chacun prétend vouloir l’éviter. L’administration Bush qui a axé toute sa stratégie autour du projet de Samuel Huntington se défend de l’encourager. Les partisans de ce concept stratégique se cachent derrière des justifications plus politiquement correctes. Ainsi, ils parlent plutôt d’une « guerre des idées » entre la démocratie et le « jihad » ou d’une guerre civile au sein de l’islam entre un courant démocratique et un courant islamiste, l’Occident étant bien entendu du côté des premiers et leur venant en aide. Cette présentation des choses est parfaitement illustrée par la tribune de Bassam Tibi dans l’International Herald Tribune. Ce professeur d’origine syrienne est un spécialiste de l’islam salué dans les milieux néo-conservateurs. Il affirme qu’il faut organiser une guerre des idées contre le « jihadisme », qu’il présente comme une branche conquérante au sein de l’islam.
Cette logique est également partagée par Frank J. Gaffney Jr. dans le Washington Times. Le coordinateur des faucons se positionne lui aussi dans la « guerre des idées » contre « l’idéologie du mal » ; un terme auquel il préfère celui, tellement plus évocateur, d’ « islamofascisme ». Il estime que la principale difficulté que rencontrera le gouvernement Blair dans cette lutte sera de différencier les musulmans des islamistes. Reprenant les analyses de Daniel Pipes dans ce domaine, il condamne un certain nombre d’organisations musulmanes et invite la responsable de la propagande dans l’administration Bush, Karen Hughes, à ne pas les fréquenter.

Ce déferlement de racisme inquiète les partisans d’un impérialisme états-unien « soft » rassemblé autour de George Soros. Ainsi, dans l’International Herald Tribune, James A. Goldston, directeur exécutif de la Justice Initiative de l’Open Society Institute refuse qu’au nom du terrorisme on casse les principes de la « société ouverte », le modèle politique promut par le milliardaire. Il demande donc au gouvernement de Tony Blair de ne pas adopter de politiques ségrégationistes. L’auteur ne conteste pas pour autant la vulgate autour de la figure du terroriste.
Sans remettre en cause la version officielle autour des auteurs des attentats de Londres, le journaliste Adam Curtis s’oppose à l’image du terrorisme véhiculé par les médias dans The Guardian. Auteur d’un documentaire sur l’instrumentalisation de la peur, il fustige les « experts » médiatiques qui après avoir présenté Al Qaïda comme une superstructure très organisée pour justifier l’attaque de l’Irak la décrivent aujourd’hui comme une « idéologie du mal » pour justifier les politiques racistes du gouvernement Blair. Tout cela est contre-productif et ne peut qu’accroître le risque de tensions entre communautés affirme-t-il.

Loin du débat étriqué sur la nature de la menace islamiste, on n’hésite pas, dans la presse arabe à s’interroger sur les vrais auteurs des attentats de Londres. Le journaliste du quotidien libanais Annahar, Samih Saab, note que ces attentats offrent une formidable bouffée d’air frais à Tony Blair, mis à mal dans son pays par l’alliance avec George W. Bush et l’aventure irakienne. Lui qui avait martelé que la Guerre d’Irak entrait dans la guerre au terrorisme voit son analyse « confirmée » par ces attentats. Il en est donc le premier bénéficiaire. Le chef du Conseil des Gardiens de la Révolution iranienne, l’ayatollah Ahmad Janati, franchit la limite au-delà de laquelle le journaliste libanais n’osait pas aller. Pour lui, dans Asharqalawsat, puisque le gouvernement britannique est le premier bénéficiaire des attentats, il doit être considéré comme le principal suspect. Et ce d’autant plus que, d’après lui, l’hypothèse Al Qaïda ne tient pas la route.




31 août 2005

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Thèmes
 Guerre globale au « terrorisme »

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« C’est le simple fait de rencontrer Bassaïev qui a déclenché la fureur »

Auteur Andreï Babitsky

 Andreï Babitsky est correspondant de radio-Svaboda (radio-liberté), il est l’auteur de plusieurs livres sur la Tchétchénie. La compagnie ABC qui a publié cette interview s’est vue retirer son accréditation pour travailler en Russie. Il avait été arrêté pendant les évènements de Beslan dans un aéroport moscovite et empêché de prendre l’avion pour l’Ossétie du Nord, accusé de transporter des explosifs. Il est dans le collimateur du Kremlin depuis des années pour sa couverture de la guerre en Tchétchénie, du côté des séparatistes tchétchènes.

