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Tribunes et décryptages - 16 septembre 2004
Tyrannie ou relèvement ?

Décryptage

Les États-Unis ont poussé au Conseil de sécurité un texte visant à obliger la Syrie à se retirer du Liban et à contraindre le Liban à démilitariser le Hezbollah. Après diverses péripéties diplomatiques, la résolution 1559, adoptée le 2 septembre, formule une série de demandes vagues. Ni la Syrie, ni le Hezbollah ne sont nommément désignés, ce qui vide le document de toute substance. Plus équivoque encore, le Conseil souhaite que l’élection présidentielle se déroule « conformément à des règles constitutionnelles libanaises élaborées en dehors de toute interférence ou ingérence étrangère ». Pour les rédacteurs états-uniens, cela signifie que les Syriens doivent renoncer à faire modifier à la hâte la Constitution pour permettre au président Émile Lahoud de briguer un nouveau mandat. Mais pour d’autres membres du Conseil de sécurité, cette même phrase signifie au contraire que les États-Unis doivent renoncer à s’opposer à cette réforme et admettre un nouveau mandat Lahoud. Dans ce jeu de dupes, Paris a apporté son soutien à Washington, comme la corde au pendu, pour gommer une à une toutes les références explicites aux divers protagonistes. En définitive, la résolution 1559 aura provoqué mécaniquement l’unité du Liban. Le Premier ministre, Rafic Hariri, adversaire d’Émile Lahoud, a lui-même immédiatement proposé la réforme constitutionnelle que le Conseil des ministres s’est empressé d’approuver et le Parlement de voter. Alors que seul le Hezbollah soutenait ouvertement la candidature du général Lahoud, presque tous les partis se sont ralliés au président sortant, à la plus grande satisfaction du grand frère syrien qui suivait la manœuvre en contact permanent avec Paris. Cependant, soucieuse de crédibiliser son jeu subtil, la France s’est livrée à des déclarations intempestives qui ont fait quelques dégâts. L’ancien ministre libanais George Corm se demande à ce propos, dans Le Monde, si Paris n’a pas été influencé par « l’Appel de Beyrouth ». Pour clore cette opération sans laisser de goût amer, il faudrait maintenant que la diplomatie française rectifie certaines de ses déclarations.

Le mythe de la menace nucléaire nord-coréenne fournit aux néo-conservateurs le seul argument qui leur reste pour justifier leur pharaonique et inutile programme anti-missiles. Il est régulièrement alimenté par des opérations de désinformation dont la dernière en date a consisté à annoncer l’explosion d’une bombe atomique nord-coréenne à l’occasion de la fête nationale de ce pays. Il s’agissait en fait d’une explosion volontaire sur un colossal chantier de travaux publics. Loin de se gausser de cette nouvelle intox, John Kerry en a profité pour en rajouter sur son concurrent en accusant le président Bush de laxisme avec Pyongyang.
L’ancien conseiller de sécurité nationale de Reagan, Richard V. Allen s’indigne dans le New York Times que les démocrates se permettent de donner des leçons aux républicains. Il souligne que la politique de Bush se veut une réponse à ce qu’il considère être un échec de Clinton.
Loin de ces surenchères, le parlementaire britannique Glyn Ford observe dans le Guardian qu’il n’y a pas eu d’explosion nucléaire et que la menace nord-coréenne est purement imaginaire. La vérité, c’est que Pyongyang tente de s’insérer dans l’économie de marché, comme la Chine l’a déjà fait, et que, si danger nucléaire il y a dans la péninsule, il vient du programme atomique sud-coréen. Le budget militaire sud-coréen est d’ailleurs supérieur au PIB nord-coréen.

