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Droit de réponse

Lettre ouverte de Reporters sans frontières, en réponse à ses détracteurs

Suite à la publication sur notre site, en diverses langues, d’une série d’articles sur le subventionnement états-unien de Reporters sans frontières et sur ses conséquences politiques, la branche française de l’association a souhaité répondre sous forme de lettre ouverte. Nous la publions intégralement.

| Paris (France)
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D’où vient la haine anti-RSF ? De « l’acharnement » supposé de l’organisation contre un pays : Cuba. Peu importe qu’un pays ne soit pas réductible à ses dirigeants, et que RSF « s’acharne » sur d’autres régimes comme l’iranien, le chinois, le zimbabwéen ou le biélorusse. Il suffit de lire le site. Posons néanmoins la question. Les Cubains élisent-ils leur président et leur parlement ? Non. Ont-ils le droit de critiquer ouvertement ceux qui les gouvernent ? Non plus. Le pouvoir tolère-t-il d’autres partis que le PCC et d’autres médias que les officiels ? Toujours pas. Voilà pourquoi RSF ose dire et écrire que Cuba est une dictature. Ce qui est intolérable en Iran ou au Belarus serait-il acceptable à Cuba ?

Oui, à en croire nos amis détracteurs puisque Cuba est cerné par son grand voisin américain qui rêve d’en faire un second Porto Rico. Fidel Castro parti, Cuba deviendra un protectorat. Les Etats-Unis traînent en effet un très lourd passif vis-à-vis de l’Amérique latine qu’ils ont d’ailleurs commencé à reconnaître sous l’administration Clinton en ouvrant les archives du plan Condor. Mais résister à l’influence étatsunienne implique-t-il, pour autant, d’infliger à son peuple l’autocratie et la répression ? Parce que le président chilien Salvador Allende était resté démocrate et qu’il a été renversé sur ordre de l’administration US, Fidel Castro, rescapé d’innombrables tentatives d’attentats commandités par le grand voisin, serait tout excusé dans sa pratique du pouvoir. Curieux raisonnement !

Pour rendre la démonstration soutenable, nos fidélistes ont un autre argument et de taille. Cuba n’est peut-être pas aussi démocratique que souhaité, mais le « peuple cubain » s’en porte très bien. Mieux, il chérit son Líder Máximo. Le « peuple » en guise d’alibi est assez typique du discours totalitaire et du pouvoir personnel. On comprend d’autant plus mal qu’un tel discours fasse se pâmer des militants épris de justice et d’égalité. Ont-ils oublié ce refrain de L’Internationale qui dit qu’« il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni Tribun » ? Il y a plus grave. Pour nos amis castristes, rien ne semble avoir changé depuis 1959. Fidel c’est Cuba, Cuba c’est la Révolution, donc la Révolution c’est Fidel, et point de salut en dehors de cette équation. Corollaire : les 330 prisonniers d’opinion et autres 23 journalistes emprisonnés ne sont que des mercenaires à la solde de l’empire, des traîtres à la patrie, des agents de l’étranger. Le romantisme a la vie dure, mais un demi-siècle ne lui a pas réussi.

S’ils connaissaient la dissidence cubaine, nos valeureux détracteurs sauraient qu’elle est diverse. Comme quoi le bon peuple cubain pense, débat et s’interroge sur son avenir, malgré sa béatitude révolutionnaire de chaque instant. Certains dissidents ont pour nom Vladimiro Roca, Manuel Cuesta Morua, Leonardo Calvo, Elizardo Sánchez ou Oswaldo Paya. Ô certes, ce sont des sociaux-démocrates, des « sociaux-traîtres », ou des démocrates-chrétiens pour le dernier d’entre eux. Du contre-révolutionnaire, en somme. Mais du contre-révolutionnaire qui refuse l’ingérence étatsunienne. Lorsque l’administration Bush, voyant ses grands desseins moyen-orientaux partir en vrille, a proposé au mois de juillet 2006 un « plan de transition » pour Cuba à hauteur de 35 millions de dollars pour l’année 2007, les « sociaux-traîtres » en question ont été les premiers à en dénoncer le principe. Manuel Cuesta Morua y a vu « l’erreur prolongée de la politique latino-américaine des Etats-Unis ». Il est donc possible d’être de gauche et de résister aux Etats-Unis sans être castriste.

Tous ces arguments porteraient évidemment un peu plus s’ils ne venaient pas de RSF. Car non contente de soutenir 23 « mercenaires », dont le sort relativise la réputation d’excellence de la médecine cubaine, l’organisation, payée par l’empire, chercherait à déstabiliser l’île. Revenons donc pour la centième fois sur l’argent reçu par RSF de la National Endowment for Democracy (NED. Rappelons que la NED ne dépend pas de la Maison-Blanche mais du Congrès et que l’opposition a donc voix au chapitre sur la somme versée. Rappelons aussi que ladite somme représente moins de 2 % de notre budget global. Rappelons, enfin, qu’elle est dévolue à nos actions sur le continent africain et non américain. Les moins récalcitrants s’inclineront, mais trouveront aussitôt une autre source de financement peu recommandable : le Center for Free Cuba (CFC), organisation d’exilés cubains basée à Washington.

