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Tribunes et décryptages - 11 mai 2004
Organiser la défaite en Irak
Décryptage
Aux États-Unis, où la constitution ne reconnaît pas la souveraineté populaire, la classe dirigeante substitue des positions morales intransigeantes aux débats politiques contradictoires.
Maître Kenneth Star, qui défend Sandy Banning devant la Cour suprême, plaide dans le Los Angeles Times pour le maintien de la référence « Under God » dans le serment d’allégeance récité chaque jour par les écoliers et fonctionnaires états-uniens. Selon lui, cette référence religieuse reflète les valeurs propres des États-Unis. Bien sûr, on doit ne doit pas l’imposer aux non-croyants, qui doivent être libres de ne pas la réciter s’ils ne partagent pas « les valeurs de l’Amérique ». Ainsi, après avoir tenté de contraindre à Bill Clinton à la démission en étalant sa vie sexuelle, l’avocat puritain veut aujourd’hui contraindre les États-uniens non-croyants à démissionner de leur citoyenneté.
L’ancien speaker de la Chambre des représentants, Newt Gingrich, condamne dans le Wall Street Journal les exactions en Irak, mais refuse que des Arabes donnent des leçons aux États-Unis. Outre les préjugés racistes qu’ils expriment, ces propos montrent que la préoccupation de la classe dirigeante washingtonnienne n’est aucunement ce que peuvent endurer les Irakiens, mais l’image narcissique que les Etats-Unis peuvent avoir d’eux-mêmes.
Désabusé, l’historien Tony Judt observe dans The Independent le culte de la repentance que célèbrent les politiciens états-uniens et qu’ils ont érigé en modèle dans le monde. Or, la contrition est un sentiment personnel qui relève de la morale individuelle, pas un acte politique. Mademoiselle Rice et Monsieur Blair se confondent d’autant plus en excuses et en remords qu’ils accaparent ainsi l’attention des médias et évacuent toute discussion politique de leurs décisions.
À Washington, on veut toujours modeler le monde à son image.
Le sénateur George Allen se fait le défenseur du Dr Que, en instance de jugement au Vietnam. Tout en admettant dans le Washington Times que le Dr Que fut un agent du « monde libre » au Vietnam avant la chute de Saïgon, il récuse les accusations d’espionnage émises contre lui et dénonce une répression politique. Il patronne donc des manifestations pour sa libération qui se tiendront devant de nombreuses ambassades, le 11 mai, qui a été proclamé « Jour de la liberté au Vietnam »… par le Congrès des États-Unis.
Le professeur Ashraf Ghani, devenu ministre des Finances d’Afghanistan par la grâce de Condoleezza Rice qui l’avait connu à la John Hopkins University lorsqu’elle en était la rectrice, décrit l’avenir radieux de son pays libéré dans l’International Herald Tribune. Il pourrait devenir un centre d’échanges commerciaux et entraîner la croissance et la prospérité dans la région. Enfin, si la communauté internationale verse les 8,2 milliards de dollars promis pour la reconstruction.
Enfin, l’ancien diplomate John Bradly Kiesling, qui démissionna du département d’État pour protester contre l’invasion de l’Irak, présente avec un rare cynisme une stratégie de sortie du conflit. Il souligne dans le Washington Post que le but de guerre est de placer un gouvernement ami à Bagdad, si possible démocratique, à défaut une dictature fantoche. Aussi, le mieux serait-il de mettre en scène une fausse déroute militaire pour installer un faux héros de la résistance au pouvoir. On pense irrésistiblement au major général Jassim Mohammed Saleh al-Dulaimi et à Mohammed Latif.
Réseau Voltaire
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11 mai 2004
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Contrôle du « Grand Moyen-Orient »
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« "Under God" et la constitution »
Auteur
Kenneth W. Starr

