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Le chaos irakien

L’aventure coloniale à l’épreuve des faits

Le nouvel empire américain parviendra-t-il à réaliser son rêve colonial en Irak ? Non, affirme l’économiste argentin Claudio Katz car il n’est pas compatible avec la réalité contemporaine. L’Irak était un État structuré où aucun groupe social ne peut se transformer en relais de la domination étrangère. La croyance des GI’s à leur mission libératrice ne les a pas préparés à une occupation cruelle. Surtout, en multipliant les fronts et en en assumant seul les coûts, l’Empire a vu trop grand et a atteint les limites d’une impossible domination globale.

| Buenos Aires (Argentine)
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L’échec états-unien en Irak est devenu patent. La vive résistance à laquelle sont confrontés les envahisseurs les empêche de contrôler le territoire, de former des supplétifs ou d’infiltrer l’ennemi. Les attentats quotidiens paralysent l’économie et l’action de l’État. La chute de Saddam Hussein a stimulé la vie politique et les initiatives populaires, car l’ancien régime n’avait plus aucune assise sociale.

Bush a imaginé que ce renversement légitimerait l’occupation, sauf que la population n’a jamais aspiré au remplacement d’un dictateur par un autre. C’est pour cette raison que le gouvernement fantoche imposé par la Maison-Blanche est totalement isolé. Ce sont les États-uniens qui ont creusé leur propre tombe en renversant un tyran, sans disposer d’un plan de substitution. S’ils convoquent les élections libres qu’ils ont promises, leurs agents locaux connaîtront un sérieux revers.

L’hostilité populaire persistante éprouve des Marines qui ne connaissent pas le métier de policier, ni ne comprennent le nombre élevé des pertes de ces derniers mois. Ils sont désorientés lorsqu’ils entendent Bush proclamer la victoire, alors qu’en fait la guerre ne fait que commencer. L’approche fantaisiste consistant à aborder le conflit avec beaucoup de technologie et peu de troupes s’avère de fait erronée. Les 150 000 hommes déployés par le Pentagone sont totalement insuffisants pour faire face aux embuscades et au harcèlement de la résistance. Comme en Afghanistan, les envahisseurs sont cantonnés dans les villes et dépendent de fonctionnaires de l’ancien régime ou des chefs locaux pour maintenir un semblant d’autorité.

Le parallèle fréquemment évoqué avec le Vietnam est révélateur du résultat de l’agression. Jusqu’à présent les pertes ne sont pas tellement significatives (1000 tués face à 50.000 morts dans le Sud-Est Asiatique), mais le sentiment de défaite se généralise. Le Pentagone est tourmenté par la perspective d’un nouveau retrait en catastrophe (le Liban en 1982) ou d’une fuite entre des scènes de lynchage (la Somalie en 1995). Le bourbier irakien ressuscite aussi le spectre des deux grands échecs impérialistes dans le monde arabe : l’agonie de l’Algérie (1950-60) et la défaite du Canal de Suez (1956).

Quel que soit le scénario - retrait humiliant, retrait honorable ou escalade sans fin - celui-ci sera un sérieux revers pour les États-Unis. Aussi bien Bush que Kerry sont en panne de solutions indolores. Il est impossible de rester ou de quitter l’Irak sans avoir à faire face aux terribles conséquences des deux alternatives. S’ils quittent le navire, la crédibilité militaire américaine en prendra un sérieux coup, s’ils optent pour l’escalade, la catastrophe finale peut être plus grande. C’est pourquoi le triomphalisme initial s’est évaporé et l’establishment envisage désormais une porte de sortie du bourbier Irakien.

Un protectorat non viable

Les revers accumulés par les États-Unis confirment que réduire l’Irak à un statut de colonie n’est pas un projet viable. Le pays n’est pas constitué d’un ensemble de tribus sorties tout droit du Moyen Âge. Il s’est forgé à la faveur d’une rébellion qui a conduit à l’expulsion des Britanniques (1922) et qui a permis l’émergence d’une économie non négligeable. L’Irak a disposé du meilleur système éducatif et sanitaire du monde arabe.