Source Newsweek.ru (Fédération de Russie)
Référence « C’est le simple fait de rencontrer Bassaïev qui a déclenché la fureur », par Andreï Babitsky, Newsweek.Ru, 14 août 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé J’ai pris des vacances et je suis parti de Prague en voiture, j’ai traversé la Tchéquie, la Pologne et l’Ukraine, j’ai terminé en taxi jusqu’en Ingouchie. Je voulais rencontrer chef de guerre Doku Oumarov et le nouveau président Abdul Khalim Sadoulaïev. Je me suis adressé aux représentant du gouvernement d’ « Ichkérie » [1] à l’étranger et j’ai été mis en contact avec une personne venant de Turquie. Sur place j’ai acheté une carte Sim et on m’a contacté pour me fixer un rendez-vous.
J’ai passé deux jours avec Basayev et j’ai eu l’impression qu’il manquait de compagnie, il voulait vérifier si ses arguments étaient efficaces sur une personne venant de l’extérieur. Il m’a expliqué que la guerre a été déclenchée par une provocation du FSB, que les Daguestanais vivants en Tchétchénie étaient tombés dans le piège et qu’il avait été obligé de leur venir en aide.
Concernant Beslan, il m’a affirmé qu’il ne savait pas qu’il y aurait des enfants en bas âge et qu’il avait ordonné de libérer les enfants de moins de 10 ans si les revendications étaient satisfaites. Je pensais qu’il était devenu un complet wahhabite mais il appelle cela une guerre de libération nationale. Il affirme que les motifs religieux viennent au second plan. D’après lui, il ont 38 secteurs et 6 fronts dans le pays.
J’ai choisi ABC car l’émission Nightline est la meilleure émission d’analyse au États-Unis. Je suis convaincu que cette interview était utile, d’abord pour rappeler que le Kremlin a construit un monde virtuel sur la Tchétchénie réelle, ensuite parce que le terrorisme occupe une place tellement importante désormais qu’il faut étudier le phénomène. Le plus important était de montrer que nos valeurs sont supérieures. Dans l’opposition entre le communisme et le monde occidental, le communisme a perdu grâce au verbe. Ce verbe doit désormais être utilisé contre le terrorisme.

« Nous avons beaucoup de choses à raconter sur Beslan »

Auteur Chamil Bassaïev

 Chef de guerre et terroriste, Chamil Bassaïev vient d’être nommé vice-Premier ministre du gouvernement rebelle de Tchétchénie. Il sera le bras droit du successeur de Maskhadov, Abdoul Khalim Sadoulaïev. Reconnu terroriste par la communauté internationale, il a été inscrit sur la liste noire du Conseil de sécurité de l’ONU.

Source Kavkaz Center (Lituanie)
Référence « У нас есть много, что рассказать по Беслану... », par Chamil Bassaïev, Kavkaz Center, 31 Août 2005.

Résumé Pour faire les bons choix et prendre les bonnes décisions, il faut être indépendant. Les sympathisants et frères qui me critiquent sont non-seulement dépendants mais sont les otages des pays qui leur servent d’asile. Ils peuvent à tout moment être remis aux Russes s’ils s’expriment librement. Ils sont les otages de cette politique erronée qui est menée depuis le début de la guerre, pensant être protégés et soutenus par l’Occident. C’est de là que vient toute l’incompréhension.
Nous avons tous été témoins des gémissements poussés par les « Russistes » [2] après mon interview donnée à Babitsky. Tout cela parce que j’ai répété les revendications des martyrs à Beslan, « le retrait des troupes ou le départ de Poutine ». La logique voudrait que je garde le silence sur Beslan mais pourquoi se démarquer d’une opération réussie qui a montré le vrai visage des « Russistes ». Pourquoi endosser une culpabilité qui ne nous revient pas ?
Cette attaque nous a été inspirée par des responsables des services spéciaux d’Ossétie du nord qui ont introduit dans nos rangs leur agent Abdullah Khodov, connu sous le nom de code de « Putnik ». Il avait été enlevé lors de l’enterrement d’un frère et ils lui ont laissé le choix : la prison et la torture ou une collaboration avec eux. Pour qu’il ait ma confiance, ils l’ont aidé à organiser quelques plastiquages à Vladikavkaz. Khodov, sur ordre des services russes, nous a alors proposé une opération kamikaze sur le parlement d’Ossétie du Nord. Au bout d’un mois, Khodov a avoué qu’il travaillait pour le FSB, je l’ai rencontré et je lui ai proposé de devenir un agent double au nom de l’Islam. Il s’est ensuite plaint à ses supérieur d’un manque de confiance de notre part envers lui, ils l’ont alors aidé à organiser des attentats plus importants. A partir du printemps 2004, « conjointement » avec les services russes, nous avons préparé l’attaque du parlement ossète, prévu le 6 septembre, jour de l’indépendance de l’Ichkérie. Il était prévu que les services spéciaux nous éliminent à la sortie de Vladikavkaz mais quand on nous a ouvert un corridor à partir du 31 Août, nous nous sommes dirigés vers Beslan, changeant le moment et le lieu de l’opération.
Nous sommes prêts pour une enquête internationale transparente sur Beslan, nous avons un participant vivant qui peut témoigner. Nous devons arrêter les discussions vides et déterminer nos véritables ennemis comme Michka Goutseriev qui a pillé le pays pendant la première guerre et qui continue actuellement. C’est lui qui dans l’espoir de s’accaparer le pétrole tchétchène, a armé Kadyrov, c’est lui qui a versé 5 millions de dollars à Alkhanov, c’est lui qui a payé les forces de police à Beslan, qui nous avait garanti qu’il n’y aurait pas d’assaut. Grâce à tout cela, il a pu acheter deux gisements de pétrole en Sibérie.
Aujourd’hui, nous ne combattons pas le peuple russe, nous combattons le « russisme », cette idéologie schizophrénique, impériale, mêlant le fascisme, le racisme, le chauvinisme et d’autres.

