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Tribunes et décryptages - 4 janvier 2006
Le gaz de « L’Empire du Mal »

Décryptage

Le conflit opposant la compagnie gazière publique russe Gazprom à l’État ukrainien a donné lieu, comme à l’accoutumée, à une succession de dénonciation de « l’impérialisme » russe et de « l’autoritarisme » poutinien dans la presse occidentale. Il est exact d’affirmer que si la Russie aligne à présent ses tarifs envers l’Ukraine sur les cours mondiaux, c’est sans aucun doute par ce qu’elle n’a plus aucun intérêt à les minorer après le rapprochement de Kiev avec l’OTAN. En revanche, présenter le différend comme une volonté russe illégitime de quadrupler ses profits, sans parler du prix préférentiel dont bénéficiait l’Ukraine jusque là, ou occulter l’obligation faite à la Russie de libéraliser son marché énergétique pour entrer à l’Organisation mondiale du commerce, dénote une vision pour le moins spécieuse des évènements. Les analystes se penchent sur cette question dans les médias occidentaux en dramatisant les faits et en livrant une image manichéenne de l’opposition russo-ukrainienne imprégnée des représentations de la Guerre froide. D’un côté, on nous présente une vertueuse, mais pauvre, démocratie ukrainienne souhaitant se rapprocher de l’Occident (et donc de « La Liberté ») et de l’autre une Russie, riche, agressive, autocratique, impérialiste et machiavélique cherchant à la reprendre dans ses filets.
La chronique que l’éditorialiste de la radio d’État française France Inter et de l’hebdomadaire privé L’Express, Bernard Guetta, a livré à ses auditeurs sur le sujet illustre parfaitement cette vision des choses. L’analyste condamne ce qu’il qualifie de « chantage » de la Russie contre l’Ukraine. Il déplore que Moscou puisse à nouveau compter sur la scène internationale grâce aux revenus du gaz et du pétrole et appelle les États-Unis et l’Union européenne à venir en aide à Kiev sous peine de voir la Russie retrouver son influence dans le pays. L’auteur reste cohérent avec lui-même. Dans un éditorial de L’Express en date du 13 octobre 2005, il avait écrit que le développement de l’influence russe chez ses voisins « n’est pas une bonne nouvelle pour la liberté ». Cette opposition par principe de la Russie et de « la liberté » rappelle que la presse occidentale est encore fortement attachée aux slogans de la propagande de la Guerre froide.

Dans l’imaginaire médiatique de ces pays, la Guerre froide fut une lutte à mort entre deux systèmes de valeurs contradictoires et non pas une guerre larvée entre deux superpuissances impérialistes légitimant leurs actions par un discours normatif se réclamant de valeurs rarement soutenues dans les faits. La Russie apparaît aujourd’hui comme l’héritière de l’URSS d’antan. A ce titre, toute rencontre entre un dirigeant occidental et un dirigeant russe suscite dans les rédactions occidentales une interrogation sur les Droits de l’homme en Russie tandis que les rencontres entre dirigeants européens et états-uniens sont illustrées par des commentaires sur l’unité de « l’Occident ». De même, les crimes ou le bellicisme états-uniens sont toujours minimisés en comparaison de ceux de la Russie. Le quotidien de référence des élites françaises, Le Monde, n’a ainsi pas hésité dans un éditorial non signé, engageant par principe toute la rédaction, à affirmer dès sa première phrase : « La première guerre du XXIe siècle est déclarée ». Les guerres en Afghanistan et en Irak semblent déjà oubliées. Le traitement du problème russo-ukrainien par le quotidien La Croix, traité aujourd’hui dans notre Piège à la Une montre que le cas du Monde, n’est pas isolé.