Les États-uniens, qui espéraient pouvoir compter sur un grand nombre de fonctionnaires favorables au protectorat, se sont heurtés à la réalité d’un appareil étatique de tradition nationaliste. La bureaucratie locale s’est avérée beaucoup plus coriace que la classe très affaiblie des capitalistes que les envahisseurs espéraient coopter. Le secteur public irakien ne présente pas la physionomie coloniale que les États-Unis ont trouvée en débarquant au Vietnam. C’est pour cette raison que la poignée d’exilés exotiques amenés par la CIA n’a jamais pu prendre formellement les commandes de l’État.

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Au bout d’un an de lutte acharnée, les envahisseurs savent désormais que l’Irak n’est pas la Palestine, et qu’il n’est pas possible de faire plier la résistance par une « Sale guerre ». Il n’existe pas dans le pays une population de colons disposés à terroriser le reste de la population. C’est pourquoi les Marines ne peuvent pas appliquer le modèle dévastateur qu’utilise Israël à Gaza ou en Cisjordanie.

Bush a tenté de ressusciter en Irak les méthodes les plus rétrogrades du colonialisme. Il a instauré un gouvernement fantoche, sans respecter ne serait ce que formellement l’autonomie du pays, il a accordé des pouvoirs de vice-roi à un administrateur totalement coupé la population. Le Pentagone a prétendu gérer la situation avec ses propres troupes. L’armée régulière a donc été dissoute, avant de reconstituer une milice. En transformant les 250.000 hommes dotés d’une grande expérience militaire en de simples chômeurs, il a rapidement fourni des cadres et des armes à la résistance.

Le modèle colonial de Bush a aussi été un obstacle à la mise en place d’une autre alternative. Le récent « transfert de souveraineté » consacre le remplacement d’un pro-consul américain par un employé de la CIA. En réalité, le consul Bremer a transféré le pouvoir à l’ambassadeur Negroponte, qui supervise même l’instruction du procès de Saddam Hussein. La mise en scène des juges est adaptée aux horaires de CNN. Mais le spectacle n’est pas au rendez-vous parce que le peuple irakien est ingrat et reste opposé aux conquérants.

Les États-Unis auraient besoin de susciter l’adhésion d’une quelconque minorité pour se maintenir dans le pays. À ce jour, ils n’ont obtenu qu’une neutralité partielle des Kurdes en échange d’une certaine autonomie régionale. En revanche les chiites et sunnites ont formé un front commun de résistance en un temps record. L’aversion que les Anglais ont suscitée en trois ans d’intervention, les États-uniens l’ont obtenue en quelques mois. Dans son délire colonial, Bremer ne s’est pas encombré d’appuis locaux. C’est ainsi qu’il a pris ses distances avec les chiites (effrayé par l’ombre du voisin iranien), il s’est aliéné la minorité sunnite (sur laquelle s’appuyait Saddam) et a « refroidi » l’ardeur indépendantiste kurde (pour ne pas irriter le gouvernement turc).

Il est évident que la tentative d’établir un protectorat US est dictée par l’appétit pétrolier de l’impérialisme. Les experts en énergie qui entourent Bush espéraient contrôler les réserves du sous-sol irakien pour réduire la dépendance états-unienne aux approvisionnements saoudiens, dans la perspective d’un accroissement considérable de la demande de brut.

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Ce projet de spoliation n’a jamais été un secret pour les Irakiens qui connaissent la valeur stratégique de leurs ressources. C’est pourquoi les oléoducs sont la cible d’attaques incessantes de la résistance qui réduisent à néant le projet impérialiste d’adapter le rythme de l’extraction aux convenances américaines.

Ces actions ont conforté la tendance haussière des prix pétrole et la fin des affaires juteuses liées à la reconstruction, manne qui devait couvrir les coûts de l’occupation. La seule chose prospère en Irak, c’est la corruption à grande échelle et l’évaporation de l’argent du Trésor américain. Ayant à faire face à une insurrection générale exigeant le retrait des troupes étrangères et la nationalisation des ressources pétrolières, l’expérience coloniale de Bush est un naufrage.