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Ancien procureur indépendant des États-Unis, célèbre pour son traitement de l’affaire Lewinski, Kenneth W. Starr est avocat. Il est aussi doyen de la Pepperdine Law School de Malibu, une université privée des Églises du Christ.
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Source
Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « ’Under God,’ and Under the Constitution », par Kenneth W. Starr, Los Angeles Times, 9 mai 2004.
Résumé Comme des millions d’Américains, Sandy Banning soutient fortement le Serment d’Allégeance et, mère célibataire, elle encourage sa petite fille de neuf ans à participer à ce rituel quotidien dans son école élémentaire de Sacramento. Banning voit ce serment comme un succinct rappel des valeurs fondatrices de notre nation, ce n’est toutefois pas ce que pense le père de sa fille, Michaël Newdon, qui estime que l’expression « Under God » [ 1] dans le Serment d’Allégeance est en contradiction avec le 1er amendement et il demande donc son retrait.
Cette requête est désormais dans les mains des juges de la Cour suprême états-unienne. Cette question fait cependant l’unité de la nation : le Serment d’Allégeance est approprié et il ne requiert aucune objection. Le Sénat a d’ailleurs condamné la décision de la 9ième Cour d’appel de Californie par un vote de 99 voix contre zéro. Il y a toutefois une différence entre consensus et constitutionalité. Banning, que je représente, considère que le serment est un résumé important des valeurs américaines et beaucoup de citoyens le considèrent également. La notion « Under God » a été ajoutée en 1954, en pleine Guerre froide, pour que le serment reflète les valeurs américaines de façon plus exhaustive.
Ce serment rappelle que les individus disposent de droits « inaliénables » car ils leur ont été donné par Dieu et un gouvernement ne peut donc pas les leur retirer. Il faut cependant respecter les Droits des non-croyants et donc ne pas leur faire obligation de participer à ce mouvement patriotique.

« Les démocraties et la double échelle d’appréciation »
Auteur
Newt Gingrich
Source
Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « Democracies and Double Standards », par Newt Gingrich, Wall Street Journal, 8 mai 2004.
Résumé La couverture médiatique des violations de la loi américaine contre les prisonniers irakiens risque de mettre en place une double échelle d’appréciation des crimes pour l’Amérique et pour le monde arabe. L’administration Bush doit faire bien attention à ce que nous exprimons et à ce que nous allons faire pour ne pas donner d’armes à nos ennemis.
Un petit nombre d’Américains a fait des choses terribles à la prison d’Abu Ghraib et les accusés seront jugés. Ils doivent cependant être considérés comme innocents jusqu’au procès. S’ils sont reconnus coupables, ils devront être punis. Toutefois, en faire trop dans l’excuse et l’attrition serait une grave erreur. En effet, sans surprise, la gauche anti-américaine de notre propre pays et d’Europe, avec sa mémoire sélective qui conserve toutes les erreurs américaines et oublie toutes les atrocités anti-américaines, a utilisé cette affaire pour condamner l’Amérique.
La presse pan-Arabe, qui n’avait pas condamné les crimes de Saddam Hussein ou d’Hafez el-Hassad, monte également au créneau. Cette presse ne parlait pas de la même façon des meurtres d’Américains, brûlés et mutilés dans les rues de Faludja ou du meurtre délibéré d’une Israélienne enceinte et de ses enfants par deux Palestiniens. Nous ne devons pas accepter les condamnations émanant de ceux qui acceptent les actes vicieux des Arabes.