Vladimir V. Poutine ayant décidé de mettre fin au processus de régionalisation mis en œuvre par son prédécesseur et, au contraire, de renforcer le contrôle du pouvoir central dans tous les territoires, la presse atlantiste le conspue. Après le drame de Beslan, le président russe déclare chercher à prévenir l’éclatement de son pays, tandis que ses adversaires l’accusent de rétablir le pouvoir absolu des tsars et des soviets. On passe ainsi d’une condamnation du pouvoir autoritaire communiste à une dénonciation de l’autoritarisme congénital de « l’âme russe » qui frise la xénophobie.
Ainsi, Robert Kagan dénonce la restauration d’une dictature à l’ancienne dans le Washington Post. L’intellectuel néo-conservateur implore donc le président Bush de faire pression sur son homologue russe pour faire cesser sa dérive.
Dans Le Monde, André Glucksmann reproche à Vladimir Poutine de ne pas avoir négocié l’indépendance de la Tchétchènie contre la vie des otages de Beslan et d’être, de ce fait, responsable du carnage. Au passage, il regrette que le Kremlin refuse de considérer l’ancien président Maskhadov comme un interlocuteur, oubliant de signaler que ce leader « modéré » vient de proposer 20 millions de dollars de récompense à toute personne qui assassinerait le président Poutine.
Le même quotidien publie une fort intéressante tribune de Boris Berezovski. Parfaitement rompu à la communication occidentale, l’oligarque, réfugié en Grande-Bretagne, y déplore que le président Poutine ait choisi la voie du centralisme et se refuse à négocier une autonomie de la Tchétchénie. On serait tenté de partager son point de vue si l’on ne se souvenait que cette autonomie a déjà été proposée par Moscou et refusée par les indépendantistes, montrant ainsi que le véritable enjeu de ce conflit est bien l’éclatement de la Russie dans le prolongement de celui de l’URSS.

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16 septembre 2004

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 Nouvelle Guerre froide : la stratégie antirusse

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Pourquoi la France change-t-elle d’attitude au Liban ? »

Auteur Georges Corm
Consultant économique et historien Georges Corm est ancien ministre des Finances du Liban (1998-2000). Il enseigne la coopération économique internationale et les finances publiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

Source Le Monde (France)
Référence « Pourquoi la France change-t-elle d’attitude au Liban ? », par Georges Corm, Le Monde, 15 septembre 2004.

Résumé La majorité des Libanais ont été consterné par l’alignement de la France sur les États-Unis dans sa tentative de déstabilisation du Liban par la résolution 1559 du Conseil de sécurité. Cette position est incompréhensible quand on se souvient qu’en 1996, c’est la France qui avait réussi à convaincre les États-Unis à reconnaître la légitimité de la résistance du Hezbollah au sud du Liban. C’est également la France qui, il y a deux ans, a organisé le sauvetage financier du Liban. C’est, enfin, encore la France qui s’oppose depuis trois ans à la politique des États-Unis au Proche-Orient.
Aujourd’hui pourtant, la France participe à une déstabilisation de tout le pays en approuvant un texte qui demande le désarmement du Hezbollah (que les États-Unis considèrent comme un groupe terroriste, contrairement à 90 % des Libanais) et des groupes palestiniens. Dans le même temps, on demande à la Syrie de retirer son armée alors qu’elle est une force de stabilité du pays et qu’aucun désarmement de ces groupes n’est possible sans elle. La résolution exige enfin des parlementaires libanais qu’ils refusent l’amendement de la Constitution libanaise, même si la procédure constitutionnelle est respectée, qui permettrait l’extension ou le renouvellement du mandat de l’actuel président de la République, le général Emile Lahoud. Sur ce plan déjà, le Parlement libanais a enfreint la résolution.
Pourquoi agir ainsi aujourd’hui ? Pourquoi vouloir empêcher la prolongation du mandat d’Émile Lahoud et ne pas protester devant les régimes arabes dont les dirigeants sont là depuis des années ? Est-ce pour le punir de son soutien au Hezbollah qui a libéré le Sud du pays ? Est-ce que les États-Unis cherchent à amplifier leurs pressions sur la Syrie en utilisant la carte libanaise ? Dans ce cas, pourquoi la France, traditionnelle alliée du Liban s’y associe-t-elle ? Cette attitude est dangereuse car elle réveille chez certains chrétiens l’envie d’une « protection » occidentale et chez les musulmans la rancœur vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. Le président de la République français a des liens étroits avec le Premier ministre libanais qui s’est fortement opposé au maintien en poste de Lahoud, mais on a du mal à penser qu’une politique étrangère pourrait être dictée par des liens personnels. La France a-t-elle attrapé la fièvre coloniale en provenance des États-Unis et du Royaume-Uni ? La France a-t-elle été influencée par le manifeste de Beyrouth publiée de façon surprenante à la une du Monde et qui laissait penser qu’il reflétait l’opinion de la majorité des Libanais ?
On aurait aimé, en tout cas, que ce souci pointilleux de démocratie et de constitutionnalisme, exprimé dans la résolution 1559, ait été aussi ardent lorsque nous avons eu deux présidents élus sous la menace des canons israéliens entourant le Parlement en 1982 ou lorsque l’État d’Israël durant vingt-deux ans n’a pas respecté la résolution 425 du Conseil de sécurité lui enjoignant de retirer toutes ses troupes du sud du Liban occupé en 1978. Le Liban quoi qu’il en soit ne se laissera pas intimider.

