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Tribunes et décryptages - 8 février 2006
Afghanistan : l’unanimité médiatique
Décryptage
La conférence de Londres sur l’Afghanistan a réuni, du 30 au 31 janvier 2006, une soixantaine d’États afin de définir un plan quinquennal d’aide au pays, l’Afghanistan Compact. Elle avait vocation à poursuivre le processus engagé par la conférence de Bonn de 2001, préparant la chute des Talibans, et s’est conclue par un accord sur une promesse de don de 10,5 milliards de dollars et sur l’acceptation du retrait partiel de troupes états-uniennes, remplacées par des troupes de l’OTAN. Le gouvernement d’Hamid Karzaï se voit doté de davantage de responsabilités sur le papier mais, techniquement, son autorité ne s’étend toujours pas au-delà de Kaboul.
Cette conférence s’est déroulée dans une relative indifférence médiatique, les quotidiens y consacrant peu de place. Toutefois les cercles atlantistes ont entrepris, avant et pendant la conférence, une campagne de presse dans les pages « opinion ». Totalement monocolores, ces tribunes visaient à rappeler la vulgate dominante à propos de l’Afghanistan et à justifier l’aide au gouvernement d’Hamid Karzaï.
Ainsi, on a pu constater que le discours entourant l’Afghanistan avant la conférence obéit à un cadre précis et a des formules imposées. Il faut toujours rappeler que la vie en Afghanistan a connu une grande amélioration grâce à l’action occidentale. Toutefois, les mérites de l’invasion ne servent que de prélude au rappel de la nécessaire poursuite de la mobilisation des États, « car beaucoup reste à faire ». L’aide à l’Afghanistan est systématiquement présentée comme une double devoir : une obligation morale soulignée en rappelant les souffrances passées ou présentes des Afghans ; une exigence de sécurité fondée sur le rappel de la thèse officielle des attentats du 11 septembre 2001. Enfin, on nous précise qu’il existe des difficultés graves liées au trafic de drogue. Trafic dont les responsables ne sont pas nommés ou bien, s’il le sont, ne sont désignés que comme des « talibans » ou des « seigneurs de guerre », alors qu’ils sont de notoriété publique organisés autour du propre frère du président Karzaï.
Bref, à aucun moment, l’implication des États-Unis, de l’OTAN et du Pakistan dans la production d’opium et sa transformation en héroïne, puis dans son acheminement et sa vente en Europe, ne sont évoqués. Pas plus que la dimension stratégique de l’Afghanistan dans le contrôle du pétrole de la mer Caspienne. Les véritables enjeux stratégiques de l’invasion de l’Afghanistan et de l’installation d’un employé états-unien d’UNOCAL à la tête du pays sont dissimulés au profit d’un discours mêlant appel aux bons sentiments et agitation de la menace terroriste.
Le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, se tourne vers les lecteurs du très conservateur quotidien espagnol ABC pour les convaincre de la nécessité pour leur pays de participer aux opérations militaires en Afghanistan. Il vante les mérites de l’action de l’OTAN et encourage l’Espagne à maintenir ses troupes dans le pays malgré la mort de soldats espagnols en août 2005. Il s’agit, bien entendu, d’un impératif moral et de sécurité.
Dans le Boston Globe, Nasrine Gross, auteur féministe américano-afghane, souhaite pour sa part mobiliser les citoyens états-uniens. Elle insiste sur les avancées démocratiques enregistrées et sur leur fragilité avant de se montrer à son tour menaçante : le danger taliban n’est pas mort et il menace la reconstruction du pays et la sécurité mondiale.
L’ancien secrétaire d’État états-unien pour l’Asie du Sud, Karl F. Inderfurth, le président du Central Asia-Caucasus Institute Frederick Starr et le chercheur au Middle East Institute Marvin G. Weinbaum tentent pour leur part de mobiliser le public européen dans l’International Herald Tribune. Ils affirment que c’est le devoir moral des Européens, du fait de leur consommation d’héroïne, de participer davantage à la lutte contre la production d’opium. Puis, se tournant vers Washington, ils demandent que les États-Unis ne diminuent pas leur nombre de troupe en Afghanistan. À tous, ils demandent que les fonds versés soient plus importants et la formation des fonctionnaires mieux assurée.
Le politologue allemand Peter Phillip, par ailleurs conseiller du ministre allemand des Affaires étrangères, fait la promotion de l’aide à l’Afghanistan auprès du public allemand à la Deutsche Welle. Il insiste sur la question de la drogue. Il ne propose pas de solution mais se désole que les « seigneurs de guerre » et les « talibans » exploitent l’opium, selon lui pour combattre le gouvernement d’Hamid Karzaï. Il recommande que les fonds débloqués lors de cette conférence permettent de financer la lutte contre cette production en confiant les fonds non plus aux ONG, mais au gouvernement afghan.
Outre ces argumentaires centrés sur des pays et des publics précis, on a vu publiées dans la presse internationale des tribunes à vocation plus large. Elles sont le fait des proches de George Soros ou de George Soros lui même et sont, bien évidemment, diffusées par Project Syndicate.
Le milliardaire états-unien et président de l’Open Society Institute appelle à une augmentation des aides internationales dans le Jordan Times, Le Figaro et le Korea Herald. Il regrette que les États-Unis diminuent leur présence militaire et souhaite que les dirigeants mondiaux réunis à Londres soutiennent Hamid Karzaï, un programme de développement économique et mettent en place un programme de lutte contre la drogue dans le pays. Le milliardaire évacue, lui aussi, complètement la question des organisateurs du trafic d’héroïne.
Dans un texte centré sur la production d’opium, Emma Bonino appelle dans le Korea Herald, le Jordan Times, le Daily Times et L’Unita à une remise à plat du fonctionnement de la « guerre à la drogue » en Afghanistan. Elle s’exprime en tant qu’ancienne secrétaire générale de la Coordination radicale antiprohibitionniste, fonction qu’elle abandonna au président du Réseau Voltaire, Thierry Meyssan, lorsqu’elle devint commissaire européenne. Selon elle, ce combat est inefficace et l’économie afghane est désormais dépendante à l’héroïne, qui alimente les groupes armés et la corruption. Plutôt que la substitution des récoltes, l’auteur réclame que l’Afghanistan ait l’autorisation légale de cultiver le pavot pour le marché des anti-douleurs dans le monde.
Comme on le voit, l’unité des points de vue est totale.
Réseau Voltaire
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8 février 2006
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Paris (France)
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Pays
Afghanistan
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Le rôle de l’OTAN en Afghanistan »
Auteur
Jaap de Hoop Scheffer

