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 Réseau de presse non-alignée

La construction d’un réseau de presse non-alignée
Le journal chilien « Punto Final » entre dans le réseau de presse du Réseau Voltaire
par Raphaël Meyssan

Le journal chilien Punto Final vient de fêter ses quarante ans. Fondé en 1965, il a pourtant été obligé de suspendre sa publication pendant seize années. Le 11 septembre 1973, lors du coup d’Etat qui précipita le Chili dans une longue dictature, ses bureaux furent détruits par l’armée. Plusieurs de ses rédacteurs furent assassinés, détenus ou expulsés du pays. Il resurgit cependant en 1989, avec la même volonté de transformation politique. Il fait aujourd’hui partie du réseau de presse non-alignée que le Réseau Voltaire constitue depuis un an et demi. Ses nouveaux numéros et ses archives vont peu à peu être disponibles sur le site internet mutualisé Voltairenet.org, où il rejoint une dizaine de publications, principalement latino-américaines, mais aussi européennes et arabes.



16 décembre 2005

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Santiago (Chili)

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 Chili

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La Une de l’édition 599 de Punto final publiée trente ans après la mort du président chilien Salvador Allende.

Punto Final n’est pas un de ces journaux insipides qui débordent des kiosques. Son objectif original était de donner aux journalistes un espace libre de la censure et des restrictions auxquelles ils étaient soumis. Bien que proche du MIR, un mouvement révolutionnaire, son premier éditorial affichait sa volonté d’indépendance d’esprit : « Les auteurs, qui en règle générale seront des journalistes, auront une liberté absolue pour développer leur thèmes en toute liberté de conscience. Cela ne signifia pas pour autant que Punto Final ne prenne pas position. Punto Final est démocratique, au sens le plus large. Nous pensons que les masses sont les protagonistes de l’Histoire, et nous mettons donc à leur service. Cependant nous ne nous enfermerons pas dans des frontières artificielles, ne chercherons pas à éviter la polémique, pas plus que nous n’aurons peur de dire la vérité. » Le journal opta pour les techniques et le langage journalistiques, laissant de côté autant l’académisme des revues théoriques que le style pamphlétaire de la presse militante.

Jusqu’en 1973, il fut l’objet de nombreux procès intentés au nom de la Loi de Sécurité intérieur de l’Etat et du Code de justice militaire. Son directeur fut plusieurs fois emprisonné et la revue fut réquisitionnée et interdite de circulation.

En juillet 1968, Punto Final publia en exclusivité le Journal du Che en Bolivie. La revue reçu en effet la copie photographique du journal de campagne du commandant Ernesto Guevara, sortie clandestinement de Bolivie, avec pour mission de la porter au gouvernement cubain.

Le 11 septembre 1973, les membres de sa rédaction furent persécutés par les militaires. Son directeur, Manuel Cabieses, fut conduit dans le Stade national, transformé en camp de concentration. Interrogé, torturé, il fut emprisonné dans différents camps entre 1973 et 1975. Il fut ensuite expulsé du pays et exilé à Cuba jusqu’en 1979 où il revint clandestinement au Chili. En 1975, il expliquait, au Mexique, devant la Commission internationale d’enquête sur les crimes de la junte militaire chilienne, le détail des jours sombres qu’il avait vécu. Après avoir été frappé et avoir subit à plusieurs reprises des simulacres d’exécutions, il fut questionné sur ses idées par le chef d’un groupe d’officiers : « Il m’a invité à débattre, ce que j’ai fait en défendant mes idéaux et ma dignité personnelle dans ce qui fut le débat le plus ardu de ma vie. » Pendant les premiers jours du coup d’Etat, les prisonniers politiques étaient séquestrés dans le stade. « Presque toutes les nuits, des camarades s’en revenaient à bout de forces de par les coups et les décharges d’électricité qu’ils recevaient lors des interrogatoires. Malgré cela, le moral des prisonniers était excellent. Les premières formes d’organisation surgirent alors, elles se perfectionnèrent ensuite à travers les Conseils de vétérans de camps de concentration. Dans la cellule où je fus élu chef, j’ai commencé ma “carrière” de dirigeant de prisonniers. Je pense que c’est l’honneur le plus important que j’ai reçu de toute ma vie. En prison s’est construite une nouvelle relation, fraternelle et exempte de sectarisme, une relation humaine et loyale entre personnes ayant pourtant eu dans le passé de profondes divergences. Une leçon d’unité commençait à poindre dans les consciences. »