Ces analyses masquent le fait que la Russie n’est plus une menace pour l’Europe et que cette dernière sera sans doute conduite, dans l’avenir, à revoir ses alliances avec Moscou, au détriment des États-Unis, en raison d’une dépendance énergétique vis-à-vis du gaz russe.
Cette réorientation stratégique annoncée est redoutée par les analystes atlantistes, surtout dans les ex-pays du Pacte de Varsovie. Le politologue polonais, Mariusz Przybylski, s’alarme dans Rzezpospolita de la dépendance économique européenne croissante vis-à-vis de la Russie, illustrée par le conflit entre Kiev et Moscou. Il recommande donc aux dirigeants européens de pousser la Russie et l’Ukraine à se remettre à la table des négociations pour ne pas nuire à l’approvisionnement de toute l’Europe de l’Est, puis, dans un deuxième temps, de chercher à diversifier leurs ressources énergétiques. L’auteur est cependant bien en peine de fournir une alternative.
L’ancien président de la Lituanie, Vytautas Landsbergis, se lance dans une critique acharnée de l’influence énergétique russe mélangeant à la fois une traditionnelle dénonciation atlantiste de la politique de Vladimir Poutine et des accents violemment russophobes (la Russie est « la patrie de la Terreur rouge » ou bien présentée comme « le Mal »). Il condamne, à juste titre, un conflit d’intérêt dans la nouvelle position de Gerhard Schröder, l’ancien chancelier allemand, qui préside aujourd’hui la compagnie chargée de construire le gazoduc alimentant l’Europe occidentale en gaz russe. Mais l’auteur ne s’arrête pas là. Pour lui, ce gazoduc n’est pas un moyen de développer l’approvisionnement en gaz de l’Europe occidentale en vue d’un remplacement partiel du pétrole déclinant, mais un moyen de contourner l’Europe de l’Est afin de la laisser aux mains de la Russie. Il appelle donc les États occidentaux à s’opposer à la politique de Vladimir Poutine, présentée comme impérialiste.
Cette tribune a été publiée dans Free Republic (États-Unis), le Daily Times (Pakistan), El Tiempo (Colombie) et sans doute dans d’autres titres nous ayant échappé grâce à la diffusion, toujours efficace, de ce texte par Project Syndicate, le cabinet de diffusion de tribunes financé par George Soros, milliardaire très actif dans le soutien des « révolutions colorées » ayant touché les ex-Républiques soviétiques. Ce n’est sans doute pas un hasard si Project Syndicate diffuse en ce moment une autre tribune anti-Poutine rédigée par l’oligarque en exil Boris Berezovski. Ce texte n’a été publié pour l’instant, à notre connaissance, que dans le Korea Herald (Corée du Sud) mais devrait trouver un écho plus large dans les jours ou semaines à venir.
L’auteur s’attaque à nouveau à Vladimir Poutine, restant dans la posture de victime d’un complot d’un régime autoritaire qu’il affectionne dans les médias occidentaux bien que ses liens avec diverses organisations mafieuses aient été étayés de longue date. Boris Berezovski affirme que le combat du Kremlin contre les oligarques n’est pas une ré-appropriation par l’État russe d’un pillage généralisé sous l’ère Eltsine, mais une agression étatique contre des adversaires politiques pétris de sentiments démocrates. Bien qu’il ne formule pas explicitement cette conclusion, cette dernière coule de source : Les démocrates du monde entier doivent soutenir les oligarques, et donc M. Berezovski et ses affaires, contre Vladimir Poutine.

