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Tribunes et décryptages - 29 novembre 2005
Supputations sur l’avenir de la diplomatie allemande.
Décryptage
L’Allemagne est désormais dotée d’un gouvernement de grande coalition unissant démocrates-chrétiens de la CDU-CSU et sociaux-démocrates du SPD. Les deux partis sont parvenus à s’entendre sur un programme économique commun, centre de préoccupation principal des Allemands inquiets du chômage massif et de la remise en cause des fondements de leur modèle social. Toutefois, s’il est possible de se faire une idée assez précise de ce que sera l’orientation économique du pays dans les prochaines années, il est bien plus difficile d’envisager ce que sera sa politique étrangère. Angela Merkel a multiplié les déclarations atlantistes ou pro-israéliennes ces dernières années, mais le ministère des Affaires étrangères a été confié à Frank-Walter Steinmeier, un proche de Gerhard Schröder. Dans ces conditions, les différents acteurs ne peuvent qu’élaborer des supputations sur l’avenir de la diplomatie allemande, supputations reflétant sans doute plus leurs souhaits qu’un avenir qui dépendra largement des rapports de forces dans la coalition et dans les partis qui la composent.
Le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, émet le vœux, dansLe Figaro, que la France et l’Allemagne retrouvent un rôle moteur dans la construction européenne. Affirmant que depuis la signature des accords de l’Élysée entre Charles De Gaulle et Konrad Adenauer il y a plus de 40 ans, les alternances politiques n’ont que peu joué sur la proximité entre Paris et Berlin, il balaye très vite tout risque de réorientation de la diplomatie allemande et appelle à une nouvelle dynamique européenne. Il ne précise ni de quelle façon, ni quelles politiques doivent être défendues.
Dans le Washington Post, l’ancien conseiller de sécurité nationale états-unien, Henry Kissinger, pronostique pour sa part un rapprochement de Berlin et Washington. Selon lui, le départ de Gerhard Schröder et la prise en compte des travers de l’unilatéralisme par l’administration Bush offriraient des perspectives de rapprochement intéressantes. Toutefois, tempère l’auteur, il ne faut pas rêver à des liens unissant les États-Unis à l’Allemagne comparables à ce qu’ils furent par le passé. L’époque a changé, l’Allemagne n’a plus besoin des États-Unis pour contrer l’URSS et la nouvelle génération au pouvoir ne se sent plus redevable de Washington. Aussi, s’il ne faut pas s’attendre à une opposition forte d’Angela Merkel à l’administration Bush, il ne faut pas s’attendre non plus à ce qu’elle sacrifie les liens de l’Allemagne avec la France et la Russie à son amitié avec les États-Unis.
Le journaliste et écrivain jordanien, Mofid Nahla, regrette pour sa part déjà Gerhard Schröder dans Alrai. Si le chancelier social-démocrate s’était opposé à l’invasion de l’Irak et avait visité des pays arabes en voyage officiel à plusieurs reprises, ce n’était pas le cas de son prédécesseur Helmut Kohl et c’est à ce type de politique étrangère que l’Allemagne risque de revenir. Il déplore par ailleurs, les restrictions dans les politiques d’immigrations auxquelles la chancelière semble favorable.
À noter qu’aucun des trois auteurs n’aborde la question de l’intégration turque à l’Union européenne, point d’affrontement net entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens lors de la campagne électorale.
À l’occasion du passage londonien de la tournée européenne d’Angela Merkel, The Guardian ouvre ses colonnes au rédacteur en chef de Die Zeit, Michael Naumann, par ailleurs ancien secrétaire d’État à la Culture de Gerhard Schröder dans son premier gouvernement. L’auteur livre une analyse de ce qu’il faut attendre de l’Allemagne en matière de politique économique, mais est bien en peine de faire le moindre pronostic en ce qui concerne sa politique étrangère. Il met toutefois en avant un aspect peut-être pas assez pris en compte par les autres analystes : Angela Merkel est originaire d’Allemagne de l’Est, elle est donc d’une autre culture politique que ses prédécesseurs. Mais est-ce suffisant pour marquer une rupture ?
La presse allemande n’a pas plus de réponse à apporter à la question et les analystes se contentent, une fois encore, de faire des suppositions.
