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Tribunes et décryptages - 18 janvier 2006
Chili, Bolivie… gauche « responsable » contre gauche « populiste »
Décryptage
La victoire électorale d’Evo Morales en Bolivie, a replacé l’Amérique latine au centre de l’intérêt médiatique dont elle avait été longtemps absente. Abusivement rapprochée de l’élection au Chili de la socialiste Michelle Bachelet, l’élection bolivienne est interprétée, à juste titre, dans les médias comme le symbole d’un basculement politique continental.
Comme nous l’avions vu dans notre édition du 9 janvier, les médias conservateurs espagnols avaient réagi à l’élection d’Evo Morales en publiant des analyses oscillant entre la légère inquiétude et la prudence. L’avis général chez les experts sollicités était que cette élection portait des risques pour la « démocratie » (accusation classique des milieux conservateurs face à l’avènement d’un pouvoir progressiste), mais qu’il était possible de tenir le pays et de l’empêcher de s’éloigner significativement des politiques qu’il suivait auparavant.
Réagissant après ses collègues, le quotidien espagnol de centre-gauche, El Pais, consacre largement ses récentes pages « opinions » à la réorientation politique de l’Amérique latine en publiant des avis bien plus proches de ceux affichés par le gouvernement de José Luis Zapatero. Concernant l’élection d’Evo Morales, le journal publie deux points de vue globalement favorables aux objectifs annoncés par le président bolivien et relativisant le caractère « révolutionnaire » de sa politique.
L’ancien président socialiste du gouvernement espagnol, Felipe González, va même jusqu’à nier le caractère révolutionnaire du changement à la tête de la Bolivie. Pour lui, il ne s’agit que d’une alternance politique qui ne remet pas en cause le modèle existant, mais tente de s’attaquer aux blocages institutionnels et aux inégalités sociales. Il vante le programme institutionnel et économique de M. Morales et lui prédit un bel avenir. Sa seule inquiétude est que le manque d’unité nationale et de consensus nuise au développement du pays.
Le secrétaire aux relations ibéroaméricaines, l’Uruguayen Enrique V. Iglesias, partage ce point de vue. Pour l’auteur, les bouleversements politiques en Amérique latine ne sont que la poursuite d’un processus d’émancipation initié lorsque, à la fin de la Guerre froide, les États de la région ont constaté leur capacité à régler leurs problèmes sans les États-Unis. Aujourd’hui, la démocratisation des régimes latino-américains et la réaction aux erreurs des politiques économiques menées dans les années 80 amènent au pouvoir de nouveaux dirigeants désireux de s’émanciper des États-Unis et de se rapprocher de l’Europe.
La réflexion suscitée par l’élection bolivienne réouvre également celle sur le caractère fondateur pour tout le continent de la révolution bolivarienne au Vénézuéla.
Alors qu’il est le représentant de l’Espagne au Venezuela, l’ambassadeur Raúl Morodo fait la promotion du Venezuela en Espagne et non le contraire. Il affirme ainsi dans El Pais, quotidien proche du Parti socialiste espagnol, que le régime bolivarien est une forme de populisme démocratique offrant la parole aux populations traditionnellement exclues de la représentation politique, ce qui permet des avancées sociales tout en restant un État de droit. Il modère un peu son propos en affirmant que, pour que ce modèle soit totalement abouti, il faudra parvenir à un consensus national. L’ambassadeur n’hésite cependant pas à ériger ce système en un possible modèle de développement pour tout le sous-continent latino-américain. En fait, en dressant l’éloge du président Chavez, l’ambassadeur légitime la réorientation de la politique étrangère espagnole par le gouvernement de José Luis Zapatero. En effet, le gouvernement précédent, celui du conservateur José-Maria Aznar, avait soutenu la tentative de coup d’État contre le président vénézuélien Hugo Chavez [1] et avait encouragé l’Union européenne à adopter une politique agressive vis-à-vis de Cuba. Le Parti populaire continuant de soutenir cette orientation, il faut démontrer aux Espagnols que cette politique passée se fondait sur une analyse erronée.
Les hommes politiques latino-américains proches de Washington voient, bien évidemment, le basculement politique des États de la région d’un bien plus mauvais œil. Toutefois, parmi les gouvernements « de gauche » récemment arrivés au pouvoir, ils distinguent une gauche « respectable », soumise à la doxa états-unienne et une gauche « populiste » incarnée par l’épouvantail Hugo Chavez, chargé de tous les maux. L’International Herald Tribune, filiale du New York Times, publie leur point de vue.
L’ancien ministre mexicain des Affaires étrangères, Jorge Castañeda, ne tarie pas d’éloges sur les gouvernements de cette gauche « responsable » d’un point de vue géostratégique, c’est à dire soumise aux États-Unis. Il affirme que ce sont eux qui peuvent développer leurs pays. Il stigmatise en revanche le Venezuela, incarnation d’une tradition de gauche « populiste ». Néanmoins, il avance qu’une bonne gestion états-uno-brésilienne de la situation bolivienne peut corriger l’inclination naturelle d’Evo Morales vers la seconde tendance ; une conclusion qui avait déjà été formulée par l’analyste péruvien Alvaro Vargas Llosa, dans le même quotidien, le 28 décembre dernier.