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Ancien ministre chrétien-démocrate des Affaires étrangères des Pays-Bas, Jaap de Hoop Scheffer est secrétaire général de l’OTAN.
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Source
ABC (Espagne)
Référence « El papel de la OTAN en Afganistán », par Jaap de Hoop Scheffer, ABC, 2 favrier 2006.
Résumé Il y a moins de cinq ans, l’Afghanistan fut la base de lancement de la pire attaque terroriste de l’histoire et était l’un des pays les plus opprimés du monde. Aujourd’hui, la population afghane a élu son premier parlement pluraliste avec en son sein un nombre de femmes inimaginable il y a quelques années. Ces progrès ont été obtenus grâce à une aide extérieure considérable. Encore aujourd’hui, il reste un long chemin à parcourir et la communauté internationale doit verser une aide adéquate car personne ne peut se permettre de laisser l’Afghanistan plonger dans le chaos et être de nouveau un refuge pour les terroristes, c’est pourquoi la conférence de Londres va lancer une nouvelle phase de l’aide internationale tout en donnant aux dirigeants une plus grande responsabilité pour l’avenir de leur pays.
L’OTAN continuera d’aider à la sécurité du pays en partenariat avec les troupes de l’opération « liberté immuable » et à sa reconstruction. Nous aidons également le président Hamid Karzaï à former une force afghane de sécurité, transparente, démocratique et efficace. L’Espagne a largement participé à l’action de l’OTAN en Afghanistan, fournissant un des plus importants contingents malgré les pertes humaines subies en août 2005. La reconstruction de l’Afghanistan est dans notre intérêt et est une question de solidarité.