« On ne sait fichtre pas ce qui s’est passé »

Auteur Kim Tsagolov

 Kim Tsagolov est né en Ossétie du Nord, docteur en philosophie, il a participé à la guerre en Afghanistan. Il a été chassé de l’armée en 1989 pour des critiques de la campagne afghane. A participé aux affrontements géorgeo-ossètes en 1989-1991 contre les Géorgiens. Il a été adjoint du ministre des nationalités de Russie entre 1993 et 1998. Il a quitté tous ses postes et dirige désormais l’Institut des Peuples de Russie.

Source Gazeta (Fédération de Russie)
Référence « Там хрен знает что натворили », par Kim Tsagolov, Gazeta, 15 Août 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé On exagère beaucoup le fait que les Russes soient mal perçus dans le Nord-Caucase. Il n’y a pas un seul sujet de la fédération dans cette région qui n’ait pas 50, 60, voir 70 % de sang russe. Bien sûr il y a eu la guerre en Tchétchénie, dans laquelle le pouvoir local et les fédéraux ont commis beaucoup d’erreurs, des erreurs qui ne s’oublient pas. Ce qui se passe actuellement au Daguestan, c’est une guerre. L’influence de la Tchétchénie et de ses bandes armées y est grande.
Cette guerre en Tchétchénie est liée à beaucoup de facteurs, pas seulement internes mais aussi externes. Ceux qui soutiennent l’opposition tchétchène savent très bien ce qu’ils font. Si Basayev n’avait pas de soutien à l’étranger, il n’aurait pas tenu. Prenez Babitsky, comment est-il arrivé jusque là-bas ? Qui l’a laissé passer ?
Je pense que cette idée d’agrandir les régions est bonne. Mon pronostic est le suivant : il y a actuellement 89 sujets dans la fédération, je pense qu’après la réforme il n’en restera que 50. On ne sait pas encore quelles régions vont être associées mais d’après moi on devrait unir l’Ossétie du Nord, la Cabardino-Balkarie et l’adygueï car elles ferment un flanc de la Russie dans le caucase.

« Les islamistes, dehors ! »

Auteur Daniel Pipes

 Ancien administrateur de l’US Institute of Peace (2003-2005), Daniel Pipes est le fondateur du Middle East Forum et l’auteur de Militant Islam Reaches America. Il est collaborateur de Benador Associates. Pour une biographie détaillée, voir l’enquête que le Réseau Voltaire lui a consacrée.

Sources Jerusalem Post (Israël), New York Sun (États-Unis), The Australian (Australie)
Référence « Islamists, Get Out », par Daniel Pipes, New York Sun, 30 août 2005.
« Alert West shows door to Islamists », The Australian, 31 août 2005.
« Civilizational heart of the matter », Jerusalem Post, 31 août 2005.

