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Tribunes et décryptages - 12 janvier 2006
Mobilisation orwellienne pour rendre la torture acceptable

Décryptage

Disparue dans le maelström médiatique de la fin de l’année, la question de la torture revient timidement dans quelques tribunes, la plupart des médias faisant de grands efforts pour se pencher "de manière lucide et sans préjugés" (comme l’écrit le journal conservateur allemand Frankfurter Allgemeine) sur la question - ce qui signifie de fait la justification du procédé. La conclusion générale est que la torture est moralement préjudiciable, mais…. Tout réside dans ce "mais" et la novlangue orwellienne est mobilisée pour faire passer la pilule.

En Allemagne, la sensibilité à cette question est exacerbée par l’héritage historique. Un article de la Loi fondamentale interdit clairement l’usage de la torture ou l’utilisation d’informations obtenues par ce biais. Il a même été inventé un mot pour désigner cette tentation, « Shäubeln », du nom de l’actuel ministre de l’Intérieur chrétien-démocrate Wolfgang Schäuble qui a justifié à plusieurs reprises l’utilisation de la torture dans l’interrogation de « terroristes ».
Lors d’un entretien accordé à la radio d’État allemande Deutschlandfunk, interrogé sur le fait que des services allemands ont participé à la torture de citoyens allemands retenus par les États-Unis ou leur sous-traitants étrangers et que les tribunaux allemands se basent sur des informations obtenues par la torture pour leur accusation, ce politicien chevronné a répondu par une pirouette : « Ce n’est pas de la torture, c’est une méthode d’obtention d’informations ». D’autant que, toujours selon Schaüble, il n’est pas avéré que l’on torture à Guantanamo ou ailleurs dans les prisons secrètes états-uniennes. « Je n’ai jamais vu de preuves sérieuses permettant d’affirmer cela, on ne fait pas de la politique sur des soupçons. Je ne vois donc pas pourquoi nous ne profiterions pas des informations obtenues par nos amis et alliés américains ».
Moins franche, l’attitude de Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères allemand de la coalition rouge-verte, est pourtant similaire. D’après lui, il n’y a pas de raison de s’offusquer de la situation du citoyen allemand Mohammed Haydar Zammar, kidnappé et transféré en Syrie par la CIA. Son interrogatoire par les services secrets syriens était « conforme aux méthodes traditionnellement utilisées dans ce pays », comme le précise un communiqué de son ministère. Pourquoi protester, si c’est la tradition...
Le philosophe allemand et rédacteur en chef du journal Telepolis, Florian Röller s’indigne de cette attitude. Reprenant les commentaires de M. Fisher, il constate à regret que même l’ancien dirigeant d’un parti mettant en avant les valeurs morales se soumet à la logique de la « guerre au terrorisme » et accepte les violations des Droits de l’homme. Pour l’auteur, le fait qu’il soit allemand est un facteur aggravant.

Cette question ne fait pas débat qu’en Allemagne.
Au Royaume-Uni, l’expert des questions de sécurité du journal The Guardian, Richard Norton-Taylor, s’agace des dérobades du gouvernement de Tony Blair sur la question des transferts de détenus. L’auteur relève la question sous-jacente à l’absence de commission d’enquête britannique sur la question des transferts clandestins et de la torture de citoyens britanniques vers des camps secrets de la CIA : Si le gouvernement Blair bloque toute enquête judiciaire et que les États-Unis cherchent à faire oublier l’affaire en faisant des grandes déclarations de principe, c’est qu’il ne faut en aucun cas faire naître un débat qui pourrait remettre en cause l’alliance du Royaume-Uni et des États-Unis. Il y a pourtant clairement violation du système légal britannique, fondé sur la preuve et l’habeas corpus, éléments mis en question par les initiatives juridiques, politiques et militaires de Washington.