« Alarme en Afghanistan »
Auteur
Nasrine Gross

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Auteur américano-afghane, Nasrine Gross est membre de Negar-Soutiens aux femmes d’Afghanistan, une organisation féministe défendant les droits des femmes afghanes, et présidente et fondatrice du Roqia Center for Women’s Rights, Studies and Education.
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Source
The Boston Globe (États-Unis)
Référence « Alarm in Afghanistan », par Nasrine Gross, Boston Globe, 2 février 2006.
Résumé Pour les Afghans, les États-Unis sont un facteur déterminant de leur reconstruction. C’est Washington qui les a sorti du statut d’État en déliquescence, miséreux et abritant des terroristes. Mais les Afghans s’inquiètent de la diminution des troupes et des aides économiques. Les Afghans voient leur pays comme un patient qui vient de subir de multiples transplantation et dont la place est en salle de convalescence, pas sur le trottoir.
La diminution des troupes états-uniennes pourrait encourager les talibans et Al Qaïda. Malheureusement, si les combats n’impliquent pas des troupes états-uniennes, les médias n’en parlent pas. Tant que ces combats perdurent, l’Afghanistan reste divisé en deux, ce qui empêche toute reconstruction de l’Afghanistan. Les groupes extrémistes au Parlement vont continuer à essayer de faire adopter des lois contraires aux libertés publiques et certains pays voisins, comme le Pakistan, vont continuer à soutenir les Talibans. Les États-Unis doivent rassurer les Afghans et la conférence de Londres, bien qu’importante, ne suffira pas.
Il est essentiel de reconstruire économiquement des zones pachtounes et de cesser d’assimiler cette ethnie aux Talibans. Le gouvernement et l’opinion publique aux États-Unis doivent comprendre que l’Afghanistan est essentiel dans la lutte contre Al Qaïda.

« Ne soyons pas à nouveau pingres avec l’Afghanistan »
Auteurs
Karl F. Inderfurth, Frederick Starr, Marvin G. Weinbaum

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Ancien président de l’Aspen Institute, Frederick Starr est le président du Central Asia-Caucasus Institute de la School of Advanced International Studies de l’université Johns Hopkins de Washington.
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Marvin G. Weinbaum est un chercheur au Middle East Institute.
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Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Don’t shortchange Afghanistan again », par Karl F. Inderfurth, S. Frederick Starr and Marvin G. Weinbaum, International Herald Tribune, 22 janvier 2006.
Résumé La conférence de Londres sur l’Afghanistan représente une étape importante et un défi pour les États-Unis et la communauté internationale : une étape importante parce qu’elle marquera l’accomplissement du processus de Bonn et un défi parce qu’il signalera le commencement de la prochaine étape critique dans la renaissance du pays après des décennies de guerre et de destruction.
Beaucoup a été accompli depuis que les Taliban ont été renversés par des forces dirigées par les États-Unis il y a quatre ans. Mais il est également vrai que l’Afghanistan est toujours en danger. L’insurrection menée par des éléments Talibans et Al Qaïda n’est pas près de s’éteindre. L’Afghanistan reste le fournisseur principal mondial d’opium pour la drogue. La corruption atteint des sommets. Et beaucoup d’Afghans se demandent, quatre ans après le débarquement de la communauté internationale, où sont les routes promises, les écoles, les hôpitaux, l’électricité, l’eau courante ?
D’ailleurs, sur les 13 milliards de dollars US promis par la communauté internationale, seulement environ 4 milliards ont servis à financer des projets. Ce n’est qu’une fraction des sommes bien plus importantes qui ont été versées pour financer les efforts de reconstruction en Irak ou dans les Balkans. On a été pingre avec l’Afghanistan. Le premier objectif de la conférence de Londres doit être de corriger cette disparité entre les besoins afghans et les sommes promises par les donateurs, et les États-Unis devraient être les premiers à s’engager.
Il y a trois autres priorités pressantes que la conférence de Londres doit aborder. D’abord, l’insurrection. La réduction prévue des troupes états-uniennes en Afghanistan inquiète Kaboul. Leur remplacement par des forces de l’OTAN marque un élargissement bienvenu de la responsabilité internationale ; il ne faudrait pas que la conséquence soit un affaiblissement des forces militaires. Les soldats internationaux devront adopter des règles d’action qui leur permettront de conduire des opérations agressives de contre-insurrection et d’assurer la protection nécessaire pour permettre la reconstruction du pays.
Ensuite la faiblesse du gouvernement. Sans fonctionnaires compétents et honnêtes au niveau local, Kaboul ne peut espérer fournir les services dont la population a désespérément besoin. Le système juridique, sans lequel les politiques seront inapplicables, doit être reconstruit.
Troisièmement, le commerce de la drogue. Les fermiers afghans doivent pouvoir vivre aussi bien en produisant des récoltes légales que lorsqu’ils plantent de l’opium. Cela signifie que les systèmes d’irrigation doivent être améliorés, des nouvelles semences doivent être introduites, le réseau routier doit être développé et le micro-crédit rendu accessible à tout le monde. Tout comme les États-Unis ont accepté la responsabilité morale des conséquences de leur consommation de drogue sur la Colombie, les pays européens doivent réaliser que leur consommation de stupéfiants contribue à détruire la société afghane, et faire les efforts nécessaires.

