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Les réseaux d’ingérence états-uniens (suite)

Freedom House : quand la liberté n’est qu’un slogan

Officine de propagande créée par Roosevelt pour préparer son opinion publique à la guerre, la Freedom House (Maison de la liberté) a rempilé pour stigmatiser le camp soviétique pendant la Guerre froide. Elle employait à l’époque des intellectuels occidentaux, dont deux Français. Aujourd’hui encore, c’est elle qui organise les campagnes médias internationales pour la liberté religieuse en Chine ou pour la paix en Tchétchénie. Freedom House est désormais présidée par James Woolsey, l’ancien patron de la CIA.

| Paris (France)
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La carte de la liberté 2002 selon Freedom House
Les États déclarés « non libres » ne sont pas éligibles à l’aide et à la coopération des États-Unis.

En 1941, plusieurs associations se constituèrent aux États-Unis pour combattre l’isolationnisme et au neutralisme et pousser à une intervention dans la Seconde Guerre mondiale, notamment le Cercle de la liberté (Ring of Freedom), Combat pour la liberté (Fight for Freedom), et le Comité pour défendre l’Amérique en aidant les Alliés (Committee to Defend America by Aiding the Allies). Peu avant l’attaque de Pearl Harbor, ces différentes associations se solidarisèrent et, avec l’aide discrète de la Maison-Blanche, se dotèrent d’un siège commun à New York, la Maison de la liberté (Freedom House).

Sous la direction de George Field, Freedom House participa à des centaines d’émissions de radio tout au long de la guerre, publia des livrets et organisa des expositions pour venir en aide aux exilés, pour faire avancer l’intégration raciale dans les forces armées, pour la reconnaissance de la France libre, et pour la création de l’ONU. Mais l’association ne se limita pas à des campagnes destinées à susciter un soutien de l’opinion publique à la guerre, elle organisa aussi la mobilisation industrielle à travers un bureau spécialisé à destination du patronat et des syndicats. Dès 1943, Freedom House institua un prix annuel de la liberté [1], dont le premier lauréat fut Walter Lippman, le fondateur des organes de propagande d’État vingt ans plus tôt.

Rapidement, Franklin D. Roosevelt réussit à convaincre son rival malheureux à l’élection présidentielle, le républicain Wendel Wilkie, de devenir son émissaire spécial dans le monde pour élargir l’Alliance. Naturellement, Wendel Wilkie et madame Eleanor Roosevelt devinrent les porte-parole de Freedom House, même si dans la pratique Wilkie ne participa qu’à une seule réunion du Conseil d’administration avant sa mort, survenue en 1944.

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En octobre 1945, Freedom House donna naissance à une vaste maison des associations dans la 40e rue, dénommée Wilkie Memorial Building. Elle offrit ainsi des locaux gratuits pour l’Association pour l’avancement des personnes de couleur (National association for the Advancement of Colored People), l’Anti-Defemation League, le Conseil du B’nai B’rith, le Fonds d’aide aux étudiants du monde (World Student Service Fund) etc. Aussi, à la fin de la guerre, Freedom House ne fut pas dissoute, mais soutint les nouveaux combats de la Maison-Blanche. L’association fit campagne pour le Plan Marshall et l’OTAN, pour la décolonisation des empires français et anglais et contre le communisme. Plus que tout autre, elle développa le slogan des États-Unis-pays-de-la-liberté. C’est dans les locaux de la Maison de la liberté qu’en 1949 fut lancé le Congrès pour la liberté de la Culture, [2] une vaste opération de manipulation des intellectuels ouest-européens par la CIA.

La liberté au service de l’atlantisme

À la fin des années 60, George Field [3] se retira au profit de Leonard R. Sussman qui eut la lourde tâche de défendre l’intervention US au Vietnam. Puis ce furent R. Bruce McColm (1988-93), Adrian Karatnycky (1993-97), Jim Denton [4] et Jennifer Windsor [5].

En 1982, lorsque le président Ronald Reagan [6] crée la Fondation nationale pour la démocratie (National Endowment for Democracy) [7] pour prendre le relais, sous une forme présentable, de certaines actions secrètes de la CIA, Freedom House est intégrée dans le nouveau dispositif. C’est aussi le moment où Paul Wolfowitz [8] et ses amis néo-conservateurs font entrer en nombre les militants trotskistes de Social Democrats, USA dans ces divers organismes. La NED subventionne Freedom House, qui co-finance à son tour des programmes sélectionnés par la NED, diluant ainsi la visibilité de l’intervention US.

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Leo Cherne
en couverture de sa
biographie Sauver le monde,
préfacée par son ami
Henry A. Kissinger.