Dans The Age, sans entrer dans la critique de l’action des pays européens, l’écrivain Salman Rushdie dénonce, de manière générale, la manipulation du langage qui rend la torture acceptable afin de faire passer l’innommable On a commencé à modifier les mots pour modifier la logique, puis la pratique. On ne parle pas d’« exportation de la torture » mais de « transferts de prisonniers », comme hier on a parle de « nettoyage ethnique » pour parler de « massacres ». Lucide, il se doute bien que ces pratiques échapperont à une condamnation légale, il réclame au minimum un jugement moral.
Ne pas employer le mot torture présente en effet un intérêt. De nombreux commentateurs récusent ainsi l’accusation en pointant le fait que les États-Unis sont un pays démocratique, un État de droit. Or, c’est précisément le contraire : les Etats-Unis pratiquent aujourd’hui la torture et ne sont donc pas un État de droit, mais cette vérité est trop pénible à supporter pour être acceptée. Parlons donc d’interrogatoires justifiés par des impératifs de sécurité nationale et évaluons leur fiabilité : le libyen Ibn al Shaykh al-Libi fut envoyé se faire torturer par les Égyptiens ; il ne manqua pas de fournir des « preuves » d’une connexion entre Saddam Hussein et Oussama Ben Laden, affirmation qui s’est avérée totalement erronée. Mais, comme le rappelle Robert Sheer sur AlterNet « Il ne faut pas s’arrêter aux conclusions de la majorité des experts de la torture qui expliquent que la méthode est inefficace parce que le torturé ne dit que ce que l’on veut entendre. Dans le cas de al-Libi, la torture a parfaitement fonctionné pour obtenir exactement le type de preuves nécessaires au déclenchement d’une guerre voulue de longue date. ».

Dans Gulf News, le lobbyiste James Zogby élargit la réflexion sur la torture aux traitements anti-démocratiques subis par des centaines de milliers de citoyens états-uniens d’origine moyen-orientale aux États-Unis après le 11 septembre. Arrestations arbitraires de masse, tracasseries, fichage… une « honte » qui a eu pour principale conséquence la destruction de toute rapport de confiance entre les services états-uniens et les immigrants. Cela ne renforce en rien la sécurité du pays.
De son coté l’ancien candidat à l’élection présidentielle slovène, Slavoj Zizek s’alarme de la préparation des mentalités à l’acceptation de la torture par la propagande télévisuelle, masquée sous forme de séries télévisées tel que 24 heures Chrono, n’hésitant pas à faire le parallèle entre la propagande nazie et les héros présentés à la télévision. Le public est conditionné à accepter que certaines situations autorisent de s’affranchir de la loi et de torturer au nom d’une cause. Cette série met ainsi en scène le cas d’école illustré par le professeur de droit d’Harvard, Alan Dershowitz, par ailleurs conseiller juridique du gouvernement israélien, qui a assimilé l’usage de la torture à de la légitime défense. La télévision manifeste ainsi que nos critères éthiques ont changé.
Notons que la série 24 diffusée aux États-Unis par la Fox, propriété du magnat des médias pro-Bush Ruppert Murdoch, a connu récemment un tournant idéologique. Depuis sa quatrième saison, elle suit désormais une ligne scénaristique et politique beaucoup plus conforme à la vulgate néo-conservatrice que par le passé. Elle est passé d’un feuilleton faisant l’apologie de l’action d’un président démocrate luttant contre des complots internes aux États-Unis visant à légitimer des guerres énergétiques à une série beaucoup plus conforme aux canons de pensée de l’administration Bush.

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12 janvier 2006

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Paris (France)

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Thèmes
 Torture

Pays
 États-Unis

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« La ligne rouge n’a pas été franchie. Vraiment ? »

Auteur Florian Röller
Florian Röller est philosophe allemand et rédacteur en chef du magazine Telepolis

Source Telepolis (Allemagne)
Référence « Die rote Linie nicht überschritten », par Florian Röller, Telepolis, 23 décembre 2005.

Résumé Ce n’est qu’indirectement, à travers un article d’un ami journaliste dans le journal Die Zeit, que Joschka Fischer a enfin pris position dans le débat sur l’implication du gouvernement allemand (auquel il appartenait et dont il dirigeait la politique étrangère) dans la guerre états-unienne contre le terrorisme et les « dommages collatéraux » causés aux Droits de l’homme et aux principes fondateurs de notre constitution.
Mais Fischer n’est pas le seul à fuir le débat, la CDU/CSU et le FDP auraient bien besoin eux aussi de se confronter à l’Histoire. Quand ils étaient dans l’opposition, ils se plaignaient de la distance entre Berlin et Washington, faisant mine d’ignorer la violation de la loi internationale et l’hégémonie militaire et économique des États-Unis. Aujourd’hui l’hypocrisie continue et on se cache derrière la dénonciation des erreurs du gouvernement Schröder. Pour Fisher, la position de l’Allemagne ne pouvait être qu’ambivalente, considérant la dette historique vis à vis des États-Unis. La situation actuelle a au moins le mérite de faire réaliser aux conservateurs allemands l’étendue du bourbier moral dans lequel l’Allemagne se serait laissé entraîner, en bonne vassalle de l’empire, dans la guerre de Bush.
Néanmoins, il serait intéressant de savoir comment Fischer, membre d’un parti qui a toujours mis en avant les valeurs morales démocratiques et la défense des droits humains, a pu gérer la contradiction entre ces valeurs et les actions de George W. Bush, Colin Powell et Condoleezza Rice. Il prétend, dans son interview, avoir toujours insisté sur le respect du droit et le refus de la torture. Dommage que cette réprobation n’ait jamais été publique - contrairement à Angela Merkel qui a eu le courage de la formuler en face de Condoleeza Rice. Mais deux lignes plus loin il explique que, dans la lutte contre le terrorisme, on ne peut faire l’économie de « zones d’ombres », ce qui signifie clairement qu’il existe des situation où l’État de droit peut être court-circuité pour la cause.
Historiquement, dans la bouche d’un Allemand, une telle idée est scandaleuse.
Et dangereuse.

