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Dernier nettoyage avant décolonisation

1948-1960 : « état d’urgence » en Malaisie

En 1948, le Royaume-Uni entreprit d’éradiquer le Parti communiste malais avant de donner son indépendance à la colonie, de manière à pouvoir maintenir l’exploitation économique du pays sur une longue durée. Sur ce théâtre d’opération, la Couronne expérimenta les premières méthodes de contre-insurrection incluant le regroupement forcé des populations en « hameaux stratégiques » et la défoliation de la jungle. Un modèle qui inspira les États-Unis du Viêt-Nam à l’Irak.

| Paris (France)
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Capture par les forces britanniques d’un maquisard du Parti Communiste Malais.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne ruinée doit exploiter les ressources de ses colonies pour rétablir son économie, mais face aux mouvements de libération du tiers-monde et à la pression communiste, elle doit en même temps renoncer à son Empire.

Comme auparavant en Palestine, la Malaisie est en proie à une guérilla, face à laquelle le rôle du renseignement est primordial. Plus que d’une guerre contre le communisme, il s’agit avant tout d’une campagne de contre-insurrection destinée à préserver le monopole des intérêts britanniques sur l’exploitation du caoutchouc et de l’étain. Elle sera couronnée de succès en 1960, après l’écrasement de la guérilla par des méthodes dont s’inspireront la France en Algérie et les États-Unis au Viêt-Nam, permettant à la Grande-Bretagne de poursuivre l’exploitation des ressources à son profit tout en accordant l’indépendance au pays.

Entre les deux guerres, les services de sécurité britanniques avaient réussi à infiltrer la plupart des partis communistes d’Asie du Sud-Est et avaient placé un agent d’origine vietnamienne, Lai Tek, en Malaisie. Ce réseau de surveillance était si efficace qu’il parvint notamment à capturer Hô Chi Minh et à le faire emprisonner pour un temps à Hong Kong. Lai Tek monta rapidement jusqu’au rang de secrétaire général du Parti communiste malaisien (PCM), qui dû se replier dans la jungle lors de l’invasion japonaise en 1941 pour mener une guérilla contre les occupants, avec le soutien du Special Operations Executive (SOE) de Sa Majesté et de l’amiral Lord Louis Mountbatten, commandant suprême des forces alliées en Asie du Sud-Est.

Lorsqu’en 1945, à l’issue d’une occupation de quatre ans, les Japonais sont chassés de Malaisie et la souveraineté britannique rétablie, Lai Tek continue d’imposer une ligne modérée au Parti. Mountbatten autorise la guérilla victorieuse à défiler dans les rues de Singapour, où il décore ses dirigeants, dont Chin Peng qui jouera plus tard un rôle important dans la lutte anti-coloniale. Pourtant le PCM échappe déjà largement au contrôle britannique. Ses cadres les plus jeunes et virulents ainsi que ses combattants les plus aguerris avaient entrepris de stocker des armes dans la jungle, prévoyant le moment où le colonisateur britannique ne serait plus un allié objectif contre l’envahisseur japonais, mais redeviendrait un adversaire. La démobilisation de la guérilla échoue donc en grande partie.

La période 1945-1947 est marquée par des mouvements syndicaux initiés par le PCM, dont les principaux dirigeants sont arrêtés par les services de sécurité malais (SSM), dirigés par le colonel John Dalley. Ce dernier adopte vite une attitude complaisante et minimise l’importance du mouvement en qualifiant ses instigateurs de simples « bandits isolés ». En mars 47, les services britanniques perdent leur espion Lai Tek : ses camarades découvrent qu’il travaillait…pour les Japonais. L’agent triple s’enfuit avec la caisse, avant d’être liquidé à Bangkok.

Les vrais mobiles de la contre-insurrection

Les études les plus récentes ont montré l’exagération, par les responsables britanniques de l’époque, puis par l’historiographie consensuelle, du rôle des instances communistes internationales dans la montée de l’insurrection malaisienne [1]. De fait, les facteurs et événements internes y ont certainement contribué de manière prépondérante.

En 1948, la Couronne britannique renfloue ses caisses en vendant les productions malaises aux États-Unis. Ceux-ci importent 727 000 tonnes de caoutchouc, dont 371 000 tonnes de Malaisie, et 158 000 tonnes d’étain dont seulement 3 000 tonnes ne proviennent pas de Malaisie. Pour eux, les importations de Malaisie dépassent en valeur la totalité des importations en provenance de la métropole britannique. À Londres, on est conscient que la perte de la Malaisie aurait des conséquences économiques désastreuses et qu’il vaut mieux sacrifier la Birmanie et l’Inde, plus prestigieuses, mais moins utiles. Arthur Creech Jones, secrétaire d’État britannique aux colonies, s’adressant au Conseil des ministres (et non pas au Parlement), explique alors que la Malaisie est « de loin la source la plus importante de dollars dans l’empire colonial et de sérieuses interférences dans les exportations malaisiennes aggraveraient considérablement l’équilibre face au dollar de toute la zone Sterling. » [2]