Pour le politologue et l’ex-conseiller du gouvernement Schröder sur l’islam, Claus Leggewie, même si Angela Merkel aura un style plus atlantiste, il ne s’agira que d’un changement de langage, pas d’un changement dans les faits. Pour la Deutsche Welle, il affirme que Merkel essayera de se rapprocher des pays de l’Est, mais ne pourra pas remettre en cause un partenariat avec la Russie qui est essentiel pour l’Allemagne même si la nouvelle chancelière se montrera moins poutinienne que son prédécesseur. Du côté de Berlin, on sera plus agressif avec la Chine sur la question des Droits de l’homme, mais on ne pourra oublier que Pékin a investi massivement en Allemagne. Enfin, impossible d’envoyer des troupes allemandes aux côtés des troupes anglo-saxonnes en Irak ou, éventuellement, en Iran, sans faire éclater la grande coalition et même être fragilisé dans son propre parti. Par conséquent, l’auteur estime que les tendances lourdes de la diplomatie allemande ne devraient pas changer.
Cette analyse semble être le fruit du bon sens, mais cela n’empêche pas certains membres atlantistes de la CDU de rêver à un virage à 180 degrés de la diplomatie allemande. Ainsi le président CDU du gouvernement du Land de la Sarre, Peter Müller, donne à Angela Merkel des conseils dans le Welt Am Sonntag : devenir un agent modérateur dans les affrontements euro-atlantiques en jouant les intermédiaires entre Londres et Paris, mais surtout entre Européens et États-uniens, en vue d’une attaque à venir contre l’Iran (cela signifie-t-il que l’auteur envisage une participation allemande à une action militaire si elle devait avoir lieu ?). Il souhaite un éloignement de Berlin avec la France et la Russie et un rapprochement avec les États-Unis et surtout avec la Pologne. Enfin, il demande de ne pas laisser au SPD la politique étrangère et d’y imposer sa marque.
Mais le SPD se laissera-t-il faire ?
Réseau Voltaire
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29 novembre 2005
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Paris (France)
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Pays
Allemagne
Thèmes
Contrôle de l’Europe
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« La relation franco-allemande, un héritage au service de l’Union »
Auteur
Philippe Douste-Blazy
Source
Le Figaro (France)
Référence « La relation franco-allemande, un héritage au service de l’Union », par Philippe Douste-Blazy, Le Figaro, 24 novembre 2005.
Résumé Hier, 23 novembre 2005, Angela Merkel a fait sa première visite à Paris comme chancelière de l’Allemagne fédérale, ouvrant une nouvelle page dans la riche histoire des relations franco-allemande. Depuis un demi-siècle, nos deux diplomaties sont intimement liées et déploient, ensemble, au quotidien, leurs efforts.
La situation créée par le rejet du Traité constitutionnel européen (TCE) en France et aux Pays-Bas nécessite une relance du projet européen par ce couple moteur. Nos pays doivent se retrouver pour parvenir à faire face à cette responsabilité commune. Pour cela, nous devons revenir aux fondamentaux : nous souvenir de notre histoire commune fondée sur le rejet du nazisme et dans l’affirmation d’une certaine idée de l’homme, remettre le citoyen au cœur du projet européen et, surtout, réaffirmer la validité des objectifs initiaux de la construction européenne : promouvoir la paix, les valeurs de l’Union et le bien-être de ses peuples. Revenir aux fondamentaux, c’est enfin être fidèle à l’engagement européen pour le monde. L’Union doit jouer un rôle actif sur la scène internationale.
Ces enjeux placent le partenariat franco-allemand devant plusieurs exigences. Il faut d’ores et déjà se préparer au Conseil européen de juin 2006 et à la présidence allemande de l’Union au premier semestre 2007. La première priorité est de sortir l’Union de l’impasse politique dans laquelle elle se trouve. C’est pourquoi nous devons d’abord nous mobiliser pour conclure la négociation des perspectives financières. Un accord est à portée de main sur la base des propositions de la présidence luxembourgeoise de juin dernier. Notre relation avec l’Allemagne doit aussi s’adapter aux évolutions de l’Europe et du monde, si elle veut conserver sa capacité d’entraînement. C’est pourquoi le couple franco-allemand doit être ouvert aux autres, sans exclusive ni ostracisme. Je pense naturellement aux relations avec la Pologne au sein du triangle de Weimar. Ses capacités doivent être pleinement exploitées. Nous avons également su développer une relation pragmatique avec le Royaume-Uni en matière de défense, initié une coopération fructueuse avec l’Espagne en matière de recherche ou d’immigration. Enfin, nous devons conduire avec l’Allemagne une réflexion plus prospective sur l’Europe future, en abordant tous les sujets : ses frontières, sa stratégie économique, monétaire et sociale, son cadre institutionnel.