« Si vous ne posez pas de questions »

Auteur Richard Norton-Taylor

 Richard Norton-Taylor est le rédacteur des questions de sécurité du Guardian. Il a réalisé le documentaire Justifying War sur la commission Hutton pour la BBC.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « If you ask no questions », par Richard Norton-Taylor, The Guardian, 10 janvier 2006.

Résumé Tandis qu’ils réfléchissent à la future direction de leurs partis, les députés britanniques reviennent de vacances en affirmant qu’ils n’oublient pas la question des transferts de détenus islamistes vers des camps secrets où ils peuvent être torturés. Un groupe parlementaire trans-partisan travaille d’ailleurs sur le sujet. Il est présidé par Andrew Tyrie, un député conservateur, assisté par Chris Mullin et Sir Menzies Campbell. Ils attendent des comptes de la part du gouvernement.
Ce qui se pose derrière cette question, c’est à nouveau l’alliance du Royaume-Uni et des États-Unis et nos différences de systèmes légaux. Cette question s’est posée lors des débuts de la guerre au terrorisme quand a été soulevée l’hypothèse d’une arrestation d’Oussama Ben Laden par les troupes britanniques. Fallait-il le confier aux troupes états-uniennes sachant qu’il serait sans aucun doute exécuté ?
En Grande-Bretagne, il est actuellement impossible de prétendre que les transferts de prisonniers sont légaux, c’est pourquoi les ministres britanniques ne veulent pas en entendre parler et que les États-Unis n’en parlent plus. Le gouvernement se contente de propos évasifs sur le sujet et cherche à stopper les initiatives parlementaires qui entraîneraient une enquête. Aujourd’hui, il y a trois enquêtes judiciaires sur les « extraordinary renditions » : une en Espagne, une en Italie et une en Allemagne. A cela s’ajoutent une enquête publique au Canada, une enquête parlementaire en Suisse et une enquête du gouvernement en Pologne. Rien au Royaume-Uni ! Les ministres semblent bien avoir quelque chose à cacher.

« L’externalisation du Mal »

Auteur Salman Rushdie

 Salman Rushdie est auteur et essayiste. Il a longtemps vécu sous le coup d’une condamnation à mort du pouvoir religieux iranien pour son ouvrage Les Versets sataniques.

Source The Age (Australie)
Référence « The outsourcing of evil », par Salman Rushdie, The Age, 10 janvier 2006.

Résumé Sans l’ombre d’un doute, la phrase la plus laide qui soit entrée dans le vocabulaire anglophone est « extraordinary rendition ». Par « extraordinary », il ne faut pas comprendre « extraordinaire » mais « secret », « impitoyable » et « extralégal ». De même « rendition » est un terme polysémique qui peut vouloir signifier une « performance », « un échange » ou même une « reddition », mais ici il signifie « kidnapping secret d’individus pour mener des interrogatoires dans des lieux secrets dans des pays où on peut pratiquer la torture ». Cette expression fait son entrée fracassante dans la novlangue politique et remplace l’expression « exportation de la torture ».
Maintenant que John McCain a réussi à faire adopter sa loi sur la torture, on peut penser que l’administration Bush va intensifier ses transferts de prisonniers. Les affaires judiciaires concernant ces transferts se multiplient et tout porte à croire que ce n’est qu’une petite partie de ce qui est commis. Condoleezza Rice, lors de son voyage en Europe, a conseillé aux dirigeants européens de ne pas s’en mêler et ils ont accepté.
À la fin du mois de décembre, la justice allemande a fermé un centre islamique à Munich car on y a trouvé des tracts encourageant les attentats-suicide. On nous apprend qu’un des plaignants dans une affaires de transfert de prisonniers était un familier de ce centre. Cela devrait donc nous pousser à penser que ces actions sont justifiées. Mais on dénature le droit si on estime que la fin justifie les moyens. On a commencé à modifier les mots pour modifier la logique, puis la pratique. S’il est probable que ces pratiques vont échapper à une condamnation légale, elles ne doivent pas pour autant échapper au jugement moral.