Si la victoire des communistes chinois en 1949 avait certainement encouragé le PCM à redoubler d’efforts, ni la thèse du complot selon laquelle le Parti communiste soviétique aurait ordonné au PCM de prendre les armes lors de la conférence de Calcutta de février 1948, ni celle de l’influence directe des communistes chinois, ne sont réellement documentées. En revanche, l’année 1948 est celle de la promotion par le Royaume-Uni d’une constitution fédérale privilégiant les droits de la majorité malaise au détriment de la minorité chinoise qui représente 45 % de la population. La Chinois de Malaisie se voient ainsi refuser la citoyenneté. Parallèlement, les grèves se multiplient et en réponse la répression s’intensifie. Des syndicats sont interdits, leurs dirigeants arrêtés et la presse de gauche est harcelée. Le pouvoir colonial proclame l’« état d’urgence », le 16 juin 1948, après l’assassinat de trois responsables de plantations européens par des commandos du PCM.

Outre les impératifs de communication, le terme « état d’urgence » est choisi par les communicants britanniques pour des raisons économiques : les dommages causés aux infrastructures de production de caoutchouc et d’étain étaient uniquement couverts par les compagnies d’assurance londoniennes en cas d’« émeutes et de troubles civils dans une situation d’urgence  » [3]. Ce choix permit aussi de contourner les Conventions de Genève relatives aux crimes de guerre…

L’expérimentation d’un modèle de répression

Le 17 juillet, le PCM et plusieurs de ses organisations satellites sont interdits et plus d’un millier de militants arrêtés, mettant terme à toute avancée du droit du travail dans le pays. Les maquisards, qui recrutent principalement parmi la population chinoise et particulièrement le demi-million de « squatters » qui travaillent dans les mines d’étain et les plantations, comptent sur une force d’environ 7 000 hommes au début de l’insurrection.

Le Haut Commissaire de l’Empire en Malaisie, Gerald Templer, martèle que « le noyau dur des communistes en armes de ce pays est fanatique ; il doit être et sera exterminé. » [4].
La police coloniale demande au consul états-unien à Kuala Lumpur de lui fournir des armes, mais ce dernier refuse. Les Britanniques doivent donc se débrouiller et investir des sommes considérables pour tenter de venir à bout des maquisards : en octobre 1950, ils avaient mobilisé 21 régiments d’infanterie, deux régiments de blindés légers et une brigade de commandos totalisant près de 50 000 hommes. Par ailleurs, ils recourent à des frappes aériennes massives et souvent imprécises. On rapporte par exemple qu’en 1956 un campement fut bombardé à trois reprises, avec un total de plus de 300 tonnes de bombes, avant que le responsable de l’opération annonce son succès par la mort de « 4 terroristes » [5]. On fait également appel à l’ancêtre de la bombe à fragmentation moderne, qui disperse des projectiles sur une surface équivalente à celle d’un terrain de foot, semant la terreur parmi les populations civiles lorsqu’elles ont le malheur de se trouver dans le périmètre. En réponse, la guérilla mène des raids aussi furtifs que sanglants. Les soldats britanniques, saisis d’une paranoïa caractéristique des guerres de basse intensité, se livrent à de véritables massacres dans le cadre de compétitions entre unités dues à la publication des pertes infligées à l’ennemi.
Dans une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours [6], les Britanniques recrutent des escadrons de SAS du régime raciste de Rhodésie.
À Batang Kali, en décembre 1948, l’armée britannique massacre 24 Chinois avant de brûler le village. Le gouvernement déclare initialement que les villageois font partie de la guérilla, puis qu’ils tentaient de s’échapper, ce qui sera infirmé par la suite. Une enquête de Scotland Yard sur le massacre est classée par le gouvernement Heath en 1970 et depuis aucune enquête n’a fait la lumière sur cette opération [7]. Confrontées à l’impossibilité de ramener les corps des soldats abattus dans la jungle pour les identifier, les forces coloniales procèdent souvent à leur décapitation et ramènent leur tête, d’autant que leur contingent comprend des chasseurs de têtes Dyaks de Bornéo. En 1952 la photographie d’un membre des commandos de la marine tenant les têtes de deux rebelles suscite l’indignation de l’opinion publique. En privé, le Bureau des colonies remarque cyniquement qu’ « il ne fait aucun doute que selon les lois internationales, un cas similaire en temps de guerre serait un crime de guerre » [8].

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Le Haut Commissaire britannique en Malaisie, Gerald Templer.