L’ancien responsable onusien, aujourd’hui membre de l’opposition vénézuélienne, Enrique ter Horst, poursuit pour sa part ses attaques médiatiques contre le président Hugo Chavez Frias, qu’il avait déjà accusé contre l’avis des observateurs internationaux, d’avoir truqué le référendum révocatoire. L’auteur affirme, lui aussi, qu’il y a deux gauches en Amérique latine, une gauche vertueuse incarnée en Lula ou les gouvernements chiliens de Ricardo Lagos puis Michelle Bachelet et une gauche antidémocratique incarnée, bien évidemment, par Hugo Chavez.
Comme on peut le constater, les milieux pro-états-uniens ne considèrent pas Michelle Bachelet comme une adversaire. Cela n’a pas empêché un grand nombre de journaux européens de voir dans son élection la confirmation du basculement de l’Amérique latine. Pourtant, Mme Bachelet n’était que la candidate du parti sortant. Lequel mena une politique économique néo-libérale et apporta un soutien sans faille à l’administration Bush dans les négociations continentale.
Au prétexte que Michelle Bachelet est une femme, les médias mainstream occidentaux, imaginent la rupture qu’elle est censée incarner, privilégiant de façon absurde la différence biologique entre elle et son mentor, Ricardo Lagos, et déniant leur continuité idéologique. La promotion de la « socialiste » Michelle Bachelet a été particulièrement importante en France dans les médias de centre-gauche, l’élection chilienne ayant lieu en même temps qu’une intense campagne de marketing en faveur de la socialiste française Ségolène Royale, candidate favorite des médias pour la gauche française, ayant brièvement participée à la campagne de la nouvelle présidente chilienne.
L’ex vice-président du Nicaragua, l’écrivain Sergio Ramirez, loue dans le quotidien colombien El Tiempo, le pragmatisme de Michelle Bachelet. Il s’appuie sur le consensus qu’elle était parvenue à construire avec les militaires chiliens lors de son passage au ministère de la Défense pour saluer la nouvelle présidente. Bref, à l’heure où tous s’extasient sur le changement qu’elle apporterait, il salue le conservatisme dont elle a su faire preuve face à des militaires chiliens aux pouvoirs encore exorbitants.
A l’autre bout de l’échiquier politique, le journaliste états-unien de The Nation et ancien membre du service de presse de Salvador Allende, Marc Cooper est beaucoup plus dubitatif. Dans le Los Angeles Times, il confie apprécier en Michelle Bachelet le symbole que représente l’élection d’une mère célibataire agnostique à la tête d’un pays figé sur le plan des mœurs depuis 1973. Toutefois, il ne semble rien en attendre de plus. Il rappelle que les inégalités sociales du Chili, issues du capitalisme sauvage mis en place par la junte du général Pinochet, n’ont jamais été mises à mal par les « socialistes » chiliens et il craint que Michelle Bachelet reste sur cette ligne. Sans sembler y croire, il demande à la nouvelle présidente de réformer les retraites et l’assurance maladie, de faire baisser les crédits militaires et de faire juger Augusto Pinochet.
Dans un pays qui reste profondément meurtri par les crimes de la dictature, la droite pseudo-libérale et la gauche social-démocrate sont toujours à la recherche d’un consensus national sur la base du plus petit dénominateur commun. Il s’en suit, par exemple, de grandes convergences en matière économique. C’est la question de la démocratie qui fait la différence entre les deux camps : d’un côté une droite pseudo-libérale à la fois honteuse et nostalgique du pinochetisme ; de l’autre une gauche sociale-démocrate prête à beaucoup de concessions pour ne pas revivre le martyre qu’elle a enduré. Aussi, au-delà de la continuité politique qui s’impose dans ce contexte à tout gouvernant élu, le sens profond du vote des Chiliens se situe ailleurs. Il exprime la volonté de faire un pas de plus vers la réconciliation nationale d’une manière qui respecte l’exigence de justice.
Quoi qu’il en soit, même si le programme de la présidente chilienne ne porte pas de rupture, le basculement de l’Amérique latine est un fait réel qui inquiète les tenants de la doctrine Monroe aux États-Unis. Dans le Washington Times, Susan Segal et Eric Farnsworth, du Council of the Americas et de l’Americas Society appellent à un réinvestissement urgent des États-Unis dans le continent latino-américain. Pour les deux auteurs, il faut que Washington ne se cantonne pas à pousser ses intérêts commerciaux mais que les élites états-uniennes prennent conscience de l’importance cruciale du Sud du continent.
Réseau Voltaire
[1] voir « Révélations sur les pays qui ont soutenu le putsch anti-Chavez », Voltaire, 3 décembre 2004.
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18 janvier 2006
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États-Unis
Venezuela
Espagne
Bolivie
Thèmes
Contrôle de l’Amérique latine
Chili
Lutte pour l’indépendance et l’unité de l’Amérique latine
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Bolivie, nouvel horizon »
Auteur
Felipe González