« Il est temps de mettre fin à cette honte »

Auteur James J. Zogby

 James J. Zogby est président et fondateur de l’Arab American Institute, lobbyiste politique démocrate et membre du Council on Foreign Relations. Il présente le programme de radio et de télévision « A Capital View » sur l’Arab Network of America qui est également retransmis au Proche-Orient, et est éditorialiste hebdomadaire de Gulf News. Il est le frère de John Zogby, le PDG de Zogby International.

Source Gulf News (Émirats arabes unis)
Référence « It’s time to end the shame », par James Zogby, Gulf News, 10 janvier 2006.

Résumé Il y a trois ans, des milliers d’Arabes et de musulmans ont été convoqués dans les bureaux d’immigration pour être enregistrés, photographiés, interrogés et leurs empreintes digitales classées. C’était la première phase du système de sécurité nationale d’enregistrement des entrées et sorties (NSEERS), un programme lancé par John Ashcroft et présenté comme une ligne de défense essentielle dans la guerre au terrorisme. Mais cela eut surtout pour effet de détruire tout rapport de confiance entre les immigrants et les services d’immigration, sans que cela ait notoirement permis l’arrestation d’un seul terroriste.
Faute de moyens et de formations, ces enregistrements ont provoqués le chaos. À Los Angeles, 700 immigrés iraniens furent placés en détention le temps qu’on les enregistrent, ce qui a provoqué la panique chez les groupes soumis à cette mesure. Ces enregistrements furent opérés de façon arbitraire. Certains immigrés se rendant dans les bureaux se sont vus affirmer qu’ils ne devaient pas s’enregistrés, d’autres ont été placé sur des listes d’expulsion du territoire.
Aujourd’hui, 160 000 personnes auraient dû être enregistrées : tous des hommes venant de 24 pays arabes ou musulmans et ceux venant de Corée du Nord. En fait, 83 000 ont été enregistrés. Beaucoup de ceux qui auraient dû l’être ont préféré ne pas le faire ou ont quitté le pays, on note par exemple le cas de Pakistanais ayant fuit au Canada. Sur les 83 000 enregistrés, 14 000 sont « expulsables ». On ignore combien l’ont effectivement été car l’administration Bush ne donne pas de chiffres.
Cette façon de faire ternit notre image, mais ne renforce pas notre sécurité.

« Les héros dépravés de ’24 heures Chrono’ sont les Himmler d’Hollywood »

Auteur Slavoj Zizek

 Ancien candidat à l’élection présidentielle slovène, Slavoj Zizek est le directeur international du Birkbeck Institute for the Humanities.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « The depraved heroes of 24 are the Himmlers of Hollywood », par Slavoj Zizek, The Guardian, 10 janvier 2006.

Résumé Dimanche, la cinquième saison de la série phénomène 24 commence aux États-Unis. Chaque saison est divisée en 24 épisodes d’une heure, chaque saison couvrant les évènements d’une seule journée. L’histoire raconte la tentative désespérée d’une unité antiterroriste pour éviter une catastrophe d’une grande magnitude et se concentre sur l’action des agents, de la Maison-Blanche et des suspects. Le fonctionnement en temps réel confère au feuilleton un sentiment d’urgence renforcé par l’affichage régulier de l’égrainage des secondes. Tout est fait pour donner l’impression d’une retransmission en direct d’un événement dramatique, ce qui renforce le stress chez le spectateur. Cela permet également de justifier que les personnages ne sont pas soumis à la loi et pratiquent largement la torture sur les suspects.
Cette série valide l’analyse du professeur de droit de Harvard, Alan Dershowitz et sa justification de la torture dans le cas d’un compte à rebours. En retour de ces pratiques, les personnages qui torturent sont prêts à mettre leur vie en jeu afin de sauver le plus grand nombre et sont pris dans des dilemmes moraux face aux actes qu’ils commettent. C’est là un des mensonges idéologiques de la série. On sait depuis l’analyse d’Hannah Arendt que les gouvernements qui exigent à certains de leurs agents qu’ils fassent le sale boulot, maintiennent une distance émotionnelle.
Aujourd’hui, Dick Cheney revendique l’usage de la torture et une série comme 24 la rend visible. Si cette pratique est autant affiché, cela ne signifie pas une rupture avec l’hypocrisie, cela veut dire que quelque chose a changé dans nos critères d’appréciations éthiques.

 



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