Aux États-Unis, au milieu du déchaînement des attaques contre elle, la Russie trouve surtout des soutiens (ou du moins des personnes nuançant les attaques contre elle) parmi les républicains opposés aux néo-conservateurs.
Ainsi sur le site AntiWar.com, l’ancien candidat à l’investiture républicaine à la présidentielle de 1996 puis candidat indépendant en 2000, le très droitier Patrick J. Buchanan, retourne à l’expéditeur l’accusation de néosoviétisation fréquemment lancée contre Vladimir Poutine. Il affirme que c’est l’actuelle administration états-unienne qui est dans une logique soviétique (insulte suprême pour cet ancien conseiller de Ronald Reagan). Il compare la National Endowment for Democracy avec le Komintern. Pour lui, les deux organisations visent à imposer des changements de régimes dans des pays étrangers, la première au nom du communisme pour étendre l’URSS, la seconde pour développer la domination états-unienne. Quand Vladimir Poutine chasse les agents des néo-conservateurs de Russie, il ne fait donc que lutter contre un « néo-Komintern », il ne re-soviétise pas son pays.
Étrangement, l’ancien sous-secrétaire d’État de Bill Clinton, le démocrate Graham Allison, relativise lui aussi, dans Boston Globe, les attaques contre la Russie. Sans remettre en cause frontalement la représentation de la politique de Vladimir Poutine dans les médias occidentaux, il note que son action a stabilisé la Russie et que contrairement à ce que prédisait Dick Cheney en 1991 lorsqu’il était secrétaire à la Défense états-unien, il n’y a pas eu de pertes d’armes nucléaires russes en 14 ans. Par cette tribune, Graham Allison, ancien conseiller de John Kerry lors de la campagne présidentielle états-unienne de 2004, va à l’encontre de l’ex-sénateur démocrate Sam Nunn stigmatisant la menace nucléaire russe.

Rares sont les partisans de Vladimir Poutine pouvant s’exprimer dans les médias occidentaux au point que le politologue russe, Vjatcheslav Nikonow, fait figure d’exception dans le paysage médiatique européen. Dans le quotidien autrichien Der Standard, il réfute un certain nombre de conceptions occidentales. Il n’y a pas selon lui d’opposition entre une démocratie russe sous l’ère Eltsine et une autocratie poutinienne. Il rappèle que Vladimir Poutine n’a pas fait tirer sur la Douma comme son prédécesseur, ni bradé les richesses de son pays à ses amis et c’est pourquoi il bénéficie du soutien de la population russe. Cette popularité devrait empêcher, selon l’analyste, toute chance de réussir une « révolution colorée » à Moscou, mais il n’exclut pas une tentative.

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4 janvier 2006

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 Nouvelle Guerre froide : la stratégie antirusse

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« La puissance énergétique russe »

Auteur Bernard Guetta

 Bernard Guetta est chroniqueur sur les questions internationales pour la chaîne radio française d’État,France Inter, et pour l’hebdomadaire L’Express.

Source France Inter (France)
Référence « La puissance énergétique russe », par Bernard Guetta, France Inter, 2 janvier 2005.

Résumé Comme tous les producteurs d’énergie, la Russie croule sous les entrées de devises. Grâce à l’augmentation des cours, elle n’a pas besoin d’argent Ce n’est pas pour boucler ses fins de mois que Vladimir Poutine a soudain exigé des Ukrainiens qu’ils acceptent de voir passer le prix de leurs approvisionnement en gaz russe de 50 dollars à 230 dollars les mille m3. S’il veut aligner la facture ukrainienne sur les cours mondiaux, s’il n’a proposé pour tout arrangement qu’un délai de trois mois, repoussé l’idée d’une augmentation par étapes et coupé, hier, les robinets devant le refus ukrainien, c’est pour deux raisons :
La première, c’est de faire plier l’Ukraine. La Russie veut remettre ce pays dans son orbite alors que Kiev s’est choisie à l’automne un président, Viktor Yushchenko, qui veut ancrer son pays à l’Ouest. A trois mois d’élections parlementaires qui s’annonçaient difficiles pour Viktor Yushchenko dont l’équipe s’est divisée, Vladimir Poutine a donc brandi l’arme économique. C’est simple, mais la Russie ne peut pas ignorer que cette attitude risque de provoquer au contraire un réflexe national de soutien au président en opposition à ce chantage.
Toutefois, la partie engagée par Vladimir Poutine ne se joue pas à trois mois. L’objectif de la Russie est de montrer au monde qu’elle est redevenue une puissance incontournable grâce à ses richesses énergétiques. L’Union européenne dépend de Moscou pour le quart de son gaz (dont les tuyaux passent par l’Ukraine) et son pétrole est indispensable à l’économie mondiale à l’heure de l’instabilité proche-orientale. Aujourd’hui, l’Europe et les États-Unis ne peuvent que ménager Moscou. Ne pouvant compter ni sur Bruxelles, ni sur Washington, Viktor Yushchenko devra composer avec Moscou. Plus encore que de faire plier l’Ukraine, il s’agit pour la Russie de montrer sa force.