Peu nombreux sont les journalistes qui, comme Manuel Cabieses, ont lutté et luttent encore pour le rêve d’un monde meilleur. En juillet 1989, lorsque les conditions permirent sa circulation légale, Punto Final paru de nouveau. Il continue aujourd’hui encore. Sa ligne éditoriale, qui est fondamentalement celle de son origine, s’est cependant ouverte à une plus grande diversité d’idées et de propositions démocratiques et de justice sociale qui caractérisent l’époque actuelle. Sa diffusion (entre 8 000 et 10 000 exemplaires tous les quinze jours) n’est pas celle qu’il avait jusqu’en 1973, mais le journal dispose toujours une forte influence tant au Chili qu’en Amérique latine.

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Le directeur de Punto Final, Manuel Cabieses, et Raphaël Meyssan, responsable de la coordination internationale du réseau de presse du Réseau Voltaire, à Santiago du Chili, le 12 décembre 2005.

Punto Final n’est pas utilisé comme support publicitaire. Il ne bénéficie donc pas de la principale source de financement des médias. Les ventes en kiosques et les abonnements, qui constituent sa principale ressource, ne lui permet pas de ne pas être déficitaire. Jusqu’à présent, les pertes ont été couvertes par les apports que font parvenir les groupes amis de la revue dans différentes villes du monde : des exilés chiliens sympathisants qui organisent des campagnes de financement. Récemment, à Berlin, un groupe de Chiliens a entrepris la numérisation des anciens numéros de la revue à partir d’archives qui ont pu être récupérées. Ces documents historiques sont peu à peu consultables sur internet.

Ainsi, grâce à la volonté de ses rédacteurs et à l’engagement de ses lecteurs, Punto Final, « la revue qui aide à penser », continue de paraître, quarante années après sa création.

 Raphaël Meyssan
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Entretien avec Manuel Cabieses, directeur de « Punto Final »

Raphaël Meyssan : En quarante ans d’existence de Punto Final et plus encore de pratique du journalisme, tu as vu l’évolution de cette profession. Aujourd’hui, il semble y avoir plus de liberté qu’hier, mais te paraît-elle réellement utilisée ?

Manuel Cabieses : Durant la période de ma vie de journaliste, se sont produits les plus grands changements technologiques concernant les médias. Ces technologies ont permis de libérer le journalisme de beaucoup d’obstacles. Je pense particulièrement à l’utilisation intensive d’internet, qui est une grande révolution dans ce domaine et qui permet – en théorie – que chaque citoyen se convertisse en journaliste. En Amérique latine, nous sommes très en retard sur cette évolution, mais nous progressons. De ce point de vue technologique, il y a une vraie libération des conditions de publication et de la censure dont souffre normalement le journalisme. De nombreuses possibilités technologiques peuvent être utilisées. Mais il me semble que ces potentialités sont actuellement sous-exploitées.

– Pour ta pratique du journalisme politique, tu as été persécuté, torturé, emprisonné, exilé et certains de tes compagnons ont été assassinés. Comment vois-tu cette autre pratique du journalisme, dit « objectif », « non engagé », qui s’est imposée ?

– Comme directeur de Punto Final, j’ai expérimenté la répression à de nombreuses occasions. J’ai été détenu plusieurs fois. Aujourd’hui, au Chili, il y a de bien meilleures garanties de la liberté d’expression que celles qui existaient il y a quelques années. Il n’y a pas de persécution de journalistes, ou alors ce sont des affaires très ponctuelles et qui se produisent plutôt au niveau des tribunaux – je dirais de manière « plus civilisée ». Mais l’exercice du journalisme dans le monde se fait toujours plus difficile. Le nombre de journalistes morts en Irak ou en Colombie, par exemple, est très élevé. Cela fait du journalisme une profession risquée et dangereuse.

D’un autre côté, dans des pays comme le Chili, où il y a une certaine normalité démocratique et institutionnelle, les limitations dont souffrent les journalistes viennent bien plus de l’imposition de lignes éditoriales qui ne sont pas en accord avec leurs consciences. Il est très fréquent de rencontrer des journalistes qui travaillent dans de grands médias – liés à la droite ou à l’oligarchie de ce pays et intégrés dans les grands groupes internationaux d’information – qui doivent travailler en conflit avec leur conscience.