Inadéquation entre fins et moyens

Les États-Unis ont perdu l’habitude d’administrer des protectorats. Bien qu’ils aient fait usage de cette forme de domination dans le passé (Amérique Centrale, Philippines) leur hégémonie mondiale s’appuie sur les mécanismes contemporains de l’impérialisme. La soumission économique est privilégiée ainsi que l’association avec les classes possédantes du Tiers Monde, c’est pourquoi ils ont un dispositif militaire planétaire avec peu ou pas de possessions territoriales. Les marchandises, les capitaux et les cadres états-uniens sont déployés partout dans le monde sans même planter le drapeau. C’est ainsi que le principal agent des États-Unis au Moyen-orient (Israël), n’agit même pas au nom de son mandant. Bien au contraire, il arbore une certaine indépendance vis-à-vis de son tuteur.

Les multinationales états-uniennes se passent du schéma colonial parce qu’elles sont plus globalisées et diversifiées que les entreprises britanniques qui les ont précédées. Elles sont aussi moins dépendantes des fournisseurs et des marchés désormais diversifiés. De plus les élites américaines sont formées à la gestion d’entreprises et non à l’administration de territoires d’outre-mer, en outre le Pentagone ne s’entraîne pas à la guerre coloniale telle que pratiquée à l’ère victorienne [1]. La domination économique états-unienne de pays politiquement indépendants est très différente de la vision réactionnaire consistant à conquérir des territoires et à piller les richesses locales. En Irak, Bush a remis au goût du jour ce vieux schéma et a même opté pour l’option la plus belliqueuse de ce modèle (« La canonnière »de Disraeli face à la diplomatie de Gladstone).

Mais le système politique américain n’est pas très compatible avec les aventures coloniales. Du fait qu’il repose sur une « faible implication citoyenne » (faible participation populaire, et énorme manipulation médiatique) et ce dans l’indifférence la plus totale à tout ce qui est politique extérieure (méconnaissance des événement internationaux), il est vulnérable à un conflit prolongé. Cette limite du système s’est atténuée après les attentats du 11 septembre, la résurgence d’un patriotisme exacerbé et le mythe d’un « peuple élu » pour une mission civilisatrice dans le monde. Mais le syndrome de la guerre du Vietnam n’a pas cicatrisé et c’est pour cette raison que Bush doit adapter ses projets criminels à la volatilité de l’opinion publique.

Il a été démontré que l’utilisation officielle du mensonge est une bombe à retardement. Les tromperies de Bush pour justifier la guerre sont inégalées à ce jour (armes de destruction massive inexistantes, disposition favorable du peuple irakien à l’invasion, liens de Saddam Hussein avec Al Quaïda). Le président ne sait déjà plus sur qui faire peser la responsabilité « d’affaires » qui peuvent lui coûter son élection.

De plus la composition actuelle de l’armée US n’est pas adaptée à un long conflit en Irak. C’est pourquoi le haut commandement n’est pas décidé entre l’attaque, la négociation ou simplement l’attente. Ils dirigent des recrues qui manquent de professionnalisme puisqu’elles se sont engagées pour le salaire, les services sociaux ou l’obtention de la nationalité. Beaucoup d’analystes estiment que pour viser la victoire le nombre de troupes d’occupation devrait être multiplié par trois. Mais le personnel disponible aux États-Unis pour agir comme chair à canon (chômeurs, pauvres, émigrants, minorités ethniques) n’est pas si abondant, et la restauration de la conscription obligatoire pourrait engager la jeunesse sur la voie de la révolte [2].

Hégémonie et domination limitée

Les États-Unis interviennent partout dans le monde, mais ils ne peuvent profiter de ce pouvoir. Les évènements irakiens mettent en évidence ce paradoxe. La puissance hégémonique ne parvient pas à exercer pleinement sa domination.