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Felipe González est ancien président du gouvernement socialiste espagnol (1982-1996).
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Source
El Pais (Espagne)
Référence « Bolivia, nuevo horizonte », par Felipe González, El Pais, 13 janvier 2006.
Résumé Le triomphe d’Evo Morales a suscité une vague de réactions. On a parlé d’un coup de barre à gauche en raison des discours sociaux, du rejet du système en vigueur et de sa critique de l’administration états-unienne. Pourtant, il n’y a pas d’éléments suffisants qui permettent de définir ce courant comme un modèle alternatif au modèle dominant des dernières décennies. Ce sont les acteurs qui ont changé. Après tout, il s’agit juste de demandes d’une redistribution de richesses et d’un modèle plus démocratique. Il s’agit de changements réclamés suite à la mise en évidence de l’épuisement des politiques des années 80.
La Bolivie connaît une pauvreté extrême malgré des ressources considérables, la population indigène marginalisée réclame des réformes constitutionnelles qui amélioreront le système existant. Après quelques années de stabilisation démocratique, on a vu un retour de l’instabilité, même si cette fois, elle n’impliquait plus les militaires. Evo Morales est devenu l’acteur principal d’un changement possible et nécessaire. Au delà de la réaction incompréhensible des médias et de la droite dans notre pays, nous devons nous pencher sur ce que réclame le président. Evo Morales incarne une opportunité qui n’est pas sans risques mais en collaborant avec lui, on peut maximaliser les chances pour la Bolivie.
Ce pays va devoir transformer son fonctionnement politique, appuyer son développement sur ses ressources naturelles et favoriser l’emploi. Il faut un système politique qui facilite les alternances ; une redistribution territoriale du pouvoir peut être également un facteur de modernisation. Il faut que la Bolivie exploite intelligemment ses ressources et ne fasse pas comme tous ces pays riches en ressources qui ne parviennent pas à se développer. Du fait de son gaz, elle peut jouer un rôle important dans la région. Pour parvenir à cela, elle a avant tout besoin d’un pacte national.