« Ce que Bush a bien fait en Corée du Nord »

Auteur Richard V. Allen

 Richard V. Allen a été conseiller de sécurité national du président Reagan (1980-1982). Il est membre de la Hoover Institution. Il est membre du conseil d’orientation du Nixon Center.

Source New York Times (États-Unis)
Référence « What Bush Did Right on North Korea », par Richard V. Allen, New York Times, 15 septembre 2004.

Résumé L’explosion en Corée du Nord a relancé cette question dans la campagne présidentielle, John Kerry s’appuyant sur cette histoire pour affirmer que la politique de George W. Bush était un échec et risquait de créer un « cauchemar nucléaire ». En fait, c’est la rhétorique de Kerry qui est dangereuse et la politique de l’administration Bush, fondée sur l’implication des voisins de la Corée du Nord est nécessaire.
Kerry accuse Bush d’avoir fait échouer la politique de dialogue du président sud-coréen Kim Dae Jung, mais la politique de Bush est le fruit d’observation précautionneuse. Au début de son mandat, M. Bush a reporté de nombreuses fois la visite du ministre des Affaires étrangères sud-coréen pour bien réfléchir à la politique qu’il allait mener. Beaucoup de républicains, dont Jesse Helms, avait approuvé la politique de Bill Clinton, mais en 2001, nous étions nombreux à nous demander si c’était bien la meilleure façon d’éliminer la menace nucléaire nord-coréenne. En octobre 2002, les Nord-Coréens ont admis avoir un système d’enrichissement de l’uranium et en janvier 2003, ils ont quitté le traité de non-prolifération. En réponse, l’aide pétrolière a été suspendue et l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) a déclaré illégal le programme nucléaire nord-coréen.
Malgré ces évènements, Kim Dae Jung voulait que l’administration Bush reprenne la politique de Clinton. Ce n’est pas ce qu’il faut faire. Ceux qui affirment que l’administration Bush n’a pas de politique vis-à-vis de la Corée du Nord se trompent : la politique actuelle est inspirée des échecs de la politique précédente.

« Du froid vers l’intérieur »

Auteur Glyn Ford

 Glyn Ford est député britannique travailliste au Parlement européen. Il est membre des commissions des Affaires étrangères, des Droits de l’homme et le de la politique de défense et de sécurité commune.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « In from the cold », par Glyn Ford, The Guardian, 15 septembre 2004.