Résumé Suite aux attentats de Londres, les Occidentaux ont commencé à largement débattre du problème de l’islam radical. Dans de nombreux pays en Europe, on s’interroge de plus en plus sur ce qui est tolérable ou non dans l’attitude des musulmans mais les mesures sont encore mineures. La semaine dernière, le même jour, deux politiciens occidentaux important ont été encore plus loin.
Le ministre de l’Éducation du cabinet fantôme du parti conservateur britannique, David Cameron, a défini la « britannité » comme « la liberté dans le respect du droit » et a comparé l’islamisme au nazisme ou au communisme : des totalitarismes qu’il faut écraser. De son côté, Peter Costello, le ministre des Finances australien, a affirmé : « l’Australie attend de ces citoyens qu’ils adhèrent à ses croyances centrales : la démocratie, le respect de la loi, un pouvoir juridique indépendant, les libertés » et il a invité tous ceux qui souhaiteraient que la charia soit la loi commune à quitter le pays.
Comme Costello, de plus en plus d’hommes politiques appellent à l’expulsion de ceux qui refusent de s’intégrer. Le ministre de la Défense du cabinet fantôme du parti conservateur britannique, Gerald Howarth, a été le plus loin. Il demande en effet l’expulsion de tous les islamistes, y compris ceux nés en Grande Bretagne.
Pourquoi les Américains n’en feraient-ils pas autant ?

« Les racines du jihadisme dans l’islam politique »

Auteur Bassam Tibi

 Bassam Tibi est professeur à l’université de Göttingen et à la Cornell University. Il est l’auteur de Islam between Culture and Politics.

Source International Herald Tribune (France)
Référence « Jihadism’s roots in political Islam », par Bassam Tibi, International Herald Tribune, 30 août 2005.

Résumé Après un attentat terroriste mené par des jihadistes, on entend souvent deux types de réactions : certains affirment que les attentats trouvent leurs racines dans l’islam, tandis que les autres, surtout musulmans et occidentaux politiquement corrects, affirment que le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam. La vérité est entre les deux.
Le terrorisme n’a peut-être rien à voir avec l’islam mais il est inspiré par l’islamisme, soit une lecture politique de l’islam. Les jihadistes se voient eux-mêmes comme des combattants non-étatiques menant une guerre irrégulière contre les incroyants. Ils estiment que leurs actes sont justifiés par la nouvelle interprétation du jihad développée par l’islamisme. Le jihad est strictement défini dans le Coran et le terrorisme ne lui correspond pas. Toutefois, il est faux d’affirmer que le jihadisme n’a rien à voir avec l’islam puisque les jihadistes se considèrent comme les vrais croyants. C’est pourquoi le débat autour de la nature islamique ou non-islamique du terrorisme est sans fondement.
Le jihadisme est une nouvelle direction de la civilisation islamique et il faut travailler avec la communauté musulmane pour déterminer qui sont les jihadistes. Ce sont les partisans des idées d’Hassan Al-Banna et de Sayyed Qutb qui ont posé les fondations de l’islamisme. Je suis un immigré musulman en Europe et je rejette donc l’idée de « choc des civilisations » mais il existe une guerre des idées, une guerre des mouvements pacifiques et démocratiques contre le jihad global.

« Ce n’est pas l’endroit où aller »

Auteur Frank J. Gaffney Jr.

 Frank J. Gaffney Jr. est président du Center for Security Policy, le think tank qui rassemble les principaux « faucons » états-uniens. Le Réseau Voltaire lui a consacré une enquête : « Le Centre pour la politique de sécurité : les marionnettistes de Washington ». Il a participé au sommet de Jerusalem.

Source Washington Times (États-Unis)
Référence « Not the place to go », par Frank J. Gaffney Jr., Washington Times, 30 août 2005.

Résumé Karen Hughes travaille à Washington à la « guerre des idées » contre « l’idéologie du mal », mieux décrite sous le nom d’islamofascisme. Le point de départ de Mme Hughes est que tous les musulmans n’adhèrent pas à l’islamisme et pour le combattre il faut s’associer avec les musulmans rejetant les objectifs des islamistes. C’est la bonne approche.
Toutefois, après les attentats de Londres, le gouvernement de Tony Blair s’est retrouvé confronté aux mêmes difficultés que l’administration Bush après le 11 septembre : comment distinguer les musulmans des islamistes. Ainsi, l’administration Bush a eu de nombreux rapports avec l’American Muslim Council d’Abdurhaman Alamoudi. Cette organisation a même eu la charge de former les aumôniers militaires états-uniens. Pourtant, aujourd’hui, Alamoudi purge une peine de 23 ans après avoir plaidé coupable de la tentative d’assassinat contre le prince régent d’Arabie saoudite et les États-Unis le considèrent comme un financier d’Al Qaïda.
Aujourd’hui, Karen Hughes se prépare à la tribune de l’Islamic Society of North America. Ce serait une erreur que de s’y rendre. Cette organisation favorise le wahhabisme et l’islamofascisme.