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L’effondrement de la Coalition qu’a forgé Bush pour défier la « vieille Europe » souligne cette contradiction. Cette alliance a été enterrée avec l’échec du coup « d’esbroufe » médiatique d’Aznar. Le retrait espagnol d’Irak a fait vaciller d’autres contingents qui questionnent désormais leur engagement (le Salvador, le Honduras, la Pologne), tandis que l’impopularité rattrape les présidents européens les plus engagés dans l’aventure coloniale (Berlusconi et Blair), sans véritablement toucher les promoteurs d’aventures militaires à grande échelle (W.Kristol, R.Kagan, R.Kaplan).

Ceux-ci ont interprété de manière erronée que la chute de l’URSS, la stagnation économique du Japon et la faiblesse militaire européenne, invitaient l’impérialisme américain à s’exercer sans aucun frein ni retenue. C’est pourquoi ils ont encouragé l’unilatéralisme (refus de ratifier les accords de Kyoto, retrait du Tribunal Pénal International, abandon des traités sur le contrôle des armements). Ils ont tenté d’effectuer en Irak une démonstration de force pour effrayer leurs rivaux.

Ils ont réactualisé le modèle intimidateur d’Hiroshima et de Nagasaki. Le retour au multilatéralisme que tente d’amorcer maintenant Bush illustre le fait que cette politique autosuffisante n’est pas viable. La Maison-Blanche a rabaissé ses prétentions, est retournée au Conseil de la Sécurité, a négocié l’appui de la France, de l’Allemagne et de la Russie au nouveau gouvernement d’Allaoui et tente de faire partager le fardeau du soutien militaire nécessaire au maintient de ce régime. Kerry est partisan de cette option [3].

Le bourbier irakien confirme que les États-Unis ne peuvent agir sur tous les fronts. Ils doivent maintenir un équilibre entre les menaces et les gestes conciliants. C’est pourquoi les idées fantaisistes de Rumsfeld d’occuper la Syrie et l’Iran ont été enterrées, tout comme l’intervention en Corée du Nord. À tel point que pour déployer des troupes dans des petits pays (Liberia, Haïti), les États-Unis cherchent des alliés en France ou en Amérique latine. S’il venait à se confirmer que le pouvoir militaire états-unien ne peut s’étendre au contrôle politique, les régressions colonialistes ne seront plus le ciment des prochaines attaques.

L’action coloniale se heurte également à un écueil structurel : la mondialisation capitaliste. Le Pentagone favorise toujours les multinationales états-uniennes, mais ces compagnies sont mondialisées et leurs affaires sont intimement liées à celles de compagnies européennes ou asiatiques. Pour agir avec leurs partenaires/rivaux les États-Unis ont besoin d’inspirer la crainte chez les concurrents évitant ainsi d’avoir à guerroyer avec eux. Ces relations complexes distinguent l’impérialisme contemporain de celui qui prévalait jusqu’à la moitié du XXème siècle .

La compétition entre les différentes puissances pour la domination de la périphérie est persistante. C’est pour cela que « l’empire transnational déterritorialisé » est un concept qui n’a pas cours dans la réalité. Mais la compétition ne se situe plus sur le terrain diplomatico-militaire classique. Ce changement se vérifie en Irak, où la France et l’Allemagne n’ont pas pris part à l’aventure, mais ne l’ont pas empêchée non plus. Ils confortent maintenant le nouveau gouvernement d’Allaoui sans toutefois envoyer de troupes. Leur présence militaire éventuelle dépend de la part de la manne pétrolière qu’ils sont susceptibles d’obtenir, ainsi que de l’accord auquel ils peuvent parvenir avec leur rival états-unien au sujet de la dette extérieure irakienne.

La répartition future des coûts et des dividendes de l’invasion au Moyen-Orient a aussi un important volet financier. Des 82 milliards de dollars dépensés la décennie passée dans la guerre du Golfe, les États-Unis ont seulement apporté 9 milliards de dollars. À l’inverse le coût des opérations actuelles est intégralement supporté par le Trésor américain à hauteur 150 milliards de dollars, que Bush prétend augmenter de 87 autres milliards, le tout dans une période d’extension vertigineuse du déficit fiscal. Les retombées de ces dépenses sont très incertaines parce que la technologie militaire hautement informatisée a réduit l’effet de relance économique classique du keynésianisme militaire. Ces dépenses n’engendrent plus la mobilisation des ressources et de la force de travail qui par le passé étaient à l’origine de la demande effective [4].

