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Tribunes et décryptages - 13 septembre 2004
Une guerre des analyses en prélude d’un vrai affrontement

Décryptage

Le drame de Beslan, au cours duquel les autorités russes ont peu communiqué, suscite de nombreuses descriptions et analyses contradictoires. Les observateurs ne s’accordent pas sur les faits et n’ont pas entendu les mêmes déclarations officielles.

Pour le médecin tchétchène Khassan Baiev, cette horreur est condamnable, mais compréhensible. Les Russes ont massacré 42 000 enfants et récoltent aujourd’hui la violence qu’ils ont semée, écrit-il dans le Boston Globe et l’International Herald Tribune.
L’essayiste français Bernard-Henri Lévy va plus loin encore dans le Los Angeles Times. Il accuse Vladimir Poutine d’avoir commencé la boucherie et d’être le vrai responsable politique du drame, dans la mesure où en éliminant les Tchètchénes modérés, il a ouvert la voie aux islamistes.
Michael McFaul de la NED/CIA indique dans le Washington Post qu’il ne faut pas s’étonner de l’impuissance de Poutine à résoudre cette crise car il consacre toute son énergie à établir un État autoritaire et ignore ce qu’est une négociation.
Sur la base de ce genre d’analyses, l’écrivaine canadienne Naomi Klein interprète les déclarations du président russe comme un alignement sur les positions du Likoud, déjà adoptées par les États-Unis : tous pensent que l’on ne peut pas négocier avec les terroristes, mais uniquement les tuer, poursuit-elle dans le Globe & Mail et le Guardian.
Tous ces points de vue ont en commun de partir du présupposé selon lequel la Tchétchénie est un État occupé par la Russie et luttant pour sa libération. Or, cet axiome n’est jamais démontré et semble contredit par l’Histoire, dans la mesure où la revendication d’indépendance était inconnue dans les années 60 à 80. D’autre part, les différents partis indépendantistes tchétchènes, en refusant le statut autonome qui leur était proposé, ont montré qu’ils poursuivaient un autre but que celui dont ils se réclament.

Certains commentateurs s’élèvent contre le mythe de la barbarie russe. Ainsi Fiona Hill, de la Brookings Institution, souligne dans le New York Times la volonté de transparence du Kremlin. Vladimir Poutine a accordé une longue conférence de presse aux journalistes étrangers. Il a reconnu les fautes historiques du stalinisme en Tchétchénie pour mieux rappeler que cette province est aujourd’hui pleinement russe. Surtout, il a martelé que l’affaire de Beslan n’a rien à voir avec la crise tchétchène, mais avec la stabilité du Caucase.
Dans la même veine, l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse s’insurge dans Le Figaro de la russophobie de la presse occidentale. Elle souligne que la Russie de Poutine n’est pas une dictature, mais un État trop jeune pour être déjà pleinement démocratique. Spécialiste des nationalités, elle revient à la thèse qu’elle a toujours défendue du risque d’éclatement régional. Si Poutine cède sur la question tchétchène, rien ne sera réglé, mais le conflit s’étendra à tout le Caucase. Observons que si Mme d’Encausse s’est trompée en prédisant trop tôt que la question des nationalités provoquerait la fin de l’URSS, elle pourrait avoir raison à propos d’un éventuel éclatement de la Fédération de Russie.