La déclaration commune adoptée à l’occasion du 40e anniversaire du traité de l’Elysée, le 22 janvier 2003, était intitulée « L’amitié franco-allemande au service d’une responsabilité commune pour l’Europe ». Elle trace encore aujourd’hui la voie à suivre.

« La coalition allemande va-t-elle fonctionner ? »
Auteur
Henry Kissinger

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[Henry Kissinger] est ancien secrétaire d’État et conseiller de sécurité national états-unien. Il est président démissionnaire de la Commission d’enquête indépendante sur le 11 septembre. Il est président de Kissinger Associates
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Sources
Washington Post (États-Unis), ABC (Espagne)
Référence « Will Germany’s Coalition Work ? », par Henry A. Kissinger, Washington Post, 22 novembre 2005.
« Nueva Fasa Historica Entre EEUU y Alemania », ABC, 6 décembre 2005.
Résumé Angela Merkel est devenue chancelière d’Allemagne à un moment critique pour ce pays, pris dans des difficultés économiques, et pour la construction européenne, coincé entre ses traditions et la nécessité de transformer l’alliance atlantique. Après avoir vu les résultats des élections, j’ai cru à un irréversible blocage mais je n’y crois plus. Les deux grands partis ont besoin de collaborer pour ne pas céder face aux petits partis lors des prochaines élections. La personnalité dynamique de la nouvelle chancelière est aussi un facteur d’espoir. Elle est passée en peu de temps d’un obscur statut de scientifique est-allemande au poste de chancelière de l’Allemagne réunifiée.
La politique étrangère sera un domaine critique pour juger son action. Durant la guerre froide, l’Europe avait besoin des États-Unis. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale poussa également l’Allemagne à réintégrer la communauté internationale en devenant un allié des États-Unis, un membre de l’Alliance atlantique et un soutien à l’intégration européenne. Aujourd’hui, la menace soviétique n’existe plus, une nouvelle génération politique a rompu avec la dépendance émotionnelle vis-à-vis de l’Amérique et Gerhard Schröder a même pu mener deux campagnes électorales sur le thème de l’opposition frontale à Washington. Dans ce mouvement d’éloignement l’unilatéralisme de George W. Bush n’est pas pour rien. Aujourd’hui, cependant, en Allemagne comme aux États-Unis on veut se rapprocher.
Merkel est habile et elle refusera de choisir entre Europe et États-Unis, elle ne voudra pas s’éloigner de la France et de la Russie. Elle va donc construire une politique étrangère permettant d’englober le tout dans un ensemble cohérent.

« Angela Merkel…Les horizons du travail politique »
Auteur
Mofid Nahla
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Mofid Nahla est écrivain, philosophe et journaliste dans le journal Alrai.
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Source
Alrai (Jordanie)
Référence « أنجيلا ميركل.. افاق العمل السياسي.. », par Mofid Nahla, Alrai, 29 novembre 2005.
Résumé Angela Merkel a réussi à devenir la première chancelière allemande alors que l’Allemagne mène une politique d’ouverture sur les questions arabes et internationales. Va-t-elle donc adopter la même politique extérieure que Gerhard Schröder, ou optera-t-elle pour une nouvelle politique vis-à-vis de la communauté internationale ? Surtout que la chancelière conservatrice ne cache pas à quel point elle est séduite par l’État hébreu, sans toutefois se soucier des affaires arabes.