« Toute l’Europe est concernée par les relations entre la Russie et l’Ukraine »

Auteur Mariusz Przybylski
Mariusz Przybylski est politilogue et journaliste polonais.

Source Rzezpospolita (Pologne)
Référence « Rosja zakręca kurek », par Mariusz Przybylski, Rzezpospolita, 2 janvier 2006.

Résumé La Russie considère depuis des années ses réserves énergétiques comment un instrument pour la réalisation de ses propres objectifs stratégiques. Moscou tente de retrouver un statut de grande puissance mais ne semble pas se rendre compte que, par ses méthodes, elle se désavoue totalement en tant que partenaire commercial.
La dispute entre Moscou et Kiev doit être un avertissement pour l’Union européenne. Au lieu de renforcer notre dépendance vis-à-vis de la Russie, il faut trouver une politique énergétique alternative. La guerre du gaz entre la Russie et l’Ukraine risque d’avoir des conséquences pour toute le reste du continent européen. En utilisant le gaz comme moyen de pression, Vladimir Poutine s’affirme comme un partenaire commercial en qui on ne peut avoir confiance, non seulement pour l’Ukraine mais pour toute l’Union européenne. Or l’Europe mise depuis des années sur le gaz russe et sera donc la première affectée par tout conflit dans ce domaine. Elle doit en conséquence faire pression sur Poutine et Yushchenko pour qu’ils reviennent à la table des négociations et élaborent un accord mettant fin à la question. Les relations entre l’Ukraine et la Russie ne sont pas une affaire bilatéral, e mais bien une affaire qui concerne la totalité de l’Europe.

« Un gazoduc pour renforcer l’Empire de la Russie »

Auteur Vytautas Landsbergis

 Musicologue de formation, Vytautas Landsbergis est ancien président de Lituanie. Il est député européen lituanien, membre de la Fondation de service politique (Paris) et fut administrateur du Committee for the Liberation of Iraq. Il est signataire de l’appel des 115 atlantistes contre Vladimir Poutine.

Sources Daily Times (Pakistan), Free Republic (États-Unis), El Tiempo (Colombie)
Référence « Russia’s pipeline to Empire », par Vytautas Landsbergis, Free Republic, 16 décembre 2005.
« Russia’s pipeline to empire », Daily Times, 17 décembre 2005.
« El gasoducto ruso, hacia el imperio », El Tiempo, 20 décembre 2005

Résumé Gerhard Schröder, encore chancelier d’Allemagne il y a un mois, a accepté de présider la compagnie chargée de la construction d’un gazoduc reliant la Russie à son pays à travers la mer Baltique et l’Europe occidentale. Il s’agit d’un conflit d’intérêt et cette défaillance morale est amplifiée par le fait qu’au même moment, la Russie, via Gazprom, entreprise d’État, menace de stopper l’apprisionement en gaz de l’Ukraine. Aujourd’hui, menacer de couper le gaz à l’Ukraine, c’est menacer de cesser d’approvisionner l’Europe occidentale. Avec le nouveau gazoduc, contournant l’Ukraine, la Pologne et les pays baltes, les clones de l’ex-KGB qui entourent Poutine n’auront plus à se soucier des réactions occidentales et pourront faire pressions sur leurs voisins post-communistes ;
L’Europe peut-elle accorder à la Russie une telle arme impérialiste ? Peut-elle accepter de se mettre ainsi à la botte de la Russie ? Le fait qu’un ex-chancelier participe à ce projet montre la suffisance européenne face aux ambitions néo-impérialistes de Poutine. Quand l’Europe dépendra de l’énergie russe, le Kremlin n’aura plus à se soucier des remontrances sur les Droits de l’homme et la démocratie et il s’en délecte déjà. L’Europe espérait que la Russie deviendrait de plus en plus « européenne » mais au lieu de ça, Poutine a construit un rempart énergétique protégeant la nouvelle élite issue du KGB. Après avoir imposé sa volonté aux Russes, Poutine va faire de même avec les citoyens des nations indépendantes. En tant qu’ancien président de la Lituanie indépendante, j’ai souvent été confronté aux menaces russes.
Le Kremlin est très fort pour simuler l’idéalisme démocratique, mais voyez comment il traite les Tchétchènes, Mikhail Khodorkovsky, harcèle les ONG étrangères et accuse Yuliya Tymoshenko. On ne peut pas considérer que la Russie fasse partie d’un espace commun de Droits de l’homme et de démocratie avec l’Union européenne. Elle n’est pas non plus un allié fiable contre le terrorisme. Est-il réellement concevable que la patrie de la « Terreur rouge », des innombrables crimes impunis de l’ère soviétique et des mains encore sales du sang des Lituaniens aux Caucasiens puisse réellement aider à combattre la menace mondiale brandie par l’Iran et la Corée du Nord ?
Pendant des décennies, la région d’Europe d’où je viens a été laissée à la merci du Mal. C’est pourquoi je ne peux rester silencieux quand l’Europe trébuche aveuglément dans un nouvel apaisement.