Le conflit irakien illustre les changements qui caractérisent l’impérialisme du XXIème siècle. Celui-ci n’est pas l’apanage d’une seule hyper-puissance, il n’est pas le prolongement des vieilles confrontations entre empires et n’exprime pas plus l’abandon des rivalités traditionnelles au profit d’un capitalisme global transcendant les frontières. Ce que l’on observe, c’est plutôt une combinaison de ces trois caractéristiques dans le cadre d’une mondialisation croissante du capital, de réformes des structures étatiques et d’une polarisation croissante entre le centre et la périphérie [5].

Le Dilemme des anti-impérialistes

Le sentiment anti-américain s’est généralisé dans le monde arabe. Les impérialistes se demandent « Pourquoi nous haïssent-ils tant ? », sans faire leur auto-critique. Une grotesque campagne médiatique, visant à présenter les Arabes comme des terroristes, dépasse de loin l’assimilation précédente des Russes au diable communiste. Les messages envoyés par la Maison-Blanche ont même fragilisé les vieilles alliances de l’élite américaine avec les cheikhs, rois et dictateurs du Proche-Orient.

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Mais ce qui touche le plus le monde musulman, c’est l’alignement de l’administration républicaine sur la terreur de Sharon. L’armée israélienne applique une répression aveugle pour faire avorter la création d’un État palestinien et implanter un réseau de ghettos protégés par un mur sur la moitié de la Cisjordanie. Par la politique des assassinats ciblés accompagnés d’une brutalité sans limites, les sionistes promeuvent une nouvelle vague de colonisation et donc de réfugiés. Cette humiliation a élevé la question palestinienne au rang de cause nationale pour tous les Arabes. L’inaction de l’ONU qui tout en œuvrant au désarmement de l’Irak masque l’immense arsenal nucléaire d’Israël renforce ce ressentiment généralisé contre l’Occident.

Actuellement la résistance à l’Empire est assurée essentiellement par les organisations religieuses. Ce leadership religieux s’est amplifié et a occupé l’espace abandonné par le nationalisme laïque des années 80. Ce même glissement affecte la gauche de toute la région [6].

L’intégrisme islamique a des courants radicaux. Cependant les leaders religieux réactionnaires tels que les talibans ou Ben Laden demeurent très populaires. Le mythe d’Al Quaïda - initialement parrainé par la CIA et financé par des secteurs de la dynastie saoudienne - est un exemple de cette influence. Le Djihad prôné par ce réseau ne différencie pas le peuple de ses dirigeants, ni les opprimés des oppresseurs.

Il sème la terreur contre la population civile de n’importe quelle cité afin d’exporter la souffrance des masses arabes dans le monde entier. Les conséquences politiques de leurs attentats sont dévastatrices, parce qu’ils exacerbent les antagonismes entre ethnies, peuples et religions que l’impérialisme favorise en divisant pour mieux régner. La recrudescence de cet islamisme réactionnaire nourrit à son tour l’islamophobie et le racisme anti-arabe en Occident.

Présenter cette confrontation comme une guerre des civilisations est complètement absurde, parce que cette boucherie oppose deux adversaires tout aussi hostiles à tout progrès de la société humaine. Le deuil des victimes du terrorisme n’est pas dû à une lutte entre cultures, mais à une confrontation entre deux formes de barbarie [7].

Le développement d’une mobilisation internationale contre la guerre constitue le principal contrepoids face à cet antagonisme néfaste. Les manifestations d’opposition à la guerre sont toujours vivaces, bien que désormais moins massives. Un gouvernement « agresseur » a déjà souffert de l’effet de ces mobilisations (Aznar) et deux autres sont en sursis (Berlusconi et Blair).