« Le multiculturalisme n’est pas le coupable »

Auteur James A. Goldston
Avocat new-yorkais, James A. Goldston est directeur exécutif de la Justice Initiative de l’Open Society de George Soros.

Source International Herald Tribune (France)
Référence « Multiculturalism is not the culprit », par James A. Goldston, International Herald Tribune, 30 août 2005.

Résumé Le quotidien français Le Monde a titré la semaine dernière « Le modèle multiculturel britannique en crise ». Beaucoup de britanniques semblent être d’accord avec ce point de vue. Depuis les attentats de Londres de juillet, on a vu se lever une vague de critiques contre le multiculturalisme.
Certains hommes politiques ont proposé des mesures suite à ces attentats. Certaines sont justifiées, comme par exemple l’examen plus minutieux des dossiers des partisans du terrorisme voulant entrer sur le territoire. Toutefois, la plupart des mesures proposées sont dangereuses, c’est notamment le cas de l’expulsion du territoire de résidents étrangers pour des motifs vagues ou le fichage au faciès. En fait, affirmer que la tolérance a posé les bases de l’action terroriste n’a aucun sens. Le terrorisme se développe au contraire dans les sociétés fermées, empêchant toute expression politique et avec une mauvaise gouvernance. Si le problème est la marginalisation des jeunes musulmans, le problème n’est pas le multiculturalisme, c’est le manque de mesures pour lutter contre la discrimination.
Pendant trois décennies, la Grande Bretagne a été à la pointe en Europe dans l’adoption des mesures antidiscriminatoires. Elle y a gagné car la loyauté envers un nouveau pays est meilleure chez ses migrants quand ils remarquent une égalité des chances. Il ne faut pas utiliser l’argument du terrorisme pour remettre en cause ce système.

« Créer des fantasmes islamistes »

Auteur Adam Curtis
Adam Curtis est documentariste. Il est l’auteur et le réalisateur de The Power of Nightmares : the Rise of the Politics of Fear.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « Creating Islamist phantoms », par Adam Curtis, The Guardian, 30 août 2005.

Résumé La semaine dernière, le gouvernement a publié les règles concernant la déportation de personnes suspectées de sympathies pour le terrorisme. Cette politique est présentée comme une politiqe clé dans la lutte contre « l’idéologie du mal » de l’islamisme. Pourtant, en agissant ainsi, il y a un grand risque que nous ne fassions qu’aggraver les choses.
Après le 11 septembre, on nous a dit que notre ennemi était un réseau bien structuré. Par conséquent on pouvait le combattre militairement et ce fut la justification de la Guerre d’Irak : empêcher ce réseau d’acquérir des armes de destruction massive. En réalité, nous ne combattons pas un réseau et notre action en Irak n’a fait que développer dans ce pays et dans tout le Moyen-Orient le ressentiment contre nous. L’année dernière, j’ai réalisé un documentaire pour la BBC, The Power of Nightmares : the Rise of the Politics of Fear, expliquant comment on avait créé le phantasme Al Qaïda : un réseau puissant et centralisé qui, contrairement aux anciens groupes terroristes, pouvaient détruire nos sociétés et notre démocratie. Mon film démontrait que ce réseau était une menace fantôme. Aujourd’hui, depuis les attentats de Londres, les « experts » ont changé leur fusil d’épaule et parlent maintenant de petits groups animés par la même idéologie. Cela semble d’avantage correspondre à la réalité.
Toutefois, bien que nous nous accordions tous aujourd’hui sur la nature de la menace, un risque persiste : que ce concept d’idéologie commune soit, à l’instar du concept de réseau, soit à nouveau élargi et distordu pour justifier des politiques. Le mouvement de l’islam politique est complexe et on peut ne pas être d’accord avec l’islamisme, toutefois, ce n’est pas une raison pour l’assimiler dans son ensemble au terrorisme. Avoir une vision réactionnaire de l’islam ne veut pas dire qu’on a forcement une action violente. Si on s’attaque de façon injuste aux idées islamistes, on ne fera que le rendre plus attrayant pour des jeunes musulmans en manque de repères.