« En défense des guerres des oligarques de Russie »

Auteur Boris Berezovski

 Boris Berezovski est un des treize oligarques russes ayant fait fortune lors des privatisations de l’ère Eltsine. On le dit lié aux réseaux mafieux russes et il a joué un rôle dans le sabotage du règlement de la paix en Tchétchénie. Il vit en Grande-Bretagne où il a obtenu l’asile politique en 2003.

Sources Korea Herald (Corée du Sud), Daily Times (Pakistan)
Référence « In defense of Russia’s oligarch wars », par Boris Berezovski, Korea Herald, 3 janvier 2005.
« The oligarch wars », Daily Times, 1er janvier 2006.

Résumé Je ne peux pas être neutre émotionnellement quand il s’agit d’aborder la guerre de Vladimir Poutine aux « oligarques » russes puisque je suis régulièrement décris comme l’un d’eux. Toutefois, j’ai l’avantage d’avoir un regard de l’intérieur sur cette politique. Ayant été victime de cette « guerre », je peux en parler en termes concrets, je connais la puissance répressive des services de l’État quand ils s’acharnent sur un homme. Cela n’aurait pas pu avoir lieu dans une démocratie occidentale. On ne peut imaginer qu’un pays comme la France confie à tous ses services (police, justice, bureaucratie) la mission de s’acharner sur un individu. En Russie, cela n’a rien d’inimaginable.
Moscou demande mon extradition pour mieux me présenter comme un criminel. La « guerre » de Poutine n’est pas orientée contre une classe ou contre des fortunes indues, mais contre des individus voulant une Russie libérale, libre et démocratiques. Cela profite à l’entourage du président qui souhaite s’enrichir. Les « oligarques » attaqués sont ceux qui ont le mieux compris les opportunités de l’économie russe et qui se sont ensuite engagés politiquement, pas tous avec ferveur cependant comme le montre les excuses présentées par Mikhail Khodorkovsky pour plaire au Kremlin.
Si Poutine gagne cette guerre, ce sera une victoire à la Pyrrhus contre la richesse elle-même.

« Poutine contre le néo-Komintern »

Auteur Patrick J. Buchanan

 Patrick J. Buchanan a été assistant des présidents Nixon, Ford et Reagan. Il a brigué plusieurs fois l’investiture républicaine pour l’élection à la présidentielle avant de se présenter indépendamment des deux grands partis états-uniens en 2000. Il dirige le magazine The American Conservative.

Source Antiwar.com (États-Unis)
Référence « Putin vs. the Neo-Comintern », par Patrick J. Buchanan, AntiWar.com, 30 novembre 2005.