Après un long silence, les autorités russes tentent de faire entendre leur point de vue. Mais en s’adressant différemment selon les auditoires, ils favorisent le filtrage de leurs déclarations par la presse occidentale.
L’ambassadeur de Russie à Washington, Yuri Ushakov, s’applique à justifier la manière forte utilisée par son pays. Dans le Washington Times, il établit un parallèle entre le 11 septembre et Beslan, ce qui impliquerait sans le dire un parallèle entre la guerre russe au terrorisme en Tchétchénie et la guerre états-unienne au terrorisme en Afghanistan.
Le vice-représentant de Russie à Taipei, George Zinoviev, reprend les mêmes thèmes dans le Taipei Times en se permettant d’aller plus loin : on ne peut critiquer l’usage russe de la force, sans critiquer l’usage états-unien et l’on doit être reconnaissant aux Russes de maintenir la paix dans le Caucase. Étrangement, sans avoir précisé la menace, il conclue sa tribune en claironnant que les Russes ne se rendront pas.
Tranchant avec ces positions défensives, la très longue interview au Vremya Novostyey du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, fait apparaître le vrai point de vue du Kremlin. Le propos ne s’adresse plus ici aux occidentaux, mais aux Russes, et il est beaucoup plus direct. Le terrorisme tchétchène est dirigé depuis les États-Unis et le Royaume-Uni par des personnalités qui y jouissent de l’asile politique. Il est encouragé par des dirigeants qui n’ont pas tourné la page de la Guerre froide et ont, au contraire, pris la responsabilité de relancer les hostilités. Ces dirigeants états-uniens et britanniques cherchent, en fait, à s’emparer des ressources énergétiques du Caucase et souhaitent embraser cette région pour écraser la Russie, conclue-t-il.
Les déclarations du ministre confirment en tous points celles du président Poutine. Elles ont été suivies d’une déclaration de l’état-major indiquant qu’il avait reçu pour mission de frapper les terroristes et leurs commanditaires là où ils se trouvent, sans bien-sûr recourir à l’arme nucléaire. La Russie, ayant largement repris le contrôle de son pétrole et étant devenue le premier producteur mondial, bénéficie de nouveaux moyens grâce à la hausse des cours. Elle a donc décidé de répondre aux États-Unis et au Royaume-Uni en intervenant dans leurs zones d’influence. La rivalité Washington-Moscou que l’on croyait définitivement dépassée est de retour. Elle est susceptible de déclencher bien des conflits périphériques comme lors de la Guerre froide.

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13 septembre 2004

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 Nouvelle Guerre froide : la stratégie antirusse

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« J’ai peur pour l’avenir de la Tchétchénie »

Auteur Khassan Baiev

 Khassan Baiev est médecin tchétchène et a reçu l’asile politique aux États-Unis en 2000. Il est l’auteur de The Oath : A Surgeon Under Fire.

Sources International Herald Tribune (France), The Boston Globe (États-Unis)
Référence « I fear for the future of Chechnya », par Khassan Baiev, Boston Globe, 9 septembre 2004.
« The scenes at Beslan weren’t so unfamiliar », International Herald Tribune, 13 septembre 2004.

Résumé Les images de la tragédie de Beslan m’ont rempli de chagrin et de colère. Il n’existe pas d’excuses à ce qui s’est passé et les responsables du carnage ont perdu le droit à être qualifiés d’humains. Ce qui a rendu ces images pires encore pour moi, c’est qu’elles me sont familières car je m’occupais d’enfants en Tchétchénie. Je ne peux pas comprendre la mentalité d’un terroriste prêt à tuer des enfants, mais, en tant que Tchétchène et médecin, je sais ce qui peut transformer des gens ordinaires en extrémistes capables de commettre des atrocités.
Notre petit pays a été combattu par la Russie depuis 400 ans. En dix ans, nous avons perdu le quart de notre population, dont 42 000 enfants, et nos enfants continuent de mourir. L’histoire nous a appris à craindre la Russie, mais nous avons espéré l’indépendance avec la disparition de l’URSS. Au contraire, nous sommes maintenant occupés par des forces étrangères.
Les violations des Droits de l’homme sont nombreuses et recensées par de nombreuses ONG. Les jeunes Russes meurent aussi inutilement. Les Tchétchènes sont attristés par ce qui s’est passé, mais ils craignent la répression. Je crains pour l’avenir de la Tchétchénie et pour celui de la Russie sous la direction de Poutine car la violence ne saurait que s’accroître. Cette tragédie doit être l’occasion de commencer des négociations et je souhaite voir le président George W. Bush s’y investir.

« La terreur n’est pas la réponse adéquate au terrorisme tchétchène »

Auteur Bernard-Henri Lévy

 Bernard-Henri Lévy, chef de file des « nouveaux philosophes », est chroniqueur à l’hebdomadaire Le Point, éditeur chez Grasset et membre du conseil de surveillance de la chaîne de télévision franco-allemande Arte. Il est l’auteur de Qui a tué Daniel Pearl ?.