« L’argent promis ne suffira pas à aider l’Afghanistan »
Auteur
Peter Phillip

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Politologue allemand, Peter Phillip est conseiller du ministre des Affaires étrangères allemand.
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Source
Deutsche Welle (Allemagne)
Référence « Geld allein wird Afghanistan nicht helfen », par Peter Phillip Deutsche Welle, 01 février 2006.
Résumé A la conférence de Londres on a projeté la somme de 20 milliards de dollars pour les cinq prochaines années, dont un quart versé par Washington. À l’avenir, cet argent doit être versé principalement au gouvernement afghan et donc, on l’espère, sera mieux utilisé. Jusqu’à présent l’argent allait principalement aux ONG. Et les Afghans et les experts internationaux n’ont pas tort quand ils disent que l’argent est surtout allé dans les poches de soi-disant conseillers, plutôt que dans des projets. Et de toute façon rien ne garantit que l’argent promis soit bel et bien versé.
Parmi les défis à relever, il y a la situation sécuritaire du pays : les forces de sécurité afghanes ne sont pas encore en mesure de tenir en respect les Talibans qui se renforcent de jour en jour. Les États-Unis veulent réduire leurs troupes, et même si l’OTAN augmente son contingent de 6000 soldats - dont la moitié de Britanniques -, cela ne changera pas grand chose à la situation actuelle. Comme toujours dans l’histoire de ce pays, le pouvoir du gouvernement central ne dépasse pas Kaboul, au-delà il dépend d’alliances formées ici et là avec les « Seigneurs de Guerre » locaux.
_Ces chefs locaux vivent en grande partie de l’autre facteur que la conférence de Londres n’a pas osé aborder : la culture, la fabrication et commercialisation de drogue. Certes Kaboul s’est engagé à lutter contre la traite de l’opium, mais l’Afghanistan est le plus important producteur de drogue au monde et rien ne changera aussi longtemps que la culture du pavot rapportera plus aux paysans que celle de céréales ou de tomates. Tout le monde en profite - des Talibans jusqu’aux seigneurs de la guerre - et personne ne renoncera à cette manne financière. L’OTAN n’a pas les moyens d’empêcher la culture du pavot, et ce problème demeure entier. Côté Taliban, cela renforce l’opposition contre le gouvernement de Hamid Karzai. Et côté occidental, on n’a pas d’alternative plausible à proposer.
Malgré tous ces problèmes, dont certains presque insolubles, il ne faut pas baisser les bras et abandonner l’Afghanistan à Londres. Après des décennies de tyrannie et de guerre, ce pays ne peut pas se transformer au bout de seulement cinq ans en une démocratie moderne et saine. Et les échecs enregistrés depuis cinq ans ne doivent pas nous inciter à plier bagage. Il faut persister en Afghanistan, même si, au premier abord, sortir ce pays de l’ornière peut paraître une opération semblable au tonneau des Danaïdes.