Résumé La péninsule coréenne est probablement l’endroit le plus dangereux du monde, mais cette situation est aggravée par ceux qui imaginent le pire des scénarios. La menace nucléaire pour l’Europe est aussi crédible que la conversion du Pape à l’islam. Même les préoccupation nées de l’apparition d’un « nuage en forme de champignon » ont été dissipées par les États-Unis et la Corée du Sud. En fait, la vérité est que la Corée du Nord est en train de changer, de sortir de la Guerre froide et de se tourner vers l’économie de marché, une décision fondée sur ses besoins économiques. C’est pourquoi la Corée du Nord est prête à négocier.
La Corée du Nord ne faisait pas confiance aux États-Unis pour respecter l’accord de 1994 et elle n’avait pas tort. En effet, les négociateurs états-uniens pensaient alors que la Corée du Nord ne survivrait pas longtemps à l’implosion de l’URSS et qu’ils n’auraient donc pas à honorer leur part du contrat, oubliant que le régime nord-coréen trouve ses origines dans l’histoire ancienne du pays et dans sa culture. Aujourd’hui, la découverte que Séoul avait également un programme nucléaire très avancé allant bien plus loin que celui de son voisin du Nord sape la crédibilité des protestations de Washington. Surtout si on note que le budget militaire de la Corée du Sud est supérieur au PIB de la Corée du Nord.
Dans les années 90, la Corée du Nord a connu une famine qui a fait trois millions de morts, une situation qui ne s’est stabilisée qu’avec l’aide internationale. Compte tenu de la situation, la Corée du Nord est entrée dans l’économie de marché, les paysans peuvent désormais vendre leurs surplus pour leur bénéfice (ce qui a fait exploser la productivité agricole) et la planification a été abandonnée. Les nouveaux marchés sont florissants, malgré l’inflation. Dans ces conditions, il faut négocier avec la Corée du Nord pour la faire évoluer comme la Chine ou le Vietnam.

« Affronter Poutine »

Auteur Robert Kagan

 [Robert Kagan] est membre de la Carnegie Endowment for International Peace et directeur du Project for a New American Century, le think-tank électoral de George W. Bush. Il est analyste sur les questions de stratégie militaire pour le Weekly Standard et écrit une tribune mensuelle dans le Washington Post. Il est l’auteur de Of Paradise and Power : America and Europe in the New World Order.
Robert Kagan est le fils de Donald Kagan (professeur d’histoire à l’université de Yale), le neveu de Frederik W. Kagan (professeur d’histoire à l’Académie militaire de West Point), et l’époux de Victoria Nuland (représentant adjoint des États-Unis à l’OTAN).

Source Washington Post (États-Unis)
Référence « Stand Up to Putin », par Robert Kagan, Washington Post, 15 septembre 2004.

Résumé Vladimir Poutine, l’aspirant dictateur de Russie, a forcé George W. Bush à montrer s’il était vraiment attaché à la démocratie. La décision du président russe lundi de supprimer l’élection des gouverneurs et de faire élire le Parlement russe sur la base de listes constituées par les dirigeants des partis qu’il contrôle sont des pas importants vers la tyrannie en Russie. Il utilise cyniquement l’attaque terroriste de Beslan comme excuse.
Poutine installe sa dictateur à l’ancienne, en affirmant renforcer l’État face à ses ennemis. La grande question est : quelle sera la réaction de Bush, lui qui a affirmé depuis le 11 septembre que son objectif était de promouvoir la démocratie dans le monde ? Cette attitude a été dénoncée par les « réalistes », mais il l’a mis en œuvre en Irak, dans le Grand Moyen-Orient et en Afghanistan. Toutefois, ces dernières années, il n’a pas pris position contre les politiques anti-démocratiques en Russie. Colin Powell les a dénoncé, mais la Maison-Blanche est restée silencieuse. Pourtant, le fait que Poutine renforce son pouvoir ne nous est d’aucune utilité dans la guerre au terrorisme, au contraire cela décrédibilise nos efforts en faveur de la démocratie. Mener la guerre au terrorisme ne veut pas dire qu’il faut rejeter les autres éléments de politique étrangère. Une dictature en Russie est au moins aussi dangereuse qu’une dictature en Irak. Une tyrannie en Russie ne sera jamais un allié fiable dans la guerre au terrorisme.
Bush doit contraindre Poutine à faire marche arrière en dénonçant son attitude.

« La route de l’apocalypse passe par Beslan »

Auteur André Glucksmann

 André Glucksmann est philosophe et essayiste. Ancien collaborateur de l’agence de presse de la Freedom House, il est l’auteur de Ouest Contre Ouest. Il est l’un des signataires de l’appel des 115 atlantistes contre la Russie.