C’est au cours de cette guerre que naît également la doctrine militaire des « hameaux stratégiques », ainsi qu’elle fut baptisée plus tard en Algérie et au Viêt-Nam. Elle consiste avant tout à déplacer les populations qui fournissent des renseignements et de la nourriture à l’ennemi, pour priver ce dernier de sa base logistique et le forcer à sortir de la jungle. Elle consiste aussi à infliger des punitions collectives à des villages dont les habitants sont soupçonnés d’aider les maquisards, en leur imposant des couvre-feux, en séquestrant les habitants et parfois même en les affamant par la réduction de leur ration de riz. Le plan initial, appelé « Plan Briggs », prévoyait le déplacement d’environ 500 000 habitants de villages retirés, la plupart d’origine chinoise, vers des nouveaux villages entourés de barbelés et étroitement surveillés. Il portera ses fruits dès 1951, affaiblissant significativement les forces insurgées.
Par ailleurs, 34 000 personnes seront incarcérées par les forces britanniques durant les huit premières années de l’ « état d’urgence ».
La guerre de contre-insurrection en Malaisie inaugure aussi l’usage de défoliants pour affamer les forces adverses, dégager les bords de routes et zones d’embuscades potentielles, avec les terribles conséquences pour la santé qui furent amplement documentées dans le cas du Viêt-Nam. Dans celui de la Malaisie, très peu de documents ont filtré à ce jour, mais on sait par exemple qu’entre juin et octobre 1952, 1250 hectares de terrain furent défoliés [9].
Autre innovation, en matière de lexicale cette fois : en 1952, un mémo du secrétaire à la Défense britannique stipulait que dorénavant les insurgés ne devraient plus être qualifiés de « bandits » car ce vocable était assimilé par la population à l’occupant nippon, qui qualifiait les résistants de manière identique. Il faudrait dire « terroristes communistes ».

Les moyens considérables engagés par le Royaume-Uni dans cette guerre, sous le prétexte officiel de la lutte contre le communisme, finirent par venir à bout de la guérilla. Forcée par le Plan Briggs à entreprendre des offensives désespérées, le PCM essuyait des revers de plus en plus fréquents et ses membres se rendaient par dizaines aux forces britanniques. Le PCM fit sa première proposition de cessez-le-feu en 1955, qui échoua car on lui refusa un statut officiel et une amnistie complète. Avec l’aide de maquisards du PCM retournés contre leurs anciens camarades et d’avions équipés de haut-parleurs, les services de renseignement britanniques parvinrent à démoraliser le reste des maquisards disséminés dans la jungle.

L’Indépendance

L’indépendance de la Malaisie fut déclarée le 31 août 1957, mais l’« état d’urgence » fut maintenu jusqu’en 1960. Les Britanniques remirent le pouvoir à une personnalité consensuelle, Jaafar Abdul Rahman, qui se consacra à préserver l’unité du pays et à panser les cicatrices de la colonisation, de la Guerre mondiale et de la contre-insurrection. Un petit groupe de maquisards continua de se battre : Chin Peng resta dans la jungle du nord de la Malaisie pendant des décennies, mais le PCM ne joua plus qu’un rôle marginal.

À l’indépendance, 85 % des revenus du pays à l’exportation provenaient toujours de l’étain et du caoutchouc, et environ 70 % des profits réalisés par les entreprises allaient à l’étranger, principalement au Royaume-Uni. 70 % du commerce extérieur et 75 % des plantations étaient toujours entre les mains de groupes européens. En 1972, 80 % de l’extraction de minerais, 62 % de la production manufacturière et 58 % du secteur de la construction étaient contrôlés par des compagnies européennes, essentiellement britanniques. Pour Londres, malgré l’indépendance, la guerre était bel et bien gagnée.

[1] Voir par exemple Malaya, 1948 : Britain’s "Asian Cold War " ?, par Phillip Deery, International Center for Advanced Studies, avril 2002.

[2] PRO CAB 129/28, CP(48) 171, Cabinet memorandum, 1er juillet 1948.

[3] Malaya, 1948 : Britain’s "Asian Cold War " ?, Op.Cit.

[4] Web of Deceit : Britain’s real role in the world, par Mark Curtis, Vintage, 2003.

[5] Op.Cit.

[6] Voir nos articles« Les morts de l’ombre en Irak » et « Irak : l’armée de Sa Majesté aussi emploie des " contractants civils " »

[7] Web of Deceit : Britain’s real role in the world, Op.Cit.

[8] T. Terrom à J. Higham, 30 avril 1952, PRO, CO 1022/45/SEA 10/162/02., cité dans Web of Deceit : Britain’s real role in the world, Op.Cit.

[9] Au centre de l’Irak, où la végétation est rare, les États-Unis n’ont pas eu besoin de recourir aux défoliants pour détruire les forêts. Ils ont arraché au bulldozer toutes les palmeraies à l’entour des grandes villes.

Arthur Lepic

Arthur Lepic Journaliste et traducteur, basé en Extrême-Orient. Il s’est spécialisé dans l’étude des stratégies énergétiques et des guerres de ressources, dans le contexte de l’épuisement progressif des principaux gisements exploités d’hydrocarbures.

 
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