Source Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « Terror Is No Answer for Chechen Terror », par Bernard-Henri Lévy, Los Angeles Times, 10 septembre 2004.

Résumé La prise d’otage de Beslan avec son massacre d’innocents et la fin du tabou des attaques délibérées contre des enfants a hissé le terrorisme à un nouveau niveau. Ceux qui se sont rendus coupables de ces actes n’ont aucune excuse, pourtant, cette horreur ne doit pas nous empêcher d’exercer une réflexion critique.
Nous ne devons pas oublier que pendant la crise, Vladimir Poutine n’a cessé de désinformer les parents des enfants, de faire taire les journalistes sur la gravité de la situation et il a saboté les possibles négociations. Nous devons également nous rappeler de la brutalité de l’assaut mené avec le même mépris pour la vie humaine que lors du drame du Koursk. Au lieu de tout faire pour protéger la vie des enfants, Poutine a commencé la boucherie. Il dénonce l’Al-qaïdaisation de la Tchétchénie, mais il s’en prend aux modérés dans cette région. Il ne faut pas rendre toute la Tchétchénie responsable du drame et nous méfier d’une réaction russe et des actes de ceux qui envisagent une solution finale pour les Tchétchènes.
Jacques Chirac va-t-il soutenir Poutine à tout prix ? et Gerhard Schröder ? et George W. Bush ? Nous devons condamner le fascisme de notre temps qu’est le terrorisme islamiste et rejeter une vengeance qui ne ferait qu’accroître les souffrances.

« État de siège »

Auteur Michael Mac Faul

 Michael Mac Faul est membre de la Carnegie Endowment for International Peace, et de la National Endowment for Democracy. Il co-dirige le Project on Iranian Democracy de la Hoover Institution

Source Washington Post (États-Unis)
Référence « State of Siege », par Michael McFaul, Washington Post, 12 septembre 2004.

Résumé Les meurtriers de masse de Beslan ont commis l’un des crimes terroristes les plus haineux de l’histoire. Vladimir Poutine a raison de déclarer qu’il ne cèdera pas à leurs demandes. Pourtant, Poutine et l’État qu’il construit en Russie ne semblent pas capables de protéger leurs citoyens et de mettre les assassins face à la justice. Il faut que Poutine réévalue sa stratégie pour combattre le terrorisme ou construire un État opérationnel. En effet, sa politique a surtout consisté pour l’instant à éliminer tous les contrepouvoirs au pouvoir présidentiel, pas à renforcer les institutions. Toutes les réformes de Poutine ont eu vocation à affaiblir les institutions et à renforcer le Kremlin, créant ainsi un État autoritaire et corrompu, un État autoritaire sans autorité, incapable de répondre efficacement au drame de Beslan.
Beslan a été la plus horrible des attaques terroristes en Russie, mais ce n’était pas la première et les Russes doutent de la capacité de leurs forces de sécurité et connaissent la corruption de leur police. Les institutions locales, affaiblies, ont été incapables de réagir et le seul à avoir réagi a été limogé pour avoir fait preuve de trop d’indépendance. La presse muselée n’a pas pu rendre compte des évènements et le seul journal à l’avoir fait, Izvestia, a vu son rédacteur en chef limogé immédiatement après.
Le pouvoir de Poutine est trop centralisé pour évoluer et il refuse de discuter avec les Tchétchènes nationalistes qui combattent Al Qaïda dans la région. Le drame de Beslan pourrait entraîner un changement en Russie, mais on ignore encore dans quel sens.

« La likoudisation du monde »

Auteur Naomi Klein

 Contributrice régulière du quotidien britannique The Guardian et du canadien The Globe and Mail, Naomi Klein est l’auteur de No Logo et de Fences and Windows.