Source Le Monde (France)
Référence « La route de l’apocalypse passe par Beslan », par André Glucksmann, Le Monde, 16 septembre 2004.
« Presagio de un futuro lúgubre », Clarin, 23 septembre 2004.

Résumé Cela fait dix ans que j’annonce que le pire peut advenir si la très sale guerre de Tchétchénie devait se poursuivre. Aujourd’hui, je suis inconsolable devant les morts de Beslan. Les images de cette tragédie sont prophétiques, elles annoncent l’avenir abominable qui nous attend. Comme une fusée maléfique à trois étages pointée non seulement sur le Caucase et la Russie, mais sur l’Europe entière :
Par son ampleur et sa monstruosité, la prise d’otage de Beslan démontre que les terroristes ne reculent devant rien. Ils ne craignent pas pour leur vie et ne respectent pas celle d’autrui. Ce sont les pires des assassins. Qui sont-ils ? « Les Tchétchènes », diffusent les autorités russes avant d’en avoir vu un seul. Deux jours plus tard, Sergueï Ivanov, ministre de la défense, conteste : « Pas un seul Tchétchène dans le commando ». Peu crédible. « Dix Arabes », « un Nègre », « un Coréen », des « Géorgiens », des « Tatars », des « Kazakhs », annoncent divers officiels, sans plus de preuves. Aouchev, ancien président d’Ingouchie, viré par Vladimir Poutine, seule personne à avoir eu le courage d’entrer dans l’école pour parlementer sans mandat avec les preneurs d’otages a décris un groupe multiethnique avec des Ingouches, des Ossètes, des Slaves. Bref, ce commando n’est pas représentatif des Tchétchènes. Il a été condamné par Maskhadov et même le criminel Bassaïev a nié toute implication. Poutine a dénoncé le « terrorisme international », n’a pas parlé de la Tchétchénie et refuse toute enquête internationale. Au passage, Poutine s’est même payé le luxe cynique de vanter l’héroïsme des Tchétchènes devant des journalistes étrangers tout en mettant à prix la tête de Maskhadov et cela ne l’empêche pas, d’ordinaire, de stigmatiser une population entière.
Face à ce commando nihiliste, il y a l’autre composante du chaos : Poutine et ses « forces de l’ordre » qui en rejetant toute négociation ont provoqué le drame avant d’aller « libérer » un gymnase bourré d’enfants à coups de fusils-mitrailleurs et de lance-flammes. Poutine a gardé la brutalité héritée des tsars et de Staline, il l’avait prouvé avec l’usage de gaz à la Doubrovka ou dans son attaque contre la Tchétchénie. Poutine est resté un tchékiste.
Nous sommes partie prenante de ce désastre car pas un gouvernement occidental n’a osé interroger le bilan de l’action de Poutine. La Guerre d’Irak a vu s’opposer deux visions du monde : Paris et le « camp de la paix » affirment que le terrorisme est fils de la guerre, Washington et ses alliés proclament que l’oppression est cause du terrorisme. La Tchétchénie subit la pire des guerres actuellement menée sur le globe : 40 000 enfants tués, sans images, dans la nuit et le brouillard. C’est un « un camp de concentration à ciel ouvert ». La Tchétchénie offre une occasion aux deux visions du monde de se rassembler. Il est plus qu’urgent de retenir Poutine par la manche en lui expliquant, côté Paris, que sa guerre, côté Washington, que sa terreur, engendrent le chaos nihiliste. Malheureusement, dans l’affaire tchétchène, les grands principes sont oubliés. A-t-on oublié que c’est de la guerre soviétique en Afghanistan qu’est né le 11 septembre ? Massoud s’était opposé aux Soviétiques puis aux intégristes, on ne l’a pas aidé et on en a fait une icône après sa mort. Doit-on attendre le même sort pour Maskhadov ? En Tchétchénie, il est le seul allié de nos démocraties. Nos dirigeants ne doivent pas criminaliser une nation entière. Ce mépris pour la destruction de la Tchétchénie n’est pas du réalisme, c’est de l’aveuglement.

