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Tribunes et décryptages - 8 septembre 2004
Après Beslan, un étrange « élan de sympathie »

Décryptage

L’assassinat de centaines d’otages à Beslan qui devrait susciter un élan de solidarité internationale avec les Russes est au contraire exploité contre le gouvernement Poutine, tour à tour rendu responsable de la situation dont il a hérité en Tchétchénie et de l’issue tragique à Beslan.
Avec empathie, Jean de Boishue relève dans Libération que la Russie n’a pas encore appris à gérer ce type de crise de manière démocratique et a fait le constat de son impuissance, ou plutôt de ses anciens réflexes hérités des dictatures tsaristes et communistes.
Involontairement, Konstantin Sonin confirme cette analyse dans le Moscow Times : il préconise de marier les habituelles méthodes expéditives et la démocratie en s’inspirant du modèle israélien. Assassiner méthodiquement toutes les personnes impliquées dans l’organisation de cette prise d’otages, où qu’elles se trouvent et quel que soit le temps nécessaire, serait une marque de fermeté compatible avec le maintien de la démocratie.
De son côté, l’un des dirigeants tchétchène en exil, Ahmed Zakaev, condamne dans le Guardian les méthodes du commando tout en lui exprimant sa compréhension. Il en profite pour réitérer sa position selon laquelle la Tchétchénie est victime d’une occupation de type colonial. Pourtant, d’une manière générale autant qu’au regard de la brutalité de l’histoire russe contemporaine, les horreurs de la répression ne font pas la preuve du bien-fondé de la rébellion.

Surfant sur l’émotion suscitée par le massacre de Beslan, Daniel Pipes demande dans le Jerusalem Post que l’on nomme un chat, « un chat », et les preneurs d’otages des « terroristes ». Il déplore particulièrement la complaisance de l’agence Reuters qui a donné consigne par écrit à ses journalistes d’éviter l’usage du mot « terroriste ». M. Pipes voit dans ce comportement un parti pris pro-palestinien, alors que la note de Reuters porte sur les attentats du 11 septembre. Quoi qu’il en soit, il est de la fonction des intellectuels de trouver les mots justes pour faciliter des analyses précises, et il est du rôle des propagandistes de mettre en avant des concepts fourre-tout qui entraînent des amalgames. D’ailleurs, à ce jour, aucune instance internationale n’a été en mesure de donner une définition univoque du terrorisme.

Les États-uniens persistent à faire confiance à leurs institutions pour défendre les libertés individuelles. Ils espèrent que le Congrès jouera son rôle de contre-pouvoir, qu’il mettra fin aux violations des droits de l’homme qu’il constate, et qu’il sanctionnera les coupables. L’avenir proche nous dira s’ils ont raison ou s’ils sont naïfs, c’est-à-dire si leur pays est une démocratie en crise ou si elle est devenue un régime autoritaire.
Richard Ben-Venise et Lance Cole, qui ont tous deux participé à la Commission présidentielle sur le 11 septembre, déplorent dans le New York Times que les recommandations de leur Commission en matière de libertés publiques aient fait l’objet d’une application déformée. Alors que la Commission préconisait de circonscrire les pouvoirs d’exception à la seule lutte anti-terroriste en soumettant leur exercice à la surveillance d’une instance indépendante, George W. Bush s’est contenté d’installer une sorte de Bureau des plaintes à la Maison-Blanche. Les deux auteurs espèrent maintenant que le Congrès les entendra.
Le professeur Steve Andreasen s’étonne dans le Washington Post des conclusions de la Commission Schlessinger sur les tortures à Abu Ghraib. Il n’est pas sérieux de faire porter la responsabilité exclusivement sur des militaires alors que les mémos du département de la Justice, par exemple, attestent du soutien d’autres départements administratifs. Là encore, il place son espoir dans le Congrès pour faire toute la lumière.

Enfin, John Prendergast de l’International Crisis Group dénonce une nouvelle fois la passivité du Conseil de sécurité de l’ONU face au drame du Darfour. Le génocide est comparable à celui du Rwanda, assure-t-il dans le Washington Times, et personne n’a l’excuse de ne pas savoir. Il s’agit-là d’un argument répété à satiété par les commentateurs anglo-saxons, comme le fruit d’une évidence. Pourtant, l’ONU et diverses autorités africaines contestent à la fois les faits et leur analyse, rejetant par voie de conséquence d’agir comme on les presse de faire. D’un autre côté, le fait que les Anglo-saxons aient un intérêt économique et stratégique à intervenir ne signifie pas que leur analyse soit totalement erronée.