Ainsi peut-on associer l’attitude de Merkel à celle de l’avant dernier chancelier allemand Helmut Kohl. Ce dernier, à la différence de Schröder, n’a jamais visité de pays arabe lors de son mandat. De même, il n’a jamais accordé d’importance aux dossiers arabes ou soutenu les efforts de la communauté internationale visant à aider le monde arabe en matière de la recherche par exemple. Telle est, apparemment, la vision prévue par la nouvelle chancelière. Merkel s’est déjà positionnée par rapport à la Constitution et l’Union européenne, en déclarant que toute négociation relative à ces dernières est liée au mouvement des équilibres politiques. Elle a également soutenu verbalement les propositions les plus restrictives en matière d’immigration.
Au niveau des relations internationales, Merkel affiche une souplesse politique vis-à-vis des États-Unis. Un allié traditionnel auquel Schröder a fait face lors de l’invasion de l’Irak, un désaccord qui a influencé les relations entre les deux pays, et qui a amené l’Allemagne à joindre l’axe « anti-états-unien ». Sur le plan économique, la nouvelle chancelière réussira-t-elle à mettre en place une stratégie réduisant le taux de chômage, qui ne cesse d’augmenter chaque jour ? Est-t-elle capable d’améliorer la performance du système de sécurité sociale allemand ? La réponse de son ministre de l’Économie n’est malheureusement pas rassurante.

« Elle ne sait même pas qui a vraiment gagné la Coupe du monde 1966 »
Auteur
Michael Naumann

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Ancien secrétaire d’État à la Culture du gouvernement fédéral allemand (1998-2000), Michael Naumann est rédacteur en chef de Die Zeit.
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Source
The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « She has no idea who really won the 1966 World Cup », par Michael Naumann, The Guardian, 24 novembre 2005.
Résumé Angela Merkel était annoncée à 44% des intentions de vote en mai dans les sondages mais elle n’a réalisé qu’un score de 35 %, un point seulement au dessus de ses adversaires sociaux-démocrates. Cette chute électorale est due à un manque de charisme et à une campagne sans émotion. Les Allemands en avaient assez de Gerhard Schröder mais ils ne sont pas pour autant tombés amoureux du fort mal inspiré plan de baisse d’impôt proposé par la candidate de la CDU. Il est probable que si la campagne avait duré une semaine de plus, c’est le chancelier sortant qui l’aurait emporté.
Pourtant, malgré sa victoire étriquée, Merkel reste calme et sûre de ses forces. Helmut Kohl l’avait surnommée « ma fille », mais c’est elle qui a précipité sa chute de la CDU et ses adversaires au sein du parti démocrate-chrétien l’ont sous-estimée. Aujourd’hui, elle est à la tête d’une grande coalition qui va devoir affronter quatre grands défis : respecter son programme électoral, respecter le souhait des électeurs de voir l’État providence préservé, préserver la stabilité budgétaire malgré le chômage et résoudre les problèmes de l’Allemagne de l’Est. Cela sera difficile. En effet, Merkel veut diminuer les impôts malgré un déficit élevé. Elle a augmenté la TVA, ce qui va faire diminuer la consommation. La réforme du système de santé pourrait faire éclater la coalition et il n’y a pas de solutions miracles pour l’Allemagne de l’Est. Toutefois, tout n’est pas négatif. L’Allemagne attire encore massivement les investissements et aujourd’hui, elle n’hésite plus à envoyer des troupes dans des opérations militaires internationales.
Il est difficile de savoir dans quel sens ira sa politique étrangère. Comme d’habitude, elle passera un certain temps à écouter mais une fois qu’elle aura appris, elle ne sera pas douce. Toutefois, elle reste peu crédible pour une partie de l’électorat d’Allemagne de l’Ouest, car elle vient de l’Est, appartient à une autre culture. Elle ne sait même pas qui a vraiment gagné la Coupe du monde 1966.

« La politique étrangère d’Angela Merkel »
Auteur
Claus Leggewie

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Claus Leggewie est politologue à l’université de Giessen, spécialiste des questions de décolonisation (il a fait sa thèse avec Bassam Tibi sur la politique coloniale française en Algérie). De 1995 à 1997 il a été le premier titulaire de la chaire Max Weber du Center for European Studies de l’université de New York. Depuis 2001 il est conseiller du gouvernement allemand sur les questions d’islam et membre du comité pour le mémorial de l’holocauste à Berlin. Il est l’auteur de Islam et Occident, Internet, Les USA dans nos têtes ainsi que L’holocauste et l’histoire politique allemande.