Résumé Le Komintern, ou internationale communiste, a été créé en 1919 par Lénine. Il visait à utiliser tous les moyens possibles pour créer une République soviétique internationale. En 1935, Staline amenda cette doctrine pour permettre la création de Fronts populaires contre le fascisme en Europe, alors priorité de l’URSS. En raison de ce changement doctrinal, Trotski qualifia Staline de « réformiste », ce qui lui valut d’être assassiné par un Stalinien en 1940.
Mais le trotskisme n’est pas mort avec Léon Trotski. Il a muté et ne cherche plus à construire une révolution permanente en faveur du communisme mondiale mais en faveur de la démocratie globale. C’est le programme qu’appliquent les néo-conservateurs de l’administration Bush et du parti de Ronald Reagan. Ils ont utilisé l’argent des contribuables pour créer une nouveau Komintern : la National Endowment for Democracy (NED). Pendant 20 ans, elle a été dirigée par Carl Gershman qui fut membre du Socialist Party avant d’adhérer au parti démocrate et de devenir un partisan du sénateur Henry « Scoop » Jackson dont l’équipe était composée de Richard Perle, Frank Gaffney, Elliott Abrams. Les néo-conservateurs ont également pris possession de la Freedom House (FH) dont l’ex-président James Woolsey a déclaré la Russie « non libre » et appelle à la guerre contre « l’islamofacsisme ».
La NED, la Freedom House et les autres think tanks s’ingérent régulièrement dans les affaires intérieures des États. Clamant lutter pour la démocratie, les néo-conservateurs s’attaquent en réalité à tous les régimes qui ne leur conviennent pas. Quoi qu’on pense d’Hugo Chavez, on ne peut nier qu’il a toujours été élu démocratiquement. Quand un régime leur déplait, ils organisent son renverseement comme la révolution orange en Ukraine. Pour éviter d’être touché par une telle manœuvre en Russie, Vladimir Poutine se prépare à expulser de son pays tous les organisateurs de ces actions.
Pourquoi les États-Unis ne se mêlent-ils par de leurs affaires ?

« 14 ans après l’Empire du Mal, une Russie stable »

Auteur Graham Allison

 Ancien directeur de la Kennedy School of Government de l’université d’Harvard, Graham Allison a été assistant du secrétaire à la Défense états-unien pour la Russie et les pays de l’ex-URSS durant le premier mandat de Bill Clinton. Il a été l’un des conseiller de John Kerry pendant la campagne électorale présidentielle états-unienne.

Source The Boston Globe (États-Unis)
Référence « 14 years after evil empire, a stable Russia, par Graham Allison, Boston Globe, 26 décembre 2005.

Résumé Il y a 14 ans hier, l’URSS disparaissait. Mikhail Gorbatchev démissionnait de sa présidence et Boris Eltsine devenait le premier président de la Russie indépendante. C’était la fin de ce que Ronald Reagan avait appelé « l’Empire du Mal », laissant place à la Russie et à 14 États indépendants.
Qui aurait pu imaginer que l’Empire du Mal disparaîtrait sans guerre ? Que le communisme s’effondrerait sans révolution ? Qui aurait pu penser que la fin du monde bipolaire se ferait aussi calmement et qu’une dictature totalitaire deviendrait une société en transition « normale » comme le Brésil, le Vénézuéla, l’Indonésie ou le Nigeria ? Qui aurait pu penser après les déclarations de Dick Cheney, alors secrétaire à la Défense, en 1991, qu’aucune arme nucléaire de l’ex-URSS ne tomberait dans de mauvaises mains ? Qui pensait que le gouvernement russe serait riche et que la Russie aurait une croissance économique moyenne de 7 % par an après la crise financière de 1998 ? Qui aurait pensé que le président russe présiderait le G8 dès 2006 ?
La Russie reste un kaléidoscope de contradictions et les Américains continuent de la voir comme un verre à moitié vide plutôt que comme un verre à moitié plein. Les attaques de Vladimir Poutine contre les ONG ne sont pas rassurantes, mais comparées à nos plus grandes peurs qui aurait pu imaginer que la Russie serait ce qu’elle est aujourd’hui ?