La crédibilité de cette aventure impérialiste est écornée partout dans le monde. La révélation des mauvais traitements infligés dans la prison d’Abu Ghraib a commotionné une grande de la population états-unienne. Il est désormais très difficile d’expliquer que les « libérateurs » torturent les prisonniers avec les mêmes méthodes que Saddam. Les effroyables photographies qui ont fait le tour de la planète illustrent le degré d’impunité qui accompagne la tertiarisation de la guerre. Par ailleurs, on ne sait pas encore ce qui se passe à Guantanamo ou dans les prisons secrètes de la CIA dans plusieurs pays.

L’opposition mondiale à l’occupation a restreint la marge de manœuvre du Pentagone. Il n’a pas pu répéter à Fallouja les bombardements massifs qu’il pratiquait au Nord Vietnam, et ils a dû dissimuler les cadavres lors du récent assaut contre Najaf. Une succession de massacres éhontés ferait perdre la bataille des images à la Maison-Blanche. Toutefois la confrontation n’a pas lieu sur les écrans de télévision, mais dans les villes et les faubourgs de l’Irak. Si seulement cette résistance rejoignait le mouvement de protestation internationale, alors les opprimés du monde entier pourraient s’unir à nouveau dans toute leur diversité ethnique, de croyances et de religions.

[1] Quelques historiens pensent que les États-Unis répètent la « sur-expansion de l’empire » qui a accéléré le déclin de la Grande-Bretagne. Dans les deux cas, la domination de régions conquises militairement sans grande difficulté. Voir . « De Clinton a Bush un abismo » par Paul Kennedy, Clarín, 29-1-04 ; « El peligroso juego de mesa global », Clarín, 1-9-03) ; « Lecturas recomendadas para Bush" Clairon, 6-8-03. D’autres auteurs étendent la comparaison à ce qui s’est produit avec l’Empire romain. Cf. « Dos estrategias conducción impérial » par Bello Waldem, Enfoques alternativos, juin 2003.

[2] Voir « Is another Viet Nam ? » Montlhy Review, vol 56, n 2, june 2004 ; Construcción imperial y dominación. Los intelectuales y la globalización par Petras James, Veltmeyer, Abya-Yala, Quito, 2004.

[3] Le candidat démocrate se félicite de l’apparence militariste de ses apparitions électorales, a voté l’envoi de troupes en l’Irak et la « loi patriotique » qui porte atteinte aux droits civiques. Une telle attitude est rejetée par tous les progressistes qui ont rejoint la campagne. « Tout sauf Bush » par Naomi Klein, Clarín, 13-8-04.

[4] « La guerra y la crisis económica contempo ránea » par Nakatani Paulo, Rebelión, 18 de junio de 2003. « Una ciénaga a la medida del imperio » par Beinstein Jorge, Enfoques Alternativos, n° 23, mai 2004.

[5] L’actuel conflit au Proche-Orient ne permet pas de déterminer pour le moment si l’hégémonie américaine traverse une phase de consolidation ou de déclin. Il existe des indicateurs des deux processus et cette question ne sera pas éclaircie tant qu’aucun rival ne se profile.

[6] Le cas de l’Irak est particulièrement significatif parce qu’il compte le principal Parti communiste de la région. En suivant des indications de l’URSS, cette organisation a noué des alliances avec Saddam qui ont décimé ses rangs. Mais le pire est le soutien actuel de cette formation à l’invasion américaine et sa participation au gouvernement fantoche de Bush. Ce type de trahison nourrit l’autorité croissante des fondamentalistes parmi les masses populaires. « Looking at Bush in Babylon » par Tariq Ali, Against the Current n° 108, janvier-février 2004.

[7] « US strategy impérial » par Gilbert Achkar, Monthly Review, vol 55, n 9, février 2004. Et « L’impérialisme US dans les braises orientales » par le même auteur, Inprecor n° 495-496, juillet-août 2004.

Claudio Katz

Économiste, professeur à l’Université de Buenos Aires, chercheur du Conicet. Membre de l’EDI (Économistes de Gauche).

 
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