« Tout est nouveau en Amérique latine ? »
Auteur
Enrique V. Iglesias

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Ancien secrétaire exécutif des Nations Unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes (1972-1985), ancien ministre uruguayen des Affaires étrangères (1985-1988) et ancien président de la Banque interaméricaine de développement (1988-2005), Enrique V. Iglesias est secrétaire général ibéroaméricain.
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Source
El Pais (Espagne)
Référence « ¿Es todo nuevo en América Latina ? », par Enrique V. Iglesias, El Pais, 14 janvier 2006.
Résumé Sans aucun doute possible, l’Amérique latine est en train de subir des tensions, fruits d’un profond désir de changement. Le triomphe aux élections boliviennes du candidat qui incarnait le plus ce souhait, Evo Morales, en est la plus récente illustration. Cela suscite des questions. Ce n’est pas la première ni la dernière fois que la région connaît ce type de tension et pour comprendre le mouvement actuel, il est judicieux de regarder en arrière. La compréhension de ce phénomène est d’autant plus importante que l’on se rapproche du sommet entre chef d’États latino-américains et européens.
Il y a un peu plus de 20 ans, la région connaissait trois grands courants de transformation : la démocratisation, initiée en Équateur en 1978, les réformes économiques initiées après la crise mexicaine de 1982 et les conflits révolutionnaires, spécialement en Amérique centrale qui furent un des points culminants de la Guerre froide. Les pays d’Amérique du Sud jouèrent un rôle déterminant dans la résolutions de ces conflits, même si on ne peut omettre le rôle joué par l’Europe. François Mitterrand et son ministre Claude Cheysson, puis Felipe González développèrent en Amérique latine une politique différente de celle des États-Unis. La fin du gouvernement d’Helmut Schmidt ne changea pas les choses.
Ce mouvement et les négociations de paix organisées conjointement par les pays latino-américains démontrèrent aux États participants à ce processus qu’ils avaient une marge de manœuvre importante. Aujourd’hui, face aux inégalités sociales causées par les réformes économiques, cette capacité de mobilisation doit encore se développer. C’est ce qu’on devra constater lors du prochain sommet avec l’Union européenne.

« Venezuela, vers une démocratie avancée ? »
Auteur
Raúl Morodo
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Professeur de droit constitutionnel, Raúl Morodo est ambassadeur d’Espagne au Venezuela. Il a été ambassadeur au Portugal, député européen, vice-président de l’internationale libérale et progressiste et ambassadeur extraordinaire auprès de l’UNESCO.
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Source
El Pais (Espagne)
Référence « Venezuela, ¿hacia una democracia avanzada ? », par Raúl Morodo, El Pais, 6 janvier 2006.
Résumé Le grand continent ibéro-américain semble avoir un destin historique oscillant entre le changement et la frustration. Il connaît des étapes d’optimisme, de transformation et d’avancées et des périodes d’obscurité et de répression. Entre les deux, il y a la confusion, l’insécurité et des horizons utopiques. Le Venezuela n’échappe pas à cette règle.
Aujourd’hui, ce pays voit l’apparition d’un singulier processus politique appelé « révolution bolivarienne ». Dans la perspective européenne désidéologisée, on a du mal à comprendre la nouveauté et la complexité de la vie politique latino-américaine. Souvent la rhétorique y obscurcit la réalité. Le Venezuela est également marqué par un élément important : l’absence de culture du dialogue. Le cas vénézuélien n’est pas isolé.
Il s’inscrit dans un mouvement régional où il est pionnier. On assiste en effet à un mouvement de mobilisation des forces politiques traditionnellement exclues du débat public. Ces tentatives d’appropriation passaient autrefois par des guérillas, aujourd’hui, c’est la voie démocratique qui est privilégiée. Ce processus est parfois désigné comme « populiste », ce qui est un terme disqualifiant dans une logique eurocentrée ou monroiste. En effet, il s’agit bien d’un mouvement populiste, au sens où il est entièrement tourné vers l’expression de la majorité sociale populaire. Contrairement à l’ancien populisme latino-américain, celui là est démocratique. Les nouveaux dirigeants soutiennent le développement social, veulent sortir leur pays d’une pauvreté endémique et de la dépendance frustrante et parvenir à une multilatéralité productive.
Ces facteurs, le fait que le Venezuela est un pétro-État et l’hostilité des néo-conservateurs ont placé ce pays au centre de l’intérêt médiatique. Je crois qu’il est possible de construire une démocratie avancée au Venezuela, d’y faire un État de droit respectant l’égalité sociale à partir du modèle qui est en ce moment mis en place. Mais pour y parvenir, il faudra développer le consensus national et accepter d’avoir des adversaires politiques sans les considérer comme des ennemis.