En janvier 1983, lors de l’affaire Iran-Contra, Ronald Reagan réorganisa tout le système de « diplomatie publique » [9] des États-Unis [10] dirigé au Conseil de sécurité nationale par Walter Raymond [11]. Celui-ci mit sur pied un comité de supervision où il intégra pour représenter la Freedom House Leonard R. Sussman et le spécialiste de guerre psychologique Leo Cherne. Le secrétariat de l’opération est assuré par Otto Reich [12], qui débute ainsi sa carrière.

En 1986, Freedom House récupère l’ancien rédacteur en chef des publications du Congrès pour la liberté de la Culture, Melvin Lasky. Il met en place à Londres une officine de diffusion d’articles de commande dans la presse internationale. Comme la revue Encounter, qu’il dirigea jadis, le programme Exchange est financé par la CIA.

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André Glucksmann

Il emploie ainsi Vladimir Bukovsky, Adam Michnik, André Glucksmann, Jean-François Revel, et quelques autres. Les articles sont repris au Royaume-Uni dans The Daily Mail, The Daily Telegraph et The Times ; en Jamaïque dans The Daily Gleaner ; et surtout aux États-Unis dans le Wall Street Journal.

C’est également en 1986 que la Freedom House a commencé son programme sur la liberté religieuse dans le monde. C’est cette initiative qui, reprise par le Congrès, a donné naissance en 1998 à la Commission consultative sur la liberté religieuse à l’étranger qui rend, elle aussi, un rapport annuel sur le même sujet [13].

En 1988, la Freedom House crée un Groupe de travail sur l’Amérique centrale dont le but est de diffuser de la documentation contre la révolution sandiniste. À cette occasion, les syndicalistes de l’AFL-CIO [14] sont intégrés au Conseil d’administration de la Freedom House [15] et l’institut spécialisé mis en place par le syndicat pour le compte de la CIA, l’AIFLD [16], est mis à contribution.

La liberté au service de l’Empire

Au cours des années 90, la Freedom House a élargi ses activités et, pour cela, a ouvert des bureaux en Algérie, en Hongrie, en Jordanie, au Kazakhstan, au Kirghizstan, au Mexique, en Ouzbékistan, en Pologne, en Roumanie, en Serbie et en Ukraine. L’association souhaitait ouvrir un bureau dans un État limitrophe du Nigeria, mais y a provisoirement renoncé.

Freedom House a lancé un programme de formation des dissidents d’Europe centrale et orientale aux droits de l’homme en collaboration avec l’Association des avocats américains qui a constitué pour la cause un bureau spécialisé dans l’ingérence [17] sur le modèle de ce qui existe déjà pour la participation des syndicats et du patronat aux actions secrètes.

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L’association a bénéficié du soutien de l’Institut démocrate pour les Affaires internationales (NDI) de Madeleine K. Albright, la section du Parti démocrate au sein de la NED/CIA. Le « RIGHTS Consortium » mobilise pour ses actions l’inévitable International Solidarity Center de l’AFL-CIO, mais aussi l’Association internationale des magistrates (The International Association of Women Judges - IAWJ), le Centre international pour les journalistes (The International Center for Journalists - ICFJ), le Comité international de secours (The International Rescue Committee - IRC) [18], ainsi que femmes, droit et développement international (Women, Law and Development International - WLDI).

En 1999, Freedom House a créé le Comité américain pour la paix en Tchétchénie (The American Committee for Peace in Chechnya - ACPC). Il est dirigé par l’ancien conseiller de sécurité nationale Zbigniew Brzezinski, l’ancien secrétaire d’État Alexander Haig et l’ancien représentant Stephen J. Solarz. Lorsqu’elles étaient aux affaires, ces trois personnalités avaient mis en place les jihad contre les Soviétiques en Afghanistan. Elles ont maintenu leur soutien à Ben Laden par la suite pour orienter le jihad d’abord vers la Bosnie-Herzégovine contre le pouvoir communiste de Belgrade, puis la Tchétchénie pour favoriser l’éclatement de la Fédération de Russie et le contrôle des hydrocarbures du Caucase.

En 2002, la Freedom House a créé en Hongrie, avec le soutien de l’USAID, un service web pour les ONG d’Europe centrale et orientale avec lesquelles elle travaille : ngonet.org.

Plus récemment, c’est la Freedom House qui a conduit la campagne de réhabilitation du parti d’extrême droite ARENA, qui participa à la Ligue anti-communiste mondiale [19] et se rendit responsable de très nombreuses exécutions extra-judicaires au Salvador. Des efforts couronnés de succès puisqu’Antonio Saca est devenu président du pays [20].

Enfin, le président George W. Bush a chargé la Freedom House de présenter un rapport annuel sur les libertés publiques et les droits politiques dans le monde à partir duquel les Etats-Unis décideront d’accorder ou de refuser une aide au développement dans le cadre de la Millenium Challenge Corporation [21].