« Le culte de la contrition »
Auteur
Tony Judt
Source
The Independent (Royaume-Uni)
Référence « The cult of contrition », par Tony Judt, The Independent, 09 mai 2004.
Résumé Nous vivons dans une ère de repentance. Quand une crise ou un scandale apparaît, les personnalités se confondent en remords et en excuses et cela fonctionne désormais si bien que les victimes, réelles ou supposées, demandent plus d’excuses que de justice et que les médias s’en contentent. Ainsi, la question cruciale autour de l’audition de Condoleezza Rice devant la Commission d’enquête sur 11 septembre a été de savoir si elle allait présenter ses excuses. En fine tacticienne, elle ne l’a pas fait, maintenant longtemps l’attention des médias sur ce point et les détournant ainsi des vraies questions.
Autrefois nous étions intéressés par ce que les politiciens faisaient ou pensaient. Aujourd’hui on veut savoir ce qu’ils ressentent et s’ils se sentent désolés. Pendant longtemps, face à de mauvaises nouvelles, difficiles à assumer, les politiciens commençaient par nier tout en bloc, puis ils reconnaissaient les faits tout en les minimisant et enfin ils reconnaissaient l’entière gravité des faits reprochés, mais en affirmant que c’était déjà une vieille histoire. Cette pratique trouve encore cours aujourd’hui au Japon concernant la Seconde Guerre mondiale, en Turquie face au génocide arménien et en Australie face au quasi-génocide aborigène. Les Américains, eux, s’excusent. Tony Blair aussi s’excuse, car il est le plus américain de nos Premiers ministres.
Ainsi, George W. Bush est désolé des « traitements réservés aux prisonniers irakiens ». Cela lui permet de se présenter comme quelqu’un de bien, de sensible, mais surtout d’évacuer la question et d’en rester à la thèse officielle : il s’agit d’actes commis par « un petit nombre de soldats » « agissant mal ». Pourtant, il ne s’agit pas comme au Vietnam d’actions commises par des GIs paniqués ou de mauvais officiers, il s’agit d’actes prémédités. Mais le culte de l’excuse aux États-Unis évacue toute responsabilité et tout devoir. Il n’y aura donc pas de démissions à haut niveau et les enquêtes s’arrêteront aux excuses de personnes qui sont désolées. Tant que les États-Unis accepteront ce type de dérobade, qui ne convainquent pas le reste du monde, ils perdront des soutiens.

« L’exil n’est pas la liberté »
Auteur
George Allen
Source
Washington Times (États-Unis)
Référence « ’Exile is not freedom’ », par George Allen, Washington Times, 10 mai 2004.
Résumé Les pressions internationales interdisent bien souvent aux dictatures de supprimer leurs opposants politiques. C’est pourquoi elles utilisent l’emprisonnement répété ou l’exil pour faire taire les voix dissidentes. Le Dr Nguyen Dan Que, emprisonné régulièrement au Vietnam depuis 20 ans, est l’un des rares activistes à refuser l’exil, affirmant que « l’exil n’est pas la liberté ».
En 1975, lors de la chute de Saïgon, il avait déjà refusé l’exil et avait fondé le Front progressiste national, une association pacifique remettant en cause certaines politiques gouvernementales, surtout celles touchant aux Droits de l’homme. Il fut emprisonné en 1978 dans des conditions extrêmement dures et il ne fut libéré en 1988 que grâce à une campagne menée par Amnesty International et Human Right Watch. Libéré, il fonda en 1990, le Mouvement non-violent pour les Droits de l’homme et il fut arrêté un mois plus tard. Malgré un appel du Congrès états-unien, il fut condamné à 20 ans de travaux forcés et cinq ans de résidence surveillée. Il fut finalement libéré en 1998 en raison d’une vaste campagne internationale. Mais en mars 2003, le Dr. Que a été arrêté pour la troisième fois pour avoir à nouveau protesté contre la répression de la liberté de parole et d’information. Il fut accusé d’espionnage et aucune date de procès n’est audiencée.
Les autorités veulent le pousser à l’exil, mais il refuse. Une protestation internationale est en train de s’organiser pour demander sa libération. Cette volonté d’assistance internationale prend tout son sens le 11 mai jour que le Sénat états-unien a fixé comme étant celui de la démocratie et des Droits de l’homme au Vietnam.