« Poutine, terroriste numéro un »

Auteur Boris Berezovski

 Boris Berezovski est un des treize oligarques russes ayant fait fortune lors des privatisations de l’ère Eltsine. On le dit lié aux réseaux mafieux russes et il a joué un rôle dans le sabotage du règlement de la paix en Tchétchénie. Il vit en Grande-Bretagne où il a obtenu l’asile politique en 2003.

Source Le Monde (France)
Référence « Poutine, terroriste numéro un », par Boris Berezovski, Le Monde, 16 septembre 2004.

Résumé Qu’est-ce que le terrorisme ? La prise d’otage de Beslan est un acte terroriste, cela ne fait aucun doute, mais lorsque, sous la direction de Vladimir Poutine, les forces russes mènent un génocide en Tchétchénie, c’est aussi du terrorisme. Poutine est le responsable du déclenchement de la terreur en Tchétchénie. À ce titre, il est le terroriste numéro un.
La seule façon maintenant de mettre un terme à la terreur est que Poutine décide de cesser la guerre en Tchétchénie et, comme Boris Eltsine en 1996, recherche un accord avec les Tchétchènes en passant par leur président légitime, Aslan Maskhadov. Moscou a une position contradictoire vis-à-vis de Maskhadov. On prétend qu’il ne contrôle pas tous les groupes tchétchènes et que dans ces conditions, traiter avec lui ne sert à rien, mais dans le même temps on l’accuse de tous les attentats commis en Russie. Maskhadov contrôle les choses « globalement » et le jour où Moscou se tournera vers lui, les Tchétchènes feront bloc derrière lui. Certes, Maskhadov détestait Eltsine, mais il accepta de négocier avec lui parce qu’il avait compris qu’Eltsine se battait pour l’unité de la Russie. Aujourd’hui, l’histoire est bien différente : Poutine ne se bat pas pour l’unité de la Russie, mais contre les Tchétchènes. C’est un criminel de guerre en train de commettre un génocide. Pour cette raison, Maskhadov n’acceptera de négocier avec Poutine que par le biais d’une médiation internationale.
La médiation peut s’opérer à trois niveaux.
- Une médiation impliquant d’autres pays de la CEI (Communauté des États indépendants) : Ukraine, Kazakhstan, Arménie, et peut-être même Géorgie. Ils sont passés par la séparation d’avec le vieil empire soviétique, cette expérience serait de nature à éclairer utilement les Tchétchènes et c’est la meilleure solution pour la Russie.
- L’Europe pourrait être à un autre niveau. Il serait probablement plus favorable aux Tchétchènes, mais plus préjudiciable à la Russie.
- L’ONU, nettement plus avantageux pour les Tchétchènes, mais mauvais pour la Russie.
Il faut négocier un accord en Tchétchénie qui favorisera la décentralisation du pouvoir en Russie sans toutefois amener le pays vers la désintégration. Sous Eltsine, c’était le chemin que nous prenions, mais Poutine a décidé de restaurer au niveau de la Russie le même système de contrôle implacable qu’à l’époque soviétique, une erreur qui a aggravé la situation en Tchétchénie. Je suis absolument opposé à l’indépendance de la Tchétchénie, mais il est possible de s’entendre sur la base d’une autonomie politique et culturelle. Ce point était déjà acquis avec Maskhadov en 1996-1997, mais au Kremlin, on ne veut pas en entendre parler.
Le président russe compare les dirigeants tchétchènes à Ben Laden. Cela n’a rien à voir, Ben Laden mène une guerre non-négociable contre l’Occident tandis que le problème tchétchène vient de la revendication contrariée du droit à l’autodétermination. Si Israël, pays minuscule bénéficiant du plus extraordinaire dispositif de sécurité du monde, est incapable de protéger son peuple contre les commandos-suicide et autres actes terroristes, comment va s’y prendre la Russie, vaste pays doté d’un appareil de sécurité incompétent et privé de moyens ? Nous devons discuter avec Maskhadov car c’est un homme raisonnable, contrairement à la génération suivante de Tchétchènes, fort différente. C’est pourquoi il est à présent urgent d’agir. La première étape serait que Poutine renonce à la guerre, sans condition, et retire les troupes. La seconde est de commencer les négociations.

 



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