Sources The Guardian (Royaume-Uni), Globe and Mail (Canada)
Référence « The Likudization of the world », par Naomi Klein, The Globe and Mail, 9 septembre 2004.
« The Likud doctrine », The Guardian, 10 septembre 2004

Résumé Vladimir Poutine s’est emporté après la tragédie de Beslan et a affirmé que personne n’avait le droit moral d’exiger de la Russie qu’elle discute avec des « tueurs d’enfants ». Il est en tout cas un endroit où personne ne lui reprochera son attitude : Israël.
Ariel Sharon a chaleureusement accueilli le ministre des Affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov, dans une réunion visant à resserrer les liens entre Israël et la Russie dans le lutte contre le terrorisme. La sympathie vis-à-vis de la Russie après le drame de Beslan ne suffit pas à expliquer la solidarité des politiciens israéliens cette semaine. Silvan Shalom a en effet profité de la venue de son homologue russe pour affirmer qu’il n’y avait pas de différence entre le terrorisme à Beersheba et à Beslan. Ha’aretz a cité un responsable israélien anonyme affirmant que, maintenant, la Russie comprendrait qu’elle et Israël conduisent la même lutte contre « la menace globale du terrorisme islamique » et qu’elle serait plus attentive aux positions israéliennes.
La politique israélienne a pour point de départ la croyance que les Palestiniens ont pour but premier de détruire Israël. Dès lors, cela implique que la violence israélienne vis-à-vis des Palestiniens est un acte de légitime défense et que ceux qui s’y opposent sont des ennemis d’Israël. Poutine doit en prendre note. Le 12 septembre 2001, Benjamin Netanyahu avait déjà déclaré que les attentats aux États-Unis allaient renforcer les liens entre Israël et les États-Unis et, en effet, on a vu apparaître aux États-Unis ce qu’on a appelé la doctrine Bush, mais qu’il aurait fallu appeler la doctrine du Likoud. Ce parti est en train d’imposer sa philosophie dans le monde, d’abord aux États-Unis puis en Russie.
Cette doctrine constate l’accroissement des fondamentalismes dans l’islam, mais ne se demande jamais ce qui les fait naître et ignore le poids des politiques impériales dans ce processus. Sharon n’est pas le commandant en chef de la guerre au terrorisme, cet honneur douteux revient à George W. Bush, mais il en est assurément le mentor idéologique. Israël, un pays rongé par la peur, montre également ce à quoi mène la likoudisation du monde

« Cessez de blâmer Poutine et commencez à l’aider »

Auteur Fiona Hill

 Fiona Hill est chercheuse à la Brookings Institution spécialiste de la Russie et du Caucase.

Source New York Times (États-Unis)
Référence « Stop Blaming Putin and Start Helping Him », par Fiona Hill, New York Times, 10 septembre 2004.

Résumé Lundi, Vladimir Poutine a réalisé un exercice de diplomatie publique de quatre heures devant les journalistes américains et européens. Cette conférence était prévue sur un autre sujet et nous pensions tous qu’elle serait annulée, mais Poutine a tenu à la maintenir pour faire passer trois messages : Premièrement, la situation dans le Nord du Caucase n’implique pas que la Tchétchénie, mais une douzaine de conflits ethniques potentiels ; deuxièmement, l’Occident doit cesser toute critique de sa conduite en Tchétchénie si elle ne propose pas d’alternative réaliste ; troisièmement, la façon dont l’Occident se comporte ne fait que compliquer la situation.
M. Poutine a rappelé que le commando de Beslan comprenait des Ingouches et que l’Ossétie du Nord a eu un conflit avec l’Ingouchie au début des années 90. Il a affirmé qu’il souhaitait éviter des attaques anti-tchétchènes et anti-musulmanes en Russie et qu’il pensait que les attaques étaient menées par des islamistes qui espèrent creuser un fossé entre musulmans et non-musulmans. Il nous a affirmé vouloir approfondir le dialogue en Tchétchénie, il a loué les Tchétchènes pour leur loyauté passée à la Russie et a blâmé la Russie pour les injustices historiques à l’encontre des Tchétchènes. Il estime que la guerre de 1994 était une erreur, mais qu’elle a été instrumentalisée par des islamistes et que l’Occident n’aide pas Moscou en parlant d’indépendance tchétchène. Il attend trois choses de l’Occident :
- qu’il cesse de parler d’indépendance et de lui demander de négocier avec des tueurs d’enfants.
- qu’il cesse de lui demander de négocier avec Maskhadov qui n’est pas un homme d’unité pour les Tchétchènes.
- qu’il partage les renseignements sur les groupes terroristes dans la région et qu’il mène des entraînements communs avec les forces russes pour les combattre.