« Afghanistan : construire un pont commercial sur les cendres de la guerre »
Auteur
Ashraf Ghani

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Ancien professeur d’anthropologie à l’université John Hopkins et conseiller de la Banque mondiale, Ashraf Ghani collabora au programme pashtoun de Voice of America, puis devint ministre des Finances du gouvernement afghan d’Hamid Karzaï.
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Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Afghanistan : Building a trade bridge from the ashes of war », par Ashraf Ghani, International Herald Tribune, 10 mai 2004.
Résumé L’Afghanistan est ouvert au commerce. C’est un fait remarquable à peine deux ans après qu’un gouvernement par intérim se soit installé à Kaboul. Il a provoqué l’intérêt des pays de la région qui se réunissent au Kirghizistan cette semaine pour parler commerce et investissement, croissance économique et stabilité régionale.
Cette réunion reflète le succès, même incomplet, de la reconstruction afghane et une situation exceptionnelle : depuis le XIXème siècle, pour la première fois, l’Afghanistan et ses voisins sont libres. Les possibilités de l’Afghanistan dans une économie globale sont vastes. Sa position stratégique, une stabilisation en cours et des tarifs douaniers bas peuvent conduire ce pays à développer le commerce dans toute la région si des investissements dans les transports sont réalisés.
Il reste cependant fort à faire, notamment au niveau de la guerre au terrorisme et de la stabilisation du pays et de toute la région. Nous croyons qu’avec l’aide de toute la communauté internationale, qui nous a promis 8,2 milliards de dollars supplémentaires, nous pouvons reconstruire le pays et en faire le centre d’échanges commerciaux. Ce que peu croyaient possible est en marche : l’Afghanistan est en train d’entraîner une croissance soutenable pour toute la région.

« Pour gagner la paix, nous devons " perdre " la Guerre »
Auteur
John Brady Kiesling
Source
Washington Post (États-Unis)
Référence « To Win the Peace, We Must ’Lose’ the War », par John Brady Kiesling, Washington Post, 9 mai 2004.
Résumé La plus mortelle des illusions concernant la guerre est que son objectif est la victoire militaire. Son vrai but est en réalité l’accomplissement des objectifs politiques, économiques et sécuritaires pour laquelle elle a été entreprise. Dans une guerre comme celle d’Irak, nous ne pouvons pas gagner en étant victorieux. L’objectif des États-Unis est la création d’un État stable qui n’abrite pas de terroristes et qui ne menace pas ses voisins, dans l’idéal un État démocratique. J’ai démissionné du corps diplomatique états-unien car je ne croyais pas que ce minimum recherché était réalisable car nous ne disposions d’aucune légitimité, pas plus que les George Washington irakiens qui se cachaient derrière nos tanks d’ailleurs.
Mais aujourd’hui, nous sommes engagés dans ce conflit et notre problème de légitimité n’est pas résolu. En fait, il n’existe aucun mouvement qui dispose aujourd’hui d’une légitimité sur tout l’Irak. Si les États-Unis se retiraient aujourd’hui, ils laisseraient un pays comparable à l’Afghanistan, se déchirant entre factions. Si nous restons, nous pouvons assurer un minimum de sécurité en doublant le nombre de troupes et un minimum de prospérité en faisant des dons énormes, mais le gouvernement que nous mettrons en place ne sera pas légitime.
Le vrai problème est la division de la société irakienne, or cette division s’amenuise avec la lutte contre les États-Unis qui a permis l’unification des sunnites et des chiites contre nous. C’est la clé de notre succès. Nous devons choisir un dirigeant de la résistance dont nous allons faire un héro qui nous aura chassé du pays. Nous allons lui accorder des successions de victoires tactiques tout en combattant durement les autres dirigeants irakiens. Les Irakiens se rallieront alors à cet homme grâce à ses succès et nous évacuerons progressivement le pays devant l’avancée de ses partisans tout en l’intégrant progressivement au travail de l’ONU.
Cette solution posera des problèmes intérieurs aux États-Unis et sera délicate pour le Kurdistan. En outre, un tel dirigeant ne sera sûrement pas pro-occidental, mais si l’Irak se sent victorieux, il acceptera beaucoup plus facilement l’aide à la reconstruction de l’ONU, voire des États-Unis. Malheureusement, la réluctance des États-Unis à prendre des décisions politiques difficiles pourrait nous imposer une décennie de présence en Irak.

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