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8 septembre 2004

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 Nouvelle Guerre froide : la stratégie antirusse

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Beslan : les faillites d’un monde antique »

Auteur Jean de Boishue

 Agrégé de russe, Jean de Boishue est ancien secrétaire d’Etat français à l’enseignement supérieur (1995-1997). Il a été directeur de rédaction de la revue du RPR, Une certaine idée.

Source Libération (France)
Référence « Beslan : les faillites d’un monde antique », par Jean de Boishue, Libération, 8 septembre 2004.

Résumé L’épouvantable tuerie de Beslan ne peut malheureusement pas être considérée comme une surprise car la Russie n’est pas capable d’une guerre contre le terrorisme. Cette affaire démontre la faillite de son système de sécurité et on ne saura peut-être jamais si ce sont les preneurs d’otages qui ont pris l’initiative du bain de sang ou si ce sont les commandos du FSB qui ont pris la décision d’un assaut calamiteux. Quelle que soit la réalité, on a malheureusement pu constater l’incurie des services d’urgence russes après l’assaut
Le constat d’échec vaut aussi pour l’assaut ou le contre-assaut du FSB. On ne pouvait pas plus mal faire, puisque la quasi-totalité des otages a soit perdu la vie, soit subi de graves traumatismes. La seule réussite est l’élimination des preneurs d’otage. Rien d’étonnant à cela, pendant des décennies, le savoir-faire policier soviétique était tourné contre sa propre population et le système policier russe reste encore à reconstruire pour qu’il apprenne à fournir cette protection qu’un État démocratique doit à ses citoyens. Paradoxalement, la Russie d’aujourd’hui n’a aucune culture sécuritaire et son adhésion, voulue en fait par les Américains, au club de l’anti-terrorisme mondial ne suffit pas pour traiter des désordres de toute nouvelle nature. À Beslan comme ailleurs, les Russes ont pratiqué ce qu’ils ont toujours fait sur les champs de bataille : l’assaut. _La tuerie de Beslan révèle l’immensité du champ démocratique que la Russie a encore à conquérir. Les scories du communisme, voire du tsarisme, qui pèsent d’un poids énorme. On a tort de reprocher à Jacques Chirac ou à l’Europe de « ménager » Poutine. Rien ne serait plus dangereux que d’enfermer les Russes dans le deuil de leurs blocages. Mieux que quiconque, le peuple russe sait de quoi la tragédie de Beslan est faite. Il faut l’aider en démontrant qu’il vit désormais en Europe et plus dans son empire. Le problème n’est pas de chercher des coupables, mais de savoir que, de bonne foi, les Russes n’ont fait que ce qu’ils savent faire.

« Nous devons apprendre de l’expérience israélienne »

Auteur Konstantin Sonin
Konstantin Sonin est professeur d’économie à la New Economic School/CEFIR

Source Moscow Times (Fédération de Russie)
Référence « We Should Learn From Israel’s Experience », par Konstantin Sonin, Moscow Times, 7 septembre 2004.

Résumé Les causes et les conséquences de la tragédie de Beshan sont déjà devenues le sujet de débats houleux. D’autres pays dans le monde, notamment Israël, ont vécu des tragédies similaires et ont appris à vivre dans une situation de guerre perpétuelle.
Des millions de juifs ont péri durant l’Holocauste et beaucoup des meurtriers nazis sont partis émigrer en Amérique latine, mais Israël les a retrouvé. Israël a agi de la même façon avec les membres du commando de Munich de 1972. Ceux qui ont pris en otage nos enfants ne méritent pas moins. Il faut tuer les responsables de la prise d’otage. Si on sait que tous ceux qui ont été mêlés à cette prise d’otage ont été abattus, les chances de paix au Caucase augmentent. Peu importe le nombre d’année, peu importent où se trouvent les terroristes, il faut les éliminer. Ce n’est pas une question d’honneur, mais un travail routinier de l’État.
La manière forte employée par Vladimir Poutine en Tchétchénie n’est peut-être pas la meilleure méthode, mais c’est la méthode qui a été approuvée pour le peuple russe. En Israël, la ligne devient de plus en plus dure, mais le pays reste une démocratie et peut donc encore changer de politique. C’est le peuple russe qui a choisi la politique en Tchétchénie.

« Nos enfants morts ou blessés »

Auteur Ahmed Zakaev

 Ancien vice-Premier ministre du gouvernement Tchétchène élu en 1997, Ahmed Zakaev est aujourd’hui le représentant d’Aslan Maskhadov. Le Royaume-Uni lui a garanti l’asile politique, en 2003, après qu’il eut été expulsé du Danemark.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « Our dead and injured children », par Ahmed Zakaev, The Guardian, 7 septembre 2004.

