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Témoignage de GI’s en Irak

La guerre telle que nous la voyons

Le New York Times a publié une tribune libre de sept GI’s affectés en Irak. Ceux-ci y portent témoignage de la réalité de l’occupation militaire et du drame qu’elle représente pour les populations. Ils plaident pour un retrait qui rende aux Irakiens leur dignité.

| Bagdad (Irak)
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Vu d’Irak au terme d’un déploiement de quinze mois, le débat politique à Washington semble tout à fait surréaliste. La lutte contre l’insurrection est, par définition, une compétition entre insurgés et contre-insurgés pour le contrôle de la population et son soutien. Croire que les Américains, accueillis sans enthousiasme, peuvent gagner à leur cause une population locale rétive et remporter la lutte contre l’insurrection est une vue de l’esprit.

En tant que soldats d’infanterie et sous-officiers de la 82e division aéroportée et en tant qu’hommes responsables sur le point de rentrer au pays, nous mettons en doute la couverture médiatique qui, ces derniers temps, présente le conflit comme de plus en plus gérable, et estimons qu’elle néglige les troubles civils, politiques et sociaux croissants que nous constatons au quotidien. Il s’agit bien évidemment de notre opinion personnelle et en aucun cas d’un point de vue officiel au sein de notre chaîne de commandement.

Il se dit que nous nous rendons sans cesse plus maîtres de la situation sur les champs de bataille en Irak : une telle analyse est le fruit d’une vision américano-centrée et erronée. Nous jouissons certes de la supériorité militaire, mais ce que les soldats appellent le théâtre des opérations reste inchangé, à l’exception de quelques évolutions marginales. Ce théâtre fourmille d’acteurs difficiles à identifier : extrémistes sunnites, terroristes d’Al-Qaida, miliciens chiites, criminels et tribus armées. La situation est encore compliquée par la loyauté douteuse et le double jeu de la police et de l’armée irakiennes, entraînées et armées aux frais des Américains.

Il y a quelques nuits de cela, nous avons ainsi vu un soldat américain mourir et deux autres être grièvement blessés après l’explosion d’une bombe antiblindage entre un poste de contrôle de l’armée irakienne et un autre de la police. Des témoins irakiens ont assuré aux enquêteurs américains que des représentants de la police et de l’armée locales avaient escorté les poseurs de bombe et les avaient aidés à installer l’engin. Ces civils ont exprimé leur dilemme : s’ils avaient informé les Américains avant l’explosion, l’armée, la police ou la milice chiite locale auraient tué leurs familles. Beaucoup de soldats vous le diront : ce genre d’événement fait quasiment partie de notre routine.

Les informations affirmant que la majorité des chefs militaires irakiens sont désormais des partenaires fiables ne relèvent que d’une rhétorique mensongère. Les commandants des bataillons irakiens, y compris les mieux intentionnés, ont une influence limitée, voire nulle, sur les milliers d’hommes qui sont sous leurs ordres et qui ne sont vraiment fidèles qu’à leurs milices.

S’il est essentiel de se faire des alliés pour remporter le combat contre une insurrection, il est aussi impératif que ces alliés soient fidèles à l’objectif que nous prétendons soutenir. Ainsi les sunnites, sous-représentés dans les nouvelles forces armées irakiennes, en sont désormais à créer leurs propres milices, parfois avec notre soutien tacite. Ils sont convaincus que la meilleure façon de se prémunir contre les milices chiites et un gouvernement à dominante chiite est de constituer leurs propres bandes armées. Et nous les armons pour qu’ils nous aident dans la lutte contre Al-Qaida. Certaines tribus sunnites armées sont ainsi devenues des délégués efficaces, mais une question demeure : à qui feraient-elles allégeance en notre absence ?

Pour résumer, nous opérons dans un contexte ahurissant entre des ennemis déterminés et des alliés douteux, où l’équilibre des forces en présence est on ne peut plus flou. Soyons clairs, nous avons la volonté et les moyens de combattre dans un tel contexte, mais nous sommes de facto paralysés parce que les réalités du terrain exigent des mesures auxquelles nous nous refuserons toujours : le recours de façon massive, brutale et meurtrière à la force. On ne peut se contenter d’évaluer le niveau de sécurité d’un point de vue américano-centré. La possibilité pour des observateurs américains, par exemple, de se déplacer sans danger dans les rues de villes jadis violentes n’est pas un indicateur décisif du niveau de sécurité. Il faut prendre en compte le vécu des citoyens irakiens. Et, alors, force est de constater qu’une majorité d’entre eux se sent en danger et nous considère comme une force d’occupation incapable, en quatre ans, d’établir une normalité. Et qui semble même de moins en moins capable de le faire, puisque nous continuons d’armer toutes les parties en présence.