« L’Occident peut aider efficacement la Russie »

Auteur Hélène Carrère d’Encausse

 Ancienne député européen RPR et conseillère de la BERD, Hélène Carrère d’Encausse est Secrétaire perpétuel de l’Académie française et kremlinologue. En 1999, l’éminente kremlinologue Elle est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Union soviétique et la Russie, dont L’Empire éclaté.

Source Le Figaro (France)
Référence « L’Occident peut aider efficacement la Russie », par Hélène Carrère d’Encausse, Le Figaro, 11 septembre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé Présenter la tragédie de Beslan comme l’échec de Vladimir Poutine, ainsi que le font la plupart des médias occidentaux, me consterne. Cela révèle une vision lacunaire de l’histoire de la Russie et un manque de compassion choquant à l’égard d’une région frappée en son lieu le plus sacré, celui de l’enfance. La réaction de certains commentateurs, penseurs ou hommes politiques, qui se sont empressés de condamner Poutine plutôt que les preneurs d’otages, m’incite à penser que cette tragédie a aussi finalement fourni un prétexte pour que s’exprime librement une « russophobie » latente nourrie de clichés absurdes sur « l’âme russe ». Certains parlent du cynisme de Poutine, mais qu’a-t-il fait de cynique ? Même si les mœurs sont plus brutales que les nôtres en Russie, les enfants sont sacrés. Attenter à la vie d’un enfant correspond au mal absolu. Prétendre que Poutine a fait preuve de cynisme dans la gestion, certes maladroite, de la prise d’otages de Beslan, est absurde. Il y a une différence entre ne pas savoir comment réagir dans une situation aussi dangereuse et mépriser la vie. _Je voudrais dire ici que les réactions du président Jacques Chirac, tout comme celle de Gerhard Schröder ou d’Ariel Sharon, ont été, dans leur compassion, tout à fait exemplaires. Poutine devrait accepter l’aide proposée par la France. Il a fait beaucoup pour faire avancer la démocratie dans son pays et réorganiser l’économie, mais la Russie a encore un système étatique jeune qui ne sait pas comment régler une situation de crise autrement que par la répression. Je suis convaincue que l’Occident peut contribuer efficacement à aider la Russie à donner corps à son ambition démocratique. Les disparités économiques restent grandes et cela nourrit les frustrations. La voie de la démocratie est un chemin long. C’est le pays tout entier qui doit intérioriser et adopter progressivement une certaine conception de la modernité. Dans aucun pays, cela ne s’est fait rapidement.
Les médias se sont excessivement concentrés sur l’expression de « dictature de la loi » que Poutine n’avait employée que pour désigner, avec force, sa volonté de procéder à des ajustements constitutionnels alignant les législations locales sur la loi centrale. Assimiler la Russie de Poutine à une dictature est une contre-vérité. Au contraire, il a réussi à faire entrer son pays dans l’économie de marché tout en luttant contre la corruption.
Le conflit en Tchétchénie n’est plus à proprement parler celui de la seule Tchétchénie, mais bien du Caucase tout entier envahi par le fondamentalisme, miné par ses rivalités internes et livré à des revendications séparatistes souvent contradictoires. Aujourd’hui ce qui menace la région plus encore que la guerre, c’est une balkanisation. On ne peut pas trouver de compromis politique dans la région et les Russes ne peuvent pas trouver d’interlocuteur tchétchène représentatif. On peut certes rêver de processus de négociation entre hommes de bonne volonté, à l’image des courageuses initiatives de paix nouées à plusieurs reprises entre Israéliens et Palestiniens, des accords d’Oslo au récent pacte de Genève même si le problème est encore plus complexe dans le Caucase car les haines sont encore plus anciennes. Je pensais avant la deuxième guerre en Tchétchénie qu’en accordant l’indépendance à la Tchétchénie, la Russie aurait pacifié la région. Le contexte géopolitique, la radicalisation de l’islam au Caucase, en Asie centrale et partout ailleurs m’incitent aujourd’hui à douter des effets d’un transfert de souveraineté. La Tchétchénie libérée de la tutelle de Moscou, comment imaginer que les rêves séparatistes et les rivalités régionales seraient en recul ? Le Daguestan, l’Ingouchie, mais aussi le pays Tcherkesse ou Balkar sont prêts à entrer en mouvement. La Russie n’est pas disposée à accepter d’être démantelée dans toute sa partie méridionale car les unités territoriales (nommées sujets de la Fédération) et les ethnies y sont assez inextricablement mêlées.