« Le nouveau président de Bolivie n’est pas Che Guevara »
Auteur
Jorge Castañeda

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Proche du président mexicain et ex-potentiel candidat à sa succession, Jorge Castañeda est ancien ministre des Affaires étrangères (2000-2003) de Vicente Fox. Il est professeur de relations internationales à l’Université nationale autonome de Mexico.
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Sources
International Herald Tribune (France), El Pais (Espagne)
Référence « Bolivia’s new president is no Che Guevara », par Jorge Castañeda, International Herald Tribune, 19 janvier 2006.
« Evo Morales no es un Che Guevara
indígena », El Pais, 21 janvier 2006.
Résumé L’élection d’Evo Morales en Bolivie ne doit pas être sous-estimée en raison de son importance symbolique et de ses implications pour l’ensemble de l’Amérique latine. Dans une région où la concentration des pouvoirs et des richesses a toujours été outrancière, l’élection d’un président indigène n’est pas une affaire mineure.
La Bolivie a toujours été un pays paradigmatique. C’est là qu’a eu lieu une des quatre révolutions authentiquement populaires d’Amérique latine en 1952 (avec le Mexique, Cuba et le Nicaragua) ; c’est là que Castro, Guevara et Debray ont cru pouvoir lancer un mouvement de guérilla qui s’étendrait dans toute l’Amérique latine ; c’est là que dans les années 80 la politique économique de Ronald Reagan a été appliquée en premier en Amérique latine. Aux États-Unis, on considère comme exemplaire la politique de remplacement de la culture de la coca menée dans le pays, mais elle a laissé des foules de paysans appauvris, dont Evo Morales, aujourd’hui élu président.
Il y a une orientation à gauche de l’Amérique latine, mais la gauche n’est pas homogène. Il y a une tradition castriste qui, à part Castro, s’est convertie à l’économie de marché, à la démocratie, aux Droits de l’homme et à une posture géostratégique responsable. C’est le cas de Ricardo Lagos et Michelle Bachelet au Chili, de Lula au Brésil et de Tabaré Vasquez en Uruguay. Il y a aussi les héritiers de la tradition populiste, comme Chavez au Venezuela, Kirchner en Argentine et Morales en Bolivie. Ils sont moins convaincus des impératifs de la globalisation et de la valeur de la démocratie et des droits de l’homme et ils adorent s’en prendre à la Maison-Blanche. Quand la « nouvelle gauche » combat la pauvreté, la gauche populiste se contente d’avoir une politique anti-américaine et pro-cubaine. C’est ce que fera Morales. Toutefois, il ne deviendra pas un Castro des Andes. La Bolivie est pauvre et dépendante des aides extérieures. Si le Brésil modère le pays et que les États-Unis restent calmes, Evo Morales fera la « une » des journaux, mais se tiendra calme.

« Tourner à gauche mais emprunter quelle route ? »
Auteur
Enrique ter Horst
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Enrique ter Horst est avocat et analyste politique vénézuélien. Il a été assistant du secrétaire général de l’ONU. Il a dirigé les opérations de maintien de la paix au Salvador et en Haïti et a été vice commissaire de l’ONU au Droits de l’homme.
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Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Turning left, but down which road ? », par Enrique ter Horst, International Herald Tribune, 19 janvier 2006.
Résumé L’élection dimanche de Michelle Bachelet, moins d’un mois après celle d’Evo Morales, semble confirmer que l’Amérique latine a donné un coup de barre à gauche. En fait, il y a deux gauches en Amérique latine, comme l’a démontré l’homme d’État vénézuélien, Teodoro Petkoff, possible candidat à la présidentielle de décembre.
Il ya un modèle brésilien qui a favorisé les investissements et a sorti 15 millions de personnes de la pauvreté en dix ans. Il y a aussi le modèle vénézuélien où les dépenses sociales sont faites dans une optique clientéliste et où les investissements privés sont découragés par l’obsession du pouvoir pour le contrôle. Le gouvernement vénézuélien a également démantelées les bases institutionnelles de la démocratie. Malgré les ressources pétrolières, la pauvreté a augmenté au Venezuela depuis l’arrivée d’ Hugo Chavez au pouvoir.
Aujourd’hui, l’Amérique latine a la chance d’avoir une croissance à long terme si les pays du continent adoptent les mêmes mesures que le Brésil, le Mexique ou le Chili. Les nouveaux gouvernements peuvent remplir leurs promesses et être réélus avec l’aide extérieure pour avoir l’argent permettant de mener les changements démocratiquement. « Démocratiquement » est le maître mot, les nouveaux gouvernements ne doivent pas céder à la tentation de manipuler les élections et d’affaiblir l’équilibre des pouvoirs.