« La Conférence de Londres est l’occasion d’aider les Afghans »
Auteur
George Soros
Sources
Jordan Times (Jordanie), Le Figaro (France), Korea Herald (Corée du Sud)
Référence « Back to Afghanistan », par George Soros, Jordan Times, 1er février 2006.
« La Conférence de Londres est l’occasion d’aider les Afghans », Le Figaro, 2 février 2006.
« Now back to Afghanistan », Korea Herald, 2 février 2006.
Résumé La situation en Afghanistan est masquée par la violence incessante en Irak. Pourtant le Parlement est aux mains des seigneurs de guerre, le trafic de drogue s’épanouit et la violence s’intensifie. Les dirigeants mondiaux ont, cette semaine à Londres, l’occasion d’infléchir la situation. Cet accord prendra appui sur la conférence de Bonn de 2001.
Il faut une attention renouvelée à l’égard de l’Afghanistan, car le pays est en ruine et c’est le monde entier qui en souffre. Le trafic de drogue en est une bonne illustration puisque l’Afghanistan est devenu le premier producteur mondial d’opiacés et que la production de drogue a atteint 25 % de son PIB. La sécurité pose également problème puisque le recours aux attentats suicides se multiplie et que 125 soldats de la coalition sont morts dans le pays en 2005. La corruption est généralisée, plusieurs membres du parlement sont des seigneurs de guerre avérés, l’aide internationale est mal coordonnée et les États-Unis ont réduit le nombre de leurs troupes, ce qui pousse les Afghans à croire que la communauté internationale les abandonne.
Le processus de Bonn a posé les bases de la responsabilisation démocratique, donné à l’Afghanistan son premier président élu ainsi qu’une nouvelle Constitution. Aujourd’hui, il existe un gouvernement central légitime, un Parlement comprenant un quart de femmes et 20 000 conseils locaux. C’est sur cette base que se construit l’aide au développement. Les sondages montrent que les Afghans soutiennent majoritairement ce processus.
Lors de la Conférence de Londres, les leaders mondiaux sont appelés à soutenir la stratégie anti-narcotiques : réduire la dépendance économique vis-à-vis du marché de l’opium, punir les trafiquants et les revendeurs et offrir des alternatives économiques viables aux fermiers concernés. En outre, la conférence de Londres devrait s’efforcer d’aider le gouvernement afghan à remplir ses objectifs de formation et d’éducation de la jeunesse. La réforme de la justice est également une question importante, puisqu’aujourd’hui les factions conservatrices dominent la Cour suprême et que le système judiciaire laisse les commandants locaux agir dans l’impunité. Et tant que cela continuera, les investissements ne se développeront pas. La réforme demeure cependant clairement possible. Le mois dernier, les leaders afghans ont enfin adopté un programme de justice de transition.
Ne pas agir reviendrait à trahir le peuple afghan qui, en 2001, a accueilli l’armée américaine et les forces de l’Otan comme ses libérateurs. Par égard, et dans notre intérêt à tous, nous ne devons pas laisser tomber les Afghans.