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Source
Deutsche Welle (Allemagne)
Référence « Außenpolitik unter Angela Merkel », par Claus Leggewie, Deutsche Welle, 4 Novembre 2005.
Résumé La politique étrangère allemande depuis 1949 se caractérise par une continuité presque ininterrompue et les changements politiques n’y changent pas grand chose, tant en 1998 avec le retour de la gauche qu’en 2005 avec la victoire d’ Angela Merkel. Comme l’expliquait après la guerre Waldemar Besson, la "Raison d’ État" de l’Allemagne de l’Ouest lui imposait d’accepter pleinement le leadership et la tutelle des États-Unis, de renforcer le camp atlantiste occidental, d’accepter la partition du pays au nom de l’équilibre des forces de la Guerre Froide, de pratiquer une politique de modération vis à vis de l’Union soviétique et de renforcer son partenariat avec les pays du Tiers Monde. Aujourd’hui, après la chute du mur et la disparition de l’URSS, les deux grandes constantes demeurent : l’alliance atlantique et le renforcement de l’Europe.
Ce qui a changé, ce sont les données politiques : 1999 avec l’engagement militaire (entrepris sans mandat de l’ONU) au Kosovo et 2001 avec l’irruption du terrorisme islamiste international. L’antagonisme Est-Ouest a été remplacé par un unilatéralisme états-unien aux dimensions impériales, tandis que la construction européenne, depuis l’échec de la constitution, est passée au deuxième plan. La tentative de maintenir une continuité de politique étrangère dans cette nouvelle situation a, pour l’instant, échoué.
La légendaire "Culture de la retenue" professée par l’Allemagne s’est effondrée et elle n’a pas été capable de formuler, aux cotés de Paris et de Moscou, une alternative diplomatique à la politique des États-Unis au Moyen-Orient et en Irak. Le rêve d’un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU est une illusion, la médiation en Iran est une impasse, les missions militaires dans les Balkans et en Afghanistan sont compromises et l’influence allemande au Moyen Orient est quasi nulle. Même l’adhésion de la Turquie, présentée par Joschka Fischer comme la pierre angulaire d’une stratégie politique pour la paix au Moyen Orient, risque de capoter.
Le nouveau gouvernement n’y pourra pas grand chose. Il a annoncé vouloir se concentrer avant tout sur la réparation des relations transatlantiques et l’amélioration des rapports avec l’Europe orientale, notamment la Pologne, froissée par la russophilie de Schröder. Mais ici encore, il faudra se contenter de belles déclarations - d’autant qu’une partie de son électorat a imposé une révision de la vision historique concernant les réfugiés de 1945. À Washington on ira faire ami-ami, mais sans pour autant soutenir un engagement militaire en Iran et surtout pas en acceptant d’envoyer la Bundeswehr en Irak. On veut se distancer de l’image "Vieille Europe" représentée par Schröder et Chirac, mais on ne voit pas trop comment lui opposer une autre Europe. On veut être plus sévère avec Vladimir Poutine mais sans déséquilibrer la relation avec Moscou, perçue comme vitale. On va gronder gentiment la Chine pour son mépris des Droits de l’homme mais sans oublier que ce pays est le premier investisseur industriel en Allemagne. En conclusion, c’est Business as usual.
La droite allemande est divisée entre les atlantistes qui acceptent de se ranger derrière les États-Unis et les "gaullistes" qui applaudissaient en silence la vision de Schröder, d’une Europe puissance mondiale renforçant le rôle de pivot joué par l’Allemagne. Il est indéniable qu’il y a une distance culturelle et politique entre la gauche allemande et les États-Unis, mais les vrais anti-américains en Allemagne ont toujours été à droite, notamment les amis de Mme Merkel, la CSU, qui vénère encore Franz Josef Strauss, prédicateur incessant d’une Allemagne puissance nucléaire aux accents gaulliens. Mais l’Allemagne n’a pas aujourd’hui les moyens de se payer le luxe d’un "Néo-Gaullisme", à commencer par l’absence de tout partenaire. Et les appels du pied atlantistes à Tony Blair de Merkel se heurtent à un écueil immédiat. S’aligner sur Londres et Washington signifie aligner des soldats sur les lignes de front de l’internationalisme néoconservateur - et cela est risqué politiquement. Tout comme Schröder a gagné en 2002 en s’opposant à Bush, la chancelière de l’Est paierait cher toute impression de soumission à Washington. La continuité de la politique actuelle "mesurée et retenue", aussi impossible soit elle, est donc la seule option disponible.