« Dans les mains d’une femme »
Auteur
Sergio Ramirez
Source
El Tiempo (Colombie)
Référence « En manos de una mujer », par Sergio Ramirez, El Tiempo, 17 janvier 2005.
Résumé Sur les photos, Michelle Bachelet ressemble à ce qu’elle est vraiment : une pédiatre au sourire sûr et franc à qui des mère ont confié leurs enfants et à qui on a aujourd’hui confié le Chili.
Le jour du coup d’État contre Salvador Allende, le 11 septembre 1973, le père de Michelle Bachelet, le général de l’armée de l’Air, Alberto Bachelet, fut arrêté par ses compagnons d’armes et il mourut en prison des suites des tortures qu’il endura. Michelle Bachelet et sa mère ont également été arrêtées et torturées avant d’être contraintes à l’exil.
Quand elle devint ministre de la Défense et qu’elle eut sa première réunion avec les chefs d’état major, elle déclara pourtant ceci « Je suis socialiste, agnostique, séparée et je suis une femme… mais nous allons travailler ensemble ». Michelle Bachelet ne leur a pas rappelé qui était son père et elle laisse aux tribunaux le soin de s’occuper du passé. Elle leur a rappelé en revanche qu’elle était une femme à ce poste, et une femme séparée, ce qui heurte le machisme chilien. Elle leur a également rappelé son socialisme et son agnosticisme. Mais ils s’entendirent bien et la ministre parvint à faire avancer les enquêtes sur les assassinats commis par l’armée en ouvrant les archives militaires.

« Une liste des choses à faire au Chili »
Auteur
Marc Cooper

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Ancien interprète de l’ex-président chilien Salvador Allende, Marc Cooper est chercheur à l’USC Annenberg Institute for Justice and Journalism. Il est journaliste à The Nation.
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Source
Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « A to-do list for Chile », par Marc Cooper, Los Angeles Times, 18 janvier 2006.
Résumé A peine élue, on peut se demander si Michelle Bachelet n’est pas une bouffée d’air frais providentielle dans une culture chilienne suffocante. Cette baby-boomer, dirigeante du parti socialiste chilien et pédiatre n’est pas seulement la première femme chef d’État au Chili, c’est aussi une féministe, agnostique et une mère célibataire de trois enfants issus de deux pères. Pas mal pour le Chili, pays d’Amérique latine où la part des femmes dans la population active est la plus faible, où le divorce n’était pas autorisé l’année dernière encore et où la télévision la plus regardée appartient à une université catholique ultraconservatrice.
Si le pays est aussi fixé sur ses conventions, c’est en grande partie à cause des 17 ans de promotion des « valeurs familiales » par la dictature de Pinochet. La victoire de Bachelet peut permettre d’ouvrir la société chilienne mais pour cela, il faudra plus que des mesures symboliques. Ses prédécesseurs socialistes, tel Ricardo Lagos, se sont peu opposés à la structure calcifiée de la société chilienne. De même ils ne se sont jamais opposés au « libre marché », c’est-à-dire au capitalisme sauvage, qui a été imposé par les baïonnettes. Le Chili a un fort taux de croissance mais le coût social est élevé : salaire bas, manque de droits des travailleurs, pas de droits sociaux, des inégalités parmi les plus importantes du globe.
Bachelet ne fera une vraie différence que si elle s’attaque à cet aspect, réforme le système de retraite et l’assurance santé en baissant les crédits militaires. Il faut aussi enfin faire face au passé et juger Pinochet.