Les écoles de journalismes – qui dans un pays aussi petit que le Chili sont pas mois de quarante-trois – sont en train de modeler un type de journaliste sans conscience, un type de journaliste fonctionnel au système. De ces écoles sortent de nombreux jeunes journalistes qui sont totalement vides du point de vue de leur conscience. Ils n’ont pas en conscience que le journalisme a une fonction éminemment sociale, qu’il a un devoir vis-à-vis de la société. Ils considèrent au contraire le journalisme comme auxiliaire des grands commerces. Leurs visions personnelles s’identifient aux paramètres de la réussite sociale : gagner de l’argent, vivre une vie tranquille, avec un bon niveau de vie. Les problèmes de conscience restent totalement de côté.

– Est-ce que la notion d’« objectivité », qui est souvent employée, ne masque pas le fait de ne pas assumer la responsabilité d’un engagement dans le débat public ?

– Je ne suis pas aussi sûr de ce que tu dis, parce que n’importe quel journaliste relativement informé de l’essence de sa profession – et bien qu’il ait été formé dans ces écoles – sait parfaitement que l’objectivité n’existe pas, que l’objectivité est un mot vide. Il ne le rationalise pas lorsqu’ils commence à exercer sa profession, mais au fur et à mesure qu’il avance, il se rend compte que le journalisme est un instrument auxiliaire à d’autres intérêts que les siens, très éloigné de ceux du peuple dont ils font partie. C’est pourquoi se réfugier dans l’objectivité me paraît le comble de l’hypocrisie.

– Avec le Réseau Voltaire, nous essayons de mettre en réseau les journaux semblables à Punto Final à travers le monde. L’objectif est notamment de tisser des liens entre groupes de cultures différentes, comme celles d’Amérique latine, d’Europe ou des pays arabes. Un projet politique dans cette période de clash des civilisations vers lequel les Etats-Unis veulent précipiter le monde. Comment vois-tu ce projet ? Et quelles solutions vois-tu pour désamorcer l’idéologie du clash des civilisations ?

– J’ai une grande admiration pour le travail que réalise le Réseau Voltaire, pour son projet qui a déjà beaucoup avancé. Une grande admiration pour ce que vous voulez faire et ce que vous avez déjà fait. Ce que fait le Réseau Voltaire va dans le sens de ce dont nous parlions à l’instant : utiliser la technologie actuelle selon une méthode d’organisation de l’information afin de faire prendre conscience dans le monde de la réalité que nous vivons, que vivent tous les pays qui sont soumis à l’empire actuel. C’est une grande tâche, à laquelle je pense que de nombreux médias comme Punto Final devraient contribuer, devraient faire leur possible pour y participer et la soutenir.

Sur la fond, ta question telle que je l’entends aborde la veille problématique de la lutte idéologique. Les médias, y compris les médias électroniques, et bien sûr le Réseau Voltaire, sont au cœur de la lutte idéologique. Qu’ils veuillent ou non l’admettre, ils en sont partie prenante. Sur ce point, à travers le monde, et en Amérique latine que je connais particulièrement, nous avons des faiblesses très importantes qui ne nous ont pas permis d’utiliser de la meilleure façons, de la façon la plus efficace, les instruments existants – non seulement les médias électroniques, mais aussi la presse écrite, la radio, les télévisions locales. Il y a un chaos, un désordre, qui s’explique par le fait que c’est un processus nouveau, que ce sont des médias émergeants, mais aussi par la réalité qu’à vécu le monde à partir de l’instauration d’un centre hégémonique absolu, un empire incontestable. Tout cela explique une grande partie du problème, mais pas entièrement. Il y a, de notre part, une grande faiblesse pour nous relier aux organisations sociales, aux différents groupes politiques qui luttent contre le système, pour réaliser une intégration, une coordination qui permette de renforcer ces capacités qui sont pour l’instant fragiles et à leur commencement. Mais il ne faut pas voir cela avec des critères pessimistes : il y a des processus en marche, comme Punto Final et le Réseau Voltaire et d’autres encore. Il faut utiliser notre cœur et notre cerveau pour constituer avec ces nouveaux outils un instrument puissant de lutte idéologique face à l’empire nord-américain.


Pour en savoir plus :
- Punto Final sur Voltairenet.org
- Le site internet de Punto Final



 

 



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