« Note à Angela Merkel : pour une nouvelle politique étrangère »
Auteur
Peter Müller

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Peter Müller est président CDU du gouvernement du Land de la Saare.
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Source
Welt an Sonntag (Allemagne)
Référence « Memo an Angela Merkel : Für eine neue Außenpolitik », par Peter Müller, Welt Am Sonntag, 30 octobre 2005.
Résumé Réconcilié avec tous ses voisins, l’Allemagne n’est heureusement plus, depuis la fin de la Guerre Froide, un État sur la ligne de front. Mais simultanément nous sommes également devenus diplomatiquement insignifiants. L’influence en matière de politique étrangère dépend aussi de la puissance économique, or la crise continue que traverse notre pays nous fait vivre une situation qu’on peut décrire ainsi : "L’Allemagne que nous lègue la coalition rouge verte est une puissance déclinante aux ambitions croissantes. "
L’attitude négative de Gerhard Schröder vis à vis du conflit irakien n’était que l’apparence d’une indépendance vis à vis des États-Unis. De fait il s’avère que l’unique puissance mondiale restante prend désormais ses décisions sans l’Allemagne et que notre voix n’est plus entendue que si elle est exprimée de concert avec d’autres pays européens. Madame Merkel, voici donc une liste de conseils, en vue d’une feuille de route pour notre nouvelle politique étrangère :
 Appuyez-vous sur l’Union Européenne et les autres organisations internationales pour renforcer la position de l’Allemagne et ses intérêts nationaux. Que ce soit la stabilité à l’Est ou l’accès aux marchés internationaux, nous ne pouvons gagner qu’ensemble avec nos partenaires européens. Nous pouvons jouer un rôle central de médiation dans la crise entre l’Angleterre et la France autour de l’Europe. En décembre ce pourrait être votre rôle. La même chose vaut pour l’OTAN, notamment en vue de l’affrontement possible avec l’Iran. Ici aussi nous pouvons profiter de notre position centrale entre l’Europe et les États-Unis.
 L’équidistance entre la France et les États-Unis est une raison d’état pour l’Allemagne. Ici aussi nous devons jouer les médiateurs et non, comme auparavant, nous aligner sur la France et nous fâcher avec nos autres partenaires.
 Notre relation avec Varsovie est aussi importante, sinon plus, que notre relation avec Paris. Sous Gerhard Schröder la Pologne avait l’impression d’être à nouveau sacrifiée par l’Allemagne au profit de l’amitié avec la Russie. Cela doit changer... à commencer par la décoration de votre bureau, qui comporte un portrait de Catherine de Russie, une dirigeante qui dépeça pas moins de trois fois la Pologne jusqu’à la faire disparaître.
 Ramenez les ambitions allemandes au niveau de nos capacités politiques et financières. Nous avons échoué à entrer au conseil de sécurité de l’ONU parce que Berlin n’a pas présenté sa candidature sous la forme d’un apport d’idées mais en disant "qui paye le plus, décide le plus". Or nos troupes sont sous-financées et sur-engagées. 6500 soldats sont aujourd’hui sur le terrain, y compris dans des régions dont l’intérêt stratégique pour la sécurité de notre pays est plus que douteux. Je pense par exemple au nord de l’Afghanistan.
 Décidez de la politique étrangère à mener depuis votre bureau, sans succomber à votre ministre des Affaires étrangères, mais sans le tromper non plus. Votre prédécesseur n’y est pas arrivé et les risques sont grands pour vous aussi. Le pragmatique Franz-Walter Steinmeier pourrait être tenté de poursuivre, sous la pression de la SPD qui tient son ministère, les orientations politiques de son prédécesseur, par exemple dans notre attitude vis-à-vis de la Russie ou notre rupture avec les États-Unis. Dans votre programme électoral et dans le document d’accord de la coalition, vos orientations sont vagues et sans propositions concrètes. Vous verrez très vite que, confrontées à la réalité, ces formulations inconsistantes ne suffiront pas.

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