Il est tout aussi inutile d’associer à notre stratégie militaire des demandes pressantes au gouvernement irakien pour qu’il atteigne des objectifs politiques en vue de la réconciliation. L’incurie du gouvernement est source d’impatience et de confusion et ne fait rien pour améliorer le sentiment de sécurité de l’Irakien moyen. De fait, une solution politique durable demeurera impossible tant que la situation militaire sera aussi instable.

Le gouvernement irakien est tenu par les principaux partenaires de la coalition formée par l’Alliance irakienne unifiée, à majorité chiite, ainsi que par une minorité kurde. L’Alliance a été formée par le clergé chiite, soucieux d’éviter que le peuple ne commette la même erreur qu’en 1920, à savoir se rebeller contre la force occidentale d’occupation et perdre ce qu’il croyait être son droit inaliénable à gouverner l’Irak. Les chiites nous voient donc comme utiles, pour le moment, et ce moment est sur le point de se conclure, puisqu’ils ont obtenu ce qui à leurs yeux leur revient de droit. Leur prochain objectif consiste désormais à consolider ces acquis, car une réconciliation sans consolidation pourrait tout leur faire perdre.

La réconciliation politique de l’Irak aura lieu, mais pas sur nos instances ni d’une façon qui satisfasse nos objectifs. Elle aura lieu aux conditions des Irakiens, lorsque la réalité sur le champ de bataille sera conforme à la réalité politique. Il n’y aura pas de grands remèdes magnanimes satisfaisant toutes les parties comme nous le voulons ; il y aura des gagnants et des perdants. Il ne nous reste qu’à choisir le camp que nous allons soutenir. En essayant de satisfaire toutes les parties, comme nous le faisons actuellement, nous ne faisons que nous assurer de la haine de tous, et pour longtemps.

Le front le plus important de la lutte contre l’insurrection, celui de l’amélioration de la situation sociale et économique, est celui sur lequel nous avons le plus lamentablement échoué. Deux millions d’Irakiens vivent dans des camps de réfugiés dans les pays voisins. Près de deux millions sont des déplacés à l’intérieur de leur pays et s’entassent désormais dans de nombreux taudis en ville. Dans les villes, l’électricité, le téléphone et la voirie ne sont pas assurés en permanence. Les Irakiens " bien lotis " vivent dans des quartiers fermés, barricadés. Ils survivent dans une claustrophobie communautaire.

Dans cet environnement anarchique où des hommes en armes font la loi dans la rue, les gestes les plus banals de la vie sont devenus autant de défis à la mort. Après quatre ans d’occupation, nous avons manqué à toutes nos promesses et substitué à la tyrannie du parti Baas la tyrannie de la violence islamiste, milicienne et crapuleuse. La seule inquiétude des Irakiens est désormais de savoir quand et comment ils seront tués. Ne faisons donc pas les fiers lorsque nous leur distribuons nos colis alimentaires. Comme nous l’a dit un Irakien résigné, il y a quelques jours, : " Nous avons besoin de sécurité, pas de nourriture. "

Admettons-le, si notre présence a libéré le peuple irakien du joug d’un tyran, elle lui a aussi volé sa dignité. Les Irakiens ne tarderont pas à comprendre que le meilleur moyen de retrouver l’estime d’eux-mêmes est de nous prendre pour ce que nous sommes - une armée d’occupation - et d’exiger notre départ. En attendant, nous serions bien avisés de leur laisser progressivement reprendre le rôle central dans tous les domaines, pour qu’ils élaborent eux-mêmes une stratégie nuancée dans laquelle nous les aiderions de loin, mais en les laissant résoudre leurs différends comme bon leur semble. Cette suggestion ne relève pas du défaitisme, c’est simplement admettre que nous menons des politiques vers des buts absurdes et sans en reconnaître les aberrations.

Il ne nous semble pas utile de parler de notre moral. Nous sommes des soldats consciencieux et nous mènerons notre mission à bien.

Signataires :
- Buddhika Jayamaha (technicien militaire) ;
- Wesley D. Smith, Jeremy Roebuck, Omar Mora et Edward Sandmeier (sergents) ;
- Yance T. Gray et Jeremy A. Murphy (fourriers).

Tribune publiée par le New York Times du 19 août 2007. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julie Marcot pour Le Monde.

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