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James Woolsey

Au cours des dernières années, Freedom House était présidée par le représentant démocrate du Nouveau Mexique, Bill Richardson. Personnage affable, spécialiste de la diplomatie parallèle, il a été nominé quatre fois (en vain) pour le prix Nobel de la Paix. Il cumulait ses fonctions avec celles de vice-président de l’Institut démocrate pour les Affaires internationales (NDI), aux côtés de Madeleine K. Albright. Mais Richardson a démissionné à la suite de son élection comme gouverneur du Nouveau Mexique et parce qu’il espérait être le colistier de John Kerry (il aura quand même présidé la Convention d’investiture démocrate). James Woolsey, l’ancien patron de la CIA et inventeur du Congrès national irakien, lui a succédé.
Le Conseil d’administration de l’association est un bottin du renseignement. Outre les personnalités déjà citées, on y trouve J. Brian Atwood (ancien président du NDI et ancien coordinateur de l’aide humanitaire US) ; l’ambassadeur Thomas S. Foley (président de la Commission trilatérale, ancien président du Conseil présidentiel consultatif du renseignement), Malcolm Forbes (Forbes Magazine), Theodore Forstmann (président d’Empower America) ; Samuel Huntington (le théoricien du clash des civilisations) [22] ; l’ambassadrice Jeane Kirkpatrick (actuelle ambassadrice aux Nations Unies à Genève, membre du Comité consultatif de défense du Pentagone) ; Diana Villiers (épouse de l’ambassadeur John Negroponte) [23] ; et l’ambassadeur Mark Palmer (fondateur du consortium CME qui rachète ou installe des médias audiovisuels dans toute l’Europe orientale).
Le budget de fonctionnement, en 2002, était d’environ 14 millions de dollars.

[1] Le prix fut interrompu entre 1977 et 1991. Parmi les lauréats, on relève George C. Marshall et Lucius Clay, Winston Churchill, Paul-Henri Spaak, Willy Brandt ou Jean Monnet.

[2] « Quand la CIA finançait les intellectuels européens » par Denis Boneau, Voltaire, 27 novembre 2003.

[3] George Field vécu difficilement sa mise à la retraite et engagea diverses polémiques avec son successeur, avant de démissionner de la Freedom House.

[4] En 1997, Freedom House a absorbé certains programmes de la fondation de l’amiral Jeremiah A. Denton.

[5] Sussman, Karatnycky et Windsor, qui sont des républicains convaincus, militent par ailleurs au sein du Projet pour un nouveau siècle américain (Projet for a New American Century), le staff électoral créé pour George W. Bush au sein de l’Institut américain de l’entreprise (American Enterprise Institute).

[6] « Ronald Reagan contre l’Empire du Mal », Voltaire, 7 juin 2004.

[7] « La nébuleuse de l’ingérence démocratique » par Thierry Meyssan, Voltaire, 22 janvier 2004.

[8] Paul Wolfowitz est lui-même trotskiste.

[9] « Diplomatie publique » est le terme politiquement correct pour « propagande ».

[10] Voir Directive présidentielle 77.

[11] George Bush : The Unauthorized Biography par Webster G. Tarpley et Anton Chaitkin, chapitre 18. Livre intégralement disponible sur le web.

[12] « Otto Reich et la contre-révolution », par Paul Labarique et Arthur LepicVoltaire, 14 mai 2004.

[13] Freedom House mène actuellement campagne sur ce thème contre la Chine, Cuba, l’Égypte, l’Iran, le Nigeria, les Philippines, le Soudan et le Vietnam.

[14] « AFL-CIO ou AFL-CIA ? » par Paul Labarique, Voltaire, 2 juin 2004.

[15] C’est par exemple le cas d’Albert Shanker, William Doherty, Sol C. Chaikin et Norman Hill.

[16] « 962-1979 : l’AFL-CIO et la contre-insurrection syndicale », Voltaire, 11 juin 2004.

[17] The American Bar Association’s Central and East European Initiative (ABA/CEELI).

[18] L’IRC a longtemps été dirigé par le spécialiste de la guerre psychologique Leo Cherne, administrateur de Freedom House. Rescuing the World, the life and time of Leo Cherne par Andrew S. Smith, préface d’Henry A. Kissinger, State University of New York Press, 2002.

[19] « La Ligue anti-communiste mondiale : une internationale du crime » par Thierry Meyssan, Voltaire, 12 mai 2004.

[20] « L’extrême droite au pouvoir au Salvador » par Edgar González Ruiz, Voltaire, 17 juin 2004.

[21] « Le Millenium Challenge, colonialisme libéral » par Paul Labarique, Voltaire, 19 février 2004.

[22] « La Guerre des civilisations » par Thierry Meyssan, Voltaire, 4 juin 2004.

[23] « John Negroponte bientôt à Bagdad » par Arthur Lepic, Voltaire, 20 avril 2004.

Thierry Meyssan

Thierry Meyssan Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for Peace. Dernier ouvrage en français : L’Effroyable imposture : Tome 2, Manipulations et désinformations (éd. JP Bertand, 2007). Compte Twitter officiel.

 
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