« Une autre stratégie anti-drogue pour l’Afghanistan »
Auteur
Emma Bonino

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Ancienne commissaire européen, Emma Bonino est député européen italienne. Elle est membre du directoire de l’International Crisis Group et membre du Parti radical transnational, appelé à devenir prochainement le « Parti Radical Libéral Européen pour les États Unis d’Europe et d’Amérique, pour l’Organisation Mondiale de la Démocratie et des Démocraties ».
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Sources
Jordan Times (Jordanie), Korea Herald (Corée du Sud), Daily Times (Pakistan), L’Unita (Italie)
Référence « Afghanistan’s opium future », par Emma Bonino, Korea Herald, 25 janvier 2006.
« Poppy power », Jordan Times, 25 janvier 206.
« Poppy power », Daily Times, 27 janvier 2006.
« Le Mafie ringraziano l’Italia », L’Unita, 30 janvier 2006.
Résumé De l’Afghanistan à l’Italie, en passant par l’Amérique Latine, la « guerre à drogue » est chaque jour immolée sur l’autel de la démagogie et de l’irrationnel. Pendant qu’en Afghanistan la « war on drugs » marque le pas, en hypothéquant dramatiquement le futur du pays, en Italie le gouvernement profite des Jeux Olympiques pour faire passer au Sénat une loi sur la drogue répressive et liberticide. D’une manière générale, à travers le monde, les mafias et les cartels internationaux du crime ont de bonnes raisons pour trinquer à la santé de cette nouvelle loi.
Heureusement en Europe on commence à entendre une musique différente. Le Parlement européen, en janvier, a voté une résolution sur l’Afghanistan que pourrait ouvrir la route à une approche entièrement nouvelle dans la bataille contre le trafic de drogue mondial. Pour ma part je compte demander aux participants de la conférence internationale sur l’Afghanistan, qui s’ouvre mardi prochain à Londres, de prendre en considération la proposition de concéder des licences pour la production d’opium pour le marché légal de médicaments, comme cela est déjà le cas dans d’autres pays, tels que l’Inde, la Turquie, l’Australie, la France et l’Espagne. Cette proposition est radicalement novatrice par rapport à l’orthodoxie de la « guerre à la drogue ». En Afghanistan, cette soi-disant guerre, basée essentiellement sur la destruction de champs de pavot et les cultures vivrières alternatives, a obtenu des résultats totalement insuffisants. Résultat, selon l’UNODC, (le bureau des Nations unies pour la drogue et le crime) l’Afghanistan a produit 87% de l’opium mondial en 2005 - environ 4 100 tonnes - ce qui a engendré 2.7 milliards de profits illégaux, soit plus du 50% de son PIB. L’étude « 2005 Afghanistan Opium Survey », publiée en novembre, estime que la valeur globale de cette production, une fois transformée en héroïne et distribuée sur les marchés mondiaux, dépasse les 40 milliards de dollars.
Ces dernières années, des petits laboratoires de transformation ont commencé à proliférer en Afghanistan, produisant l’an passé environ 420 tonnes d’héroïne. L’augmentation de la production domestique d’héroïne a créé un marché de consommation locale qui est en rapide croissance, favorisant la propagation du VIH/Sida dans un pays sans véritables infrastructures adaptées et un service sanitaire inexistant. Par ailleurs, les routes utilisées par les convois des trafiquants ne se limitent plus à la célèbre « voie dorée » à travers le Pakistan et l’Iran, ils se sont multipliés, surtout à travers les anciennes républiques soviétiques, en contribuant ainsi à accroître l’instabilité dans un contexte politique déjà tendu.
Le risque que court l’Afghanistan est de vivre d’une rente illégale qui alimente la corruption, permet aux groupes armés de se maintenir et renforce encore l’instabilité à niveau régional. Ceci pourrait pousser l’Afghanistan à s’éloigner de toute forme d’État de droit. La grave menace que fait planer une économie basée sur l’illégalité sur la stabilité et la démocratie en Afghanistan, devrait pousser les autorités à réfléchir à un mode de culture du pavot réglementé à des fins médicales, en particulier pour les anti-douleurs. Les Nations unies calculent que six pays prescrivent à eux seuls 78% de la production légale d’opiacés, ce qui laisse entrevoir une crise d’approvisionnement pour les 185 autres pays membres de l’ONU. L’ONU estime qu’il y a 45 millions de personnes infectées par le VIH/Sida dans des pays où le système sanitaire est presque inexistant, et que dans les vingt prochains années il y aura il y 10 millions nouveaux cas de cancer dans les pays développés. Potentiellement, donc, la question de production légale d’opium pour la fabrication d’anti-douleurs, la morphine, la codéine etc… est énorme. Et on ne s’attardera pas sur l’insupportable contradiction d’un pays producteur d’opiacés et dont les hôpitaux sont confrontés à une pénurie quasi totale de morphine. Je souhaite que les gouvernements, les organisations internationales et les personnalités qui participeront à la conférence de Londres n’ignorent pas la proposition du Parlement européen qui offre à l’Afghanistan une alternative valide et réaliste à une stratégie anti-drogue qui s’est avérée être un désastre pour le pays.

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