« La tragédie de Beslan »

Auteur Yuri Ushakov

 Yuri Ushakov est l’ambassadeur de la Fédération de Russie à Washington.

Source Washington Times (États-Unis)
Référence « The tragedy of Beslan », par Yuri Ushakov, Washington Times, 13 septembre 2004.

Résumé À Beslan, le monde entier a vu l’horreur sanglante du terrorisme. C’est une tragédie nationale mais également une tragédie pour toute la communauté internationale, un événement qui nous rappelle que nous sommes en guerre. Nous n’oublions pas l’héroïsme des Russes qui ont protégé les enfants avec leurs corps et celui de nos commandos, mais comme l’a fait remarqué Vladimir Poutine, nous n’étions pas préparés à une telle attaque. Il est clair que les terroristes ne cesseront pas de nous frapper si nous ne les éliminons pas.
Nous devons renforcer nos actions et être mieux préparés. La Russie ne sera plus jamais la même après cet événement comme l’Amérique a été changée par le 11 septembre. La Russie et les États-Unis doivent se tenir prêts à faire face au terrorisme. Certains experts prétendent que les criminels de Beslan sont des « rebelles », des « séparatistes » ou des « combattants de la liberté ». Cet exercice, qui vise à distinguer les « bons » des « mauvais » terroristes, est difficile à croire. On ne peut négocier avec ces meurtriers, pas plus qu’on ne peut négocier avec Ben Laden. Je veux croire qu’après Beslan, certains pays cesseront leur politique du deux poids deux mesures.
Je remercie l’administration Bush et le Congrès pour son soutien qui rappelle celui de la Russie après le 11 septembre. Le souvenir de ces attentats et de la tragédie de Beslan doit nous guider dans notre lutte commune contre le terrorisme.

« La Russie ne se rend pas »

Auteur George Zinoviev
George Zinoviev est vice représentant de la Russie au bureau de représentation de la Russie à Taipei.

Source Taipei Times (Taïwan)
Référence « Russia does not surrender », par George Zinoviev, Taipei Times, 10 septembre 2004.

Résumé Aujourd’hui, la Russie pleure les victimes de l’attaque terroriste inhumaine de Beslan. C’est une terrible tragédie et un choc émotionnel pour tous les citoyens russes qui a entraîné une vague de sympathie du monde entier, mais pas à Taïwan. L’éditorialiste du Taipei Times utilise même cette occasion pour juger la Russie et donner des conseils que nous n’avons pas sollicités. Cet article donnait l’impression que bien que les terroristes aient tort, c’est la Russie qui devait être tenue pour responsable de la tragédie. L’auteur tient-il le même raisonnement avec les attentats du 11 septembre ou bien la Russie est-elle un cas spécial ?
Il n’y a pas de bonnes solutions quand des terroristes, qu’on ne peut pas qualifier d’humains, prennent en otage 1500 personnes dont beaucoup d’enfants et que leur seul but est un bain de sang. En outre, la Russie n’a pas à présenter d’explications à des États qui n’en ont pas demandé et qui ont exprimé leur sympathie. Certains se demandent pourquoi la Russie ne quitte pas la Tchétchénie, mais nous avons déjà essayé en 1996. La Tchétchénie est alors devenue un pays aux mains de bandits qui ont mené des attaques contre leurs voisins, qui ont ouvert des marchés aux esclaves et ont commis des attentats à Moscou. La Russie tente de restaurer une vie normale dans la République. Sans la Russie, le Caucase du Nord sombrerait dans la terreur. À côté de cette situation, l’Afghanistan des Talibans ressemblerait à la Suisse.
Ceux qui espèrent briser l’âme russe oublient une leçon de l’histoire : les Russes ne se rendent jamais !