Résumé Le dénouement de la prise d’otage de Beslan est barbare. Il n’y a aucune excuse pour les terroristes, même ceux qui ont été abattus au cours de l’opération mal menée par le FSB. Il n’y a aucun doute, la tragédie de Beslan est liée à la guerre en Tchétchénie puisque d’après le président d’Ossétie du Nord, la fin des combats en Tchétchénie était la seule revendication des terroristes avec le retrait de l’armée russe, une demande qui est la même que celle du président tchétchène élu Aslan Maskhadov.
Il y a dix ans, la Tchétchénie avait une population de deux millions d’habitants, aujourd’hui, ils ne sont plus que 800 000 en plus des 300 000 soldats russes qui sèment la terreur. La plupart des habitants ont fui, mais 200 000 civils tchétchènes sont morts dont 35 000 enfants, sans compter les blessés et les orphelins. En 1990, on nous avait promis d’être traités comme les autres républiques soviétiques, mais quand l’URSS s’est effondrée en 1993, la Russie a voulu reconstituer son empire et a commencé par la Tchétchénie qui a été présentée comme une partie du territoire russe dans la nouvelle constitution de ce pays, sans que nous ayons été consultés.
Quand Vladimir Poutine a lâché ses chiens de guerre en Tchétchénie, il a appelé cela une opération anti-terroriste afin de délégitimer les prétentions tchétchènes à construire un État. La plupart des Tchétchènes ont gardé foi en Maskhadov, mais la Russie l’accuse de chaque attentat afin de faire passer sa guerre en Tchétchénie pour une part de la guerre au terrorisme.

« Éviter le mot en T »

Auteur Daniel Pipes

 Ancien administrateur de l’US Institute of Peace (2003-2005), Daniel Pipes est le fondateur du Middle East Forum et l’auteur de Militant Islam Reaches America. Il est collaborateur de Benador Associates. Pour une biographie détaillée, voir l’enquête que le Réseau Voltaire lui a consacrée.

Source Jerusalem Post (Israël)
Référence " Avoiding the T-word ", par Daniel Pipes, Jerusalem Post, 8 septembre 2004.

Résumé Le terrorisme ne devrait pas être difficile à définir, mais les médias évitent souvent d’employer le terme « terroriste » et lui préfère des euphémismes. Ainsi, dans l’assaut qui a coûté la vie à 400 personnes en Russie, la presse a majoritairement évité d’employer ce mot.
Les origines de la disparition de ce mot se retrouve dans le conflit israélo-palestinien où les journalistes ont préféré utiliser le mot « militant » plutôt « terroriste ». Cela a conduit à des situations absurdes où les citations de l’armée israélienne étaient modifiées afin de ne pas faire apparaître ce mot. Un journaliste de Reuters conseille de ne pas utiliser le mot « terroriste » car ces individus sont considérés comme des héros dans la population à Gaza.
Cette situation a glissé du conflit israélo-palestinien sur d’autres théâtres. Le mot « militant » est donc utilisé partout comme un remplaçant du mot « terroriste » et ce langage politiquement correct obscurcit la réalité.

« Comment surveiller les surveillants »

Auteurs Richard Ben-Veniste, Lance Cole

 Ancien directeur d’enquête dans l’affaire du Watergate, Richard Ben-Veniste est avocat et ancien membre de la Commission d’enquête sur le 11 septembre.

 Lance Cole est professeur à la Penn State Dickinson School of Law. Il est ancien consultant de la Commission d’enquête sur le 11 septembre.

Source New York Times (États-Unis)
Référence « How to Watch the Watchers », par Richard Ben-Veniste et Lance Cole, New York Times, 7 septembre 2004.

Résumé La semaine dernière George W. Bush a signé quatre décrets concernant les recommandations de la Commission d’enquête sur le 11 septembre et l’un d’eux a créé le Bureau de la sauvegarde des libertés civiles américaines. Toutefois, ce nouvel organe qui devra conseiller le président ne répond pas pleinement aux préoccupations qui ont poussé la Commission à recommander la création d’un organe de contrôle des libertés.
Depuis les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, le gouvernement a obtenu de nouveaux pouvoirs et cela doit être tempéré par un contre-pouvoir dédié à la défense des libertés personnels. Mais le Bureau créé par George W. Bush ne répond pas à cet objectif. D’abord il y a trop de membres, ce qui dilue la responsabilité de chacun et, surtout, ses membres font tous partis des services ou agences qui doivent être surveillés. Il n’y a que des personnes extérieures au gouvernement qui puissent réaliser des travaux objectifs sur la défense de la liberté. Il faut également que l’organe soit non-partisan afin que la population ait confiance en lui et qu’il puisse faire un travail indépendant. Il faut que le pouvoir législatif puisse avoir un poids dans les nominations. Nous avons également recommandé la création d’un médiateur dans chaque département dont l’action peut porter atteinte aux libertés civiles.
La décision du président est une reconnaissance bienvenue de la nécessité d’une action en faveur des libertés, mais le Congrès doit la renforcer.