Avons-nous jamais caché que le CFC subventionnait, en partie, certaines de nos campagnes en faveur des journalistes cubains emprisonnés ? Est-il démontré que le Center for Free Cuba finance en catimini une réédition de la Baie des cochons, sachant qu’il ne peut rien acheminer vers l’île en raison de l’embargo et sachant aussi que les Etats-Unis n’ont guère intérêt, en ce moment, à ouvrir les vannes d’une immigration massive de Cubains vers la Floride ? Que nos détracteurs en apportent la preuve. Qu’ils nous démontrent également que recevoir de l’argent fait de vous l’obligé idéologique de votre bâilleur. Si tel était le cas, RSF ne dirait pas un mot sur les Etats-Unis et la dégradation réelle de la liberté de la presse depuis le premier mandat de George W. Bush. La lecture de notre site suffit à convaincre du contraire, et le simple comptage du nombre de communiqués par pays sur la zone Amériques (17 communiqués sur les Etats-Unis, 17 sur le Mexique, 14 sur la Colombie et 14 sur Cuba) entre le 1er janvier et le 1er septembre 2006, démolit, une fois pour toutes, l’accusation d’ « acharnement » contre Cuba. Mais le problème n’est pas là. Il y a toujours quelque chose à reprocher à RSF, toujours un indice de notre soutien inconditionnel à l’égard de l’empire contre Cuba. Car fustiger Cuba, c’est forcément soutenir l’empire et vice-versa.

L’indice en question s’appelait jusqu’à une date récente Sami Al-Haj. Assistant-cameraman de la chaîne qatarie Al-Jazira, envoyé couvrir les frappes étatsuniennes sur l’Afghanistan, arrêté sous de fallacieux prétextes de collusions avec Al-Qaïda en décembre 2001 par les forces pakistanaises, l’homme a été livré aux militaires américains qui l’ont transféré, en juin 2002, sur leur base de Guantanamo. A Cuba, donc. Dès le 20 septembre 2002, RSF avait demandé au ministère de la Justice américain des explications sur le motif de cette détention. Ce courrier - « trop timide », « trop déférent », jugeaient nos détracteurs – n’a jamais reçu de réponse. Faute de savoir si Sami Al-Haj avait été arrêté en raison de sa qualité de journaliste et faute d’information le concernant, RSF a attendu avant de mener d’autres actions en faveur de ce journaliste. C’était une erreur. Aujourd’hui, nous militons activement pour la libération de Sami Al-Haj et joignons notre voix à celle des organisations humanitaires qui réclament la fermeture du camp de Guantanamo. « Trop tard », « oubli scandaleux », tonnent nos détracteurs. L’un d’eux a même écrit, sans vérifier évidemment, que nous aurions été contraints et forcés de nous préoccuper du journaliste soudanais parce que son avocat avait repris contact avec nous, ne sachant plus vers qui se tourner. C’est, à l’inverse, nous qui avons contacté maître Clive Stafford-Smith. Fin de la guéguerre ? Pas sûr. L’« oubli scandaleux » reste un élément à charge contre RSF. Pour combien de temps ? Notre silence était coupable. Notre prise de parole est un aveu de cette culpabilité. Faites une chose et elle vous sera reprochée, faites son contraire et il vous sera reproché aussi. Les mêmes qui accusent RSF d’avoir pratiqué le « deux poids deux mesures » dans un sens sont les mêmes à l’estimer normal en sens inverse. Parce qu’il est détenu par l’armée étatsunienne, Sami Al-Haj est un journaliste emprisonné, parce qu’ils sont détenus par Fidel Castro, les 23 restent des espions.

Commentaire du Réseau Voltaire :
Nous prenons acte de ce que RSF reconnaît bénéficier d’un financement de la National Endowment for Democracy (NED) et du Center for Free Cuba (CFC). Cependant RSF minimise l’importance et le rôle de ces contributions. Pour ce faire, il se retranche derrière les chiffres de RSF-France, mais cette structure en cache deux autres, plus opaques : RSF-International et Damoclès, dont il ne dit rien. En outre, RSF choisit de présenter ses détracteurs comme des partisans du gouvernement de Cuba, oubliant que les mêmes critiques sont formulées contre lui du Rwanda au Venezuela, de l’Irak à Haïti.

Sur le même sujet voir :
- « Reporters sans scrupules » par Michel Sitbon (20 septembre 1995)
- « Venezuela : médias au-dessus de tout soupçon » par Thierry Deronne et Benjamin Durand (18 juin 2004)
- « Quand Reporters Sans Frontières couvre la CIA », par Thierry Meyssan (25 avril 2005)
- « Les mensonges de Reporters sans frontières » par Salim Lamrani (2 septembre 2005)
- « Le silence de Reporters Sans Frontières sur le journaliste torturé à Guantanamo » par Salim Lamrani (30 janvier 2006)
- « Le financement de Reporters sans frontières par la NED/CIA » par Diana Barahona et Jeb Sprague (7 août 2006).

Dans la librairie du Réseau Voltaire
Pour en savoir plus, lire Le Dossier Robert Ménard. Pourquoi Reporters sans frontières s’acharne sur Cuba par Jean-Guy Allard et Marie-Dominique Bertuccioli, Lanctôt éditeur (Québec), 12 euros.

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