« La Russie a de nombreux ennemis »

Auteur Sergueï V. Lavrov

 Sergueï V. Lavrov est ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

Source Vremya Novostyey (Fédération de Russie)
Référence « Interview de Sergueï V. Lavrov », Vremya Novostyey, 9 septembre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé Suite à la tragédie de Beslan, et comme l’a annoncé le président Vladimir Poutine, le ministère des Affaires étrangères va développer des liens dans la lutte antiterroriste avec le reste du monde. Cela commence par la mise en conformité de la législation nationale avec les conventions antiterroristes internationales pour tous. Nous allons également mettre en conformité les structures de maintien de l’ordre et tout l’appareil de l’État avec les standards internationaux. Aujourd’hui la Russie préside le Comité antiterroriste international et elle a été l’un des initiateurs des réformes de ce comité, visant à en élargir sa capacité d’action au plus vite et de détecter les maillons faibles du réseau antiterroriste : si un pays ne possède pas les ressources nécessaires, il faut l’aider, s’il ne veut pas coopérer, il faut le sanctionner. Des maillons faibles existent bien, mais ils ne correspondent pas aux pays désignés comme faisant partie de l’« Axe du Mal », lesquels apportent régulièrement leurs informations au Comité.
Les États-Unis et le Royaume-Uni ont une politique de deux poids de mesures face au terrorisme car dans ces pays, la politique est encore dirigée par des personnes qui ont connu la Guerre froide et qui, contrairement à nous, ne parviennent pas à se libérer des vieux stéréotypes. L’asile accordé par ces pays à des personnes liées au terrorisme remet sérieusement en cause l’unité de la coalition antiterroriste. Dans ces pays, ils diffusent une propagande qui laisse penser que le pouvoir russe est responsable de la tragédie. Il faut leur retirer leur statut de réfugié politique et les extrader. On ne peut pas les laisser continuer à soutenir le terrorisme sans en avoir l’air. Nous considérons que les terroristes n’ont pas de morale, pas de culture, pas de religion, le fait qu’il y ait des arabes dans les bandes terroristes ne changera donc pas la politique de la Russie au Proche-Orient. Au Caucase, nous espérons une normalisation de nos relations avec la Géorgie, pour l’instant sabotées par les Géorgiens, afin de mieux combattre le terrorisme. La Géorgie est d’ailleurs dans l’obligation de le faire, conformément à une décision du Conseil de sécurité de l’ONU.
Il ne faut pas tout confondre et ne pas désigner sous l’appellation de « terroristes » tous les combattants. Ainsi en Irak, les forces qui s’attaquent aux militaires sont des résistants. Seuls ceux qui s’attaquent aux civils sont des terroristes, terroristes qui n’existaient pas en Irak avant l’occupation d’ailleurs. Pour un groupe comme le Hamas, c’est plus compliqué et je laisse la justice se prononcer, comme pour ce qui est ou non du terrorisme d’État. La question palestinienne n’est pas une affaire intérieure israélienne, c’est un conflit qui est observé par le Conseil de sécurité de l’ONU.
Nous avons reçu le soutien des pays arabes après Beslan et notamment de l’Arabie saoudite, un pays qui souffre d’actes terroristes, que les terroristes veulent déstabiliser et qui a interdit tout soutien aux terroristes, notamment aux Tchétchènes. Nous nous sommes adressés au Conseil de sécurité de l’ONU le 1er septembre, comme l’ont fait tous les pays qui souffrent d’une telle attaque, y compris les États-Unis le 11 septembre, mais ce n’est pas une demande d’internationalisation de la crise au Caucase. Nous sommes pour l’internationalisation de la lutte contre le terrorisme, mais pas de la situation dans la République de Tchétchénie.
Nous avons de nombreux ennemis, mais je ne les énumèrerai pas parce que je ne veux soupçonner personne à l’avance. Il faut se souvenir que le monde actuel est assez brutal. Chacun veut écraser ses concurrents sur le plan économique et veut s’entourer de ressources énergétiques qui lui suffiront pour longtemps. Et parmi ceux-là, il y en a qui veulent écraser la Russie. Nous ne répondrons pas à cela par la confrontation. Nous allons simplement renforcer notre unité, et je suis convaincu que l’acte terroriste de Beslan, s’il avait pour but de jeter la discorde entre les orthodoxes, les musulmans, entre les différents groupes de Russie, provoquera exactement le contraire.

 



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