« Á qui profitent les attentats de Londres ? »

Auteur Samih Saab
Samih Saab est journaliste dans le quotidien libanais Annahar.

Source Annahar (Liban)
Référence « من المستفيد؟ تفجيرات لندن, par Samih Saab, Annahar, 7 juillet 2005.

Résumé Les attentats de Londres ont redonné un peu de crédibilité à ceux qui ont appelé, avec George W. Bush, à une guerre universelle contre le terrorisme. Les États-uniens ont commencé, avant les explosions de Londres, à s’interroger sur les vraies raisons de la guerre en Irak. Il s’est avéré qu’il n’y a aucune relation entre les attentats de 11 septembre et le régime de Saddam. Mener la guerre en Irak, pour des fausses raisons, a provoqué une nette diminution de la popularité de Bush. Telle était la situation de Tony Blair sur la scène politique britannique et internationale, surtout après avoir menti à son peuple au sujet des armes de destruction massive en Irak.
Juste après les explosions à Madrid, le Premier ministre espagnol, qui venait d’être élu, a concrétisé sa promesse de retirer son armée d’Irak. Les appels de Bush ne l’ont pas empêché de prendre une telle décision. Au contraire, au Royaume-Uni le retrait des armées britanniques d’Irak n’est pas envisageable, bien que la raison des attentats à Londres, selon ceux qui les ont revendiqués, soit la présence des soldats anglais dans les pays musulmans. Il est probable que la majorité des Britanniques s’interrogeaient, avant les attentats, sur la raison qui a convaincu Blair de laisser ces alliés européens pour rejoindre Bush dans une guerre épuisante sur tous les plans : humanitaire, matériel…etc. Si les explosions à Londres ont représenté un argument de plus pour établir le lien entre la guerre en Irak et celle contre le terrorisme, elles démasquent la saleté d’une telle guerre dans un cadre de « choc de civilisations ».
Blair a déclaré que les attentats à Londres ont été menés au nom de l’islam, même si la plupart des musulmans les dénoncent. Une déclaration qui est, en fait, un appel aux musulmans à multiplier leurs efforts pour mettre fin à l’extrémisme. Ce dernier, qui ne distingue pas entre européen, états-unien ou arabe, à l’instar du diplomate égyptien qui a trouvé la mort en Irak. De toute façon, les attentats ont représenté un autre argument pour Bush, lui qui martèle que la guerre en Irak est une partie de la guerre globale contre le terrorisme. Un prétexte qui a commencé, avant les attentats de 7 juillet, à s’effondrer et à ne plus convaincre les États-uniens. Ce qui a eu lieu ce matin de juillet à Londres a permis à Blair de respirer et de pouvoir sortir de l’embarras causé par son alliance avec Bush.

« Le gouvernement britannique est susceptible d’être derrière les événements de Londres »

Auteur Ahmad Janati

 L’ultra-conservateur ayatollah Ahmad Janati est le chef du Conseil des gardiens de la révolution, pilier institutionnel et conservateur du régime iranien.

Source Asharqalawsat
Référence « آية الله جنتي : الحكومة البريطانية قد تكون وراء تفجيرات لندن », par Ahmad Janati, Asharqalawsat, 16 juillet 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé La théorie d’une probable implication du gouvernement Blair, dans les attentats de 7 juillet à Londres, reste plausible.
Une autre théorie désigne Al Qaïda comme auteur présumé de ces attentats, mais qui a créé Al Qaïda ? C’est George W. Bush et Tony Blair. Ce sont donc ces deux hommes qui doivent être jugés, car ce groupe terroriste est leur fils caché. La deuxième version interprétant ces événements est celle d’une implication du gouvernement britannique, comparable à l’implication du gouvernement états-unien dans les attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, pour bien comprendre ce qui c’est passé exactement, il faut chercher à qui profitent ces événements. Hier, les États-uniens ont profité des actes terroristes du 11 septembre, et aujourd’hui ce sont les Anglais qui en profitent.
Ils justifient leur occupation d’Afghanistan, d’Irak et d’autres pays dans le monde par leur guerre contre le terrorisme. D’ailleurs, les États-uniens sont en Irak depuis deux ans, ce qui n’a pas empêché d’en faire l’une des régions les moins sûres dans le monde ! De ce fait, les États-uniens, les Israéliens et les Européens devraient avoir honte d’assister à de tels attentats, dans leurs pays, sans y réagir.

 



Thèmes
11 septembre 2001
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