« Une révolution orange est elle vraiment indispensable pour établir la démocratie ? »

Auteur Vjatcheslav Nikonow
Issu d’une très ancienne famille politique russe, Vjatcheslav Nikonow est un des principaux politologues « conservateurs » de Russie et président de la fondation Politika à Moscou.

Source Der Standard (Autriche)
Référence « Braucht est wirklich eine Orangenrevolution ? », par Vjatcheslav Nikonow, Der Standard, 2 janvier 2006.

Résumé Les groupes libéraux à l’étranger comme en Russie considèrent de plus en plus que le mode de gouvernement de Poutine est autoritaire et inefficace. Étant donné que les régimes déplaisant aux libéraux et dominés par une personnalité forte sont communément considérés comme étant fragiles, la conséquence logique serait qu’un scénario du genre « Révolution colorée » devrait se répéter, comme en Géorgie, en Ukraine ou au Kirghizistan. Bien sûr, dans la Russie actuelle, rien n’est impossible, mais à mon avis ceux qui croient à une « révolution de la rue » imminente prennent leurs désirs pour la réalité.
Concernant l’efficacité, on manque d’une méthode pour l’évaluer précisément dans le cas d’un gouvernement. Les États-Unis par exemple, qu’on ne peut pas vraiment considérer comme étant fragiles, ont fait montre d’une telle efficacité en Irak, lors des ouragans ou dans les affaires de la CIA et de la torture qu’en comparaison la politique en Tchétchénie est un succès flagrant.
Le gouvernement d’aujourd’hui est bien plus efficace que celui d’Eltsine pendant les années 1990. A l’époque la majorité du pays n’était même plus dirigée, la capacité de production nationale avait chuté de plus de la moitié et le Kremlin ne put faire voter aucune législation à la Douma, tenue par les communistes. Mais à l’époque peu de libéraux parlaient d’effondrement du pays.
Bien sûr, la Russie d’aujourd’hui peut difficilement être qualifiée de modèle démocratique et certains développement sont inquiétants. Mais il est ridicule de prétendre que nous évoluons d’une « Démocratie » eltsinienne vers une "Autocratie" poutinienne. Il est difficilement imaginable de nos jours que des chars tirent sur un parlement régulièrement élu ou que les richesses nationales soient privatisées au profit de membres de la famille ou d’amis d’affaires du président, ou encore que la politique du pays soit entièrement déléguée à ces amis.
La situation en Russie est également très différente de celle de l’Ukraine avant la « révolution orange ». Il n’y a pas de Viktor Yushchenko qui dirige l’opposition russe et pas de Kuchma à la présidence, faible et détesté de l’opinion publique. Avec une côte de popularité avoisinant les 70 %, personne ne peut reprocher à Vladimir Poutine son illégitimité – ou, puisqu’on en parle, qu’il soit prêt à s’incliner sans résistance face à la pression de la rue.
De plus, en Russie, ce ne sont pas les libéraux qui mobilisent la rue, mais les communistes et les nationalistes. Leur révolution rouge et brune serait certainement colorée, mais moins rose que dans les rêves des libéraux. Ces derniers doivent se faire à cette idée toute simple : la Russie a déjà connu sa révolution orange en 1991 et les résultats n’ont pas été concluants. Tout comme en Ukraine d’ailleurs. Les crises politiques du gouvernement Yushchenko montrent que les révolutionnaires colorés ont aussi des problèmes d’efficacité et de démocratie.
En fait le principal problème du gouvernement Poutine aux yeux de ses critiques occidentaux réside dans le fait que les amis de ses opposants et leur penseurs politiques ont perdu leur place sur l’échiquier politique. Cela peut arriver à tout le monde en politique et ne justifie pas une révolution – qui n’est jamais un événement anodin à mettre en branle. Malgré cela, je ne doute pas qu’en 2008, aux prochaines élections présidentielles, il y aura une tentative pour faire tomber le gouvernement russe par un autre moyen que la voie électorale.

 



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