« Au-delà des racines d’Abu Ghraib »

Auteur Steve Andreasen

 Ancien candidat démocrate malheureux au poste de représentant du Minnesota, Steve Andreasen a été directeur de la politique de défense et du contrôle des armes au National Security Council sous les deux mandats Clinton. Il enseigne à l’Hubert H. Humphrey Institute of Public Affairs de l’Université du Minnesota.

Source Washington Post (États-Unis)
Référence « Beyond The Roots Of Abu Ghraib », par Steve Andreasen, Washington Post, 7 septembre 2004.

Résumé Alberto R. Gonzales, conseiller à la Maison-Blanche, a présenté comme un document « non pertinent » l’un des mémos les plus troublants du département de la Justice états-unien. Il considérait que seuls les traitements extrêmes pouvant entraîner la perte de l’usage d’un organe ou de fonctions corporelles pouvaient être considérés comme des tortures. Les actes cruels, inhumains ou dégradants échappent aux procès. Le mois dernier, la Commission Schlessinger sur les opérations de détention du Pentagone a déclaré que le département de la Défense s’était beaucoup appuyé sur ce mémo pour développer les techniques d’interrogatoire à Guantanamo qui ont ensuite été utilisées à Abu Ghraib.
Contrairement à ce qu’affirme la Maison-Blanche, l’analyse des mémos est pertinente pour comprendre ce qui s’est passé à Guantanamo et Abu Ghraib. Le rapport Schlessinger conclue que la responsabilité des sévices va au-delà des soldats jugés, mais il se cantonne à dénoncer les responsables du Pentagone et pas de la Maison-Blanche, de la CIA ou du département de la Justice. La Convention des forces armées du Sénat devra déterminer ces responsabilités et étudier comment les législations de la guerre au terrorisme dérogent aux règlements internationaux. Les sénateurs doivent construire les fondations d’une nouvelle politique, en accord avec les engagements internationaux.

« Les champs de morts du Soudan »

Auteur John Prendergast

 John Prendergast est conseiller spécial de l’International Crisis Group. Il est ancien membre du National Security Council sur les affaires africaines et de l’US Institute of Peace

Source Washington Times (États-Unis)
Référence « Sudan’s killing fields », par John Prendergast, Washington Times, 7 septembre 2004.

Résumé J’ai parlé avec des réfugiés au Soudan dans les régions contrôlées par les rebelles du Darfour et j’ai entendu des histoires terribles. L’échec de la communauté internationale à répondre aux champs de mort au Darfour rappelle le Rwanda, mais la situation y est encore moins excusable car la communauté internationale n’a eu que 90 jours pour répondre aux problèmes du Rwanda alors que les massacres durent depuis 17 mois au Soudan. En juillet, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution faible qui donnait 30 jours à Khartoum pour répondre à une série de demandes. Malheureusement, cinq jours plus tard, l’envoyé spécial de l’ONU affirmait qu’il était impossible pour Khartoum d’y répondre dans le délai imparti. Cette déclaration a donné au Soudan une excuse pour repousser les demandes de l’ONU et aux alliés de Khartoum un moyen d’empêcher les sanctions contre le Soudan. Ces décisions ont des conséquences lourdes pour les réfugiés.
Aujourd’hui, la communauté internationale doit envoyer de l’aide, demander le déploiement de force de l’Union africaine et demander des comptes à Khartoum. Si les États-Unis mènent ces actions, des centaines de milliers de vies seront sauvées. Aujourd’hui, deux millions de personnes ont besoin d’aide, mais la moitié en reçoit. L’ONU demande à Khartoum de protéger les civils alors qu’il organise les attaques. Cela fait 15 ans que la communauté internationale négocie avec Khartoum alors que le Soudan commet des atteintes aux Droits de l’homme dans ses frontières et en dehors.
Il faut que la prochaine résolution du Conseil de sécurité prenne en compte ces aspects. Chaque jour, on compte 1000 morts et c’est notre choix.

 



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