« Les liens de l’hémisphère »
Auteurs
Susan Segal, Eric Farnsworth

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Susan Segal est PDG de Council of the Americas, une société fournissant des conseils d’investissement en Amérique latine.
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Eric Farnsworh est le vice président du Council of the Americas et de l’Americas Society à Washington.
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Source
Washington Times (États-Unis)
Référence « Hemispheric threads », par Susan Segal et Eric Farnsworth, Washington Times, 16 janvier 2006.
Résumé Le sens commun est que le sommet des Amériques à Mar Del Plata (Argentine) et les récentes élections en Bolivie indiquent que les États-Unis et l’Amérique latine renversent définitivement la tendance des années 90. Quelques uns ont déjà accusé Washington de perdre l’Amérique latine, comme si cette région leur avait déjà appartenu.
Certainement, des défis existent dans l’hémisphère, mais avant de réagir avec excès, tenons compte d’une réalité. Des deux côtés, on est allé trop loin dans le pessimisme, obscurcissant l’importance des intérêts stratégiques états-uniens : sécurité énergétique, protection frontalière, croissance économique, combat contre les menaces transnationales incluant le terrorisme, la lutte contre le trafic de stupéfiants, l’environnement, et la prolifération nucléaire, préservation de la paix mondiale.
Il est impossible de s’occuper des problèmes frontaliers, par exemple, sans la collaboration active entre États. Un quart de l’économie états-unienne dépend du commerce international : sans des échanges commerciaux importants à travers l’hémisphère, incluant le pétrole et le gaz, la sécurité économique états-unienne s’amoindrirait. La capacité de projeter la puissance états-unienne à l’étranger pour la paix, comme en Afghanistan, à Haïti, et en Afrique dépend significativement de l’assistance de l’Argentine, du Brésil, du Canada, du Chili et de la nation avec le plus fort contingent proportionnel de forces de mainiten de la paix, l’Uruguay. La liste est encore longue.
Cela ne veut pas dire que nous devons, ou que nous allons être, d’accord sur tous les points, avec toutes les nations, et en permanence. Le sommet de Mar del Plata était un appel au réveil, exposant une blessure qui ne sera pas facilement guérie. Mais malgré les analyses faciles, il n’y a pas les États-Unis contre le reste de l’hémisphère. Plus précisément, c’est la mondialisation contre les alter-mondialistes avec des leaders tel que le Chili, la Colombie, le Mexique, le Nicaragua, le Pérou, la Jamaïque, et d’autres, défiant les manifestants et les activistes de s’opposer à l’intégration continentale.
Il faut tout d’abord reconnaître que nous sommes tous dans une bataille d’idées. Comme l’ont montré les élections en Bolivie, l’agenda populiste est ressuscité, laissant augurer une relative indépendance vis-à-vis de « l’impérialisme » économique états-unien. Mais cette volonté d’émancipation est illusoire. Néanmoins, il incombe aux États-Unis et à d’autres nations de créer une alternative plus active et efficace, afin de répondre aux frustrations de cet hémisphère Sud. Deuxièmement, la politique états-unienne s’est, à tort, positionnée par rapport à ses opposants seulement dans une stratégie commerciale. Troisièmement, comme gage de crédibilité, nous devons chercher à pérenniser les traités économiques auxquels participent les États-Unis afin qu’ils servent aussi les objectifs des autres pays du continent. Finalement, il incombe à tous ceux qui apprécient les États-Unis de faire un meilleur travail d’information de notre propre population afin d’aboutir à ces stratégies. Il faut une meilleure compréhension de l’importance des intérêts régionaux pour les États-Unis, suivis d’un véritable engagement des élites gouvernementales, du business et des médias dans cette voie.
Pas de grandes promesses il est vrai, mais, à la différence de la démonstration du sommet du Mercosur et des commentaires qui en découleront, ces actions iront plus loin dans les intérêts communs des pays américains.

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