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Le piège de l’Union européenne

L’Autriche peut-elle maintenir sa neutralité ?

En entrant dans l’Union européenne, l’Autriche (comme d ’ailleurs l’Irlande, la Finlande, la Suède et Malte) s’est engagée à soutenir la politique extérieure commune de l’Union. Par conséquent, il lui est demandé d’abandonner sa neutralité et de mettre en place des forces de projection qui pourraient intervenir n’importe où dans le monde, y compris sans mandat de l’ONU. Dans ces conditions, maintenir sa neutralité est non seulement une exigence légitime, mais un moyen de stopper la dérive de l’Union et son articulation avec le bellicisme états-unien.

| Vienne (Autriche)
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Le ministre de la Défense autrichien veut communiquer sans tarder le nombre définitif de soldats devant être inclus dans la troupe d’intervention rapide de l’UE. Au préalable, une chaude discussion s’est engagée concernant le statut militaire autrichien, ayant jusqu’ici fait ses preuves.
C’est la présentation des résultats du dénommé « groupe de perspectives » du parti populaire autrichien (ÖVP), déjà fin août, qui a mis le feu aux poudres. Christoph Drexler, de Styrie, président du « groupe de perspectives » avait soumis la conception du groupe de réflexion proposant de supprimer la neutralité. Il fut immédiatement mis au pilori par les politiciens de tous les partis et remis à l’ordre par son chef de parti, le ministre des Finances, W. Molterer. Surpris par les réactions de ses camarades de parti, qui avaient eux-mêmes propagé que la notion de neutralité était dépassée, Drexler dénonça ce qu’il estime être une censure et une tromperie du corps électoral.

Ferrero-Waldner estime qu’une intervention militaire de l’UE sans mandat de l’ONU est possible

Ferrero-Waldner, Commissaire chargée des relations extérieures auprès de l’UE, a jeté de l’huile sur le feu en prétendant, lors d’une interview au début de septembre, que les interventions militaires à l’étranger, dans certains cas, pourraient, voire devraient être entre­prises même sans mandat de l’ONU. On ne peut exclure « que le Conseil de Sécurité serait bloqué par un veto en cas de menace de guerre, voire de génocide ». Dans ce cas on ne pourrait exclure une intervention en solitaire de l’UE. Cette déclaration de Ferrero-Waldner est contestable du point de vue du droit international. Elle est déplorable en ce qui concerne la paix et oblige l’Autriche à redéfinir sa conception de la neutralité.

Est-il vraiment envisageable d’envoyer des soldats autrichiens dans des agressions de l’UE sans mandat de l’ONU ?

Cette contrainte apparaît clairement lorsqu’on évalue les possibilités de l’Autriche en cas d’intervention militaire de l’UE sans mandat de l’ONU. Ce scénario n’est pas invraisemblable. Ces derniers temps apparaissent assez souvent des réflexions concernant une intervention militaire au Kosovo pour le cas où les négociations n’aboutiraient pas dans cette région de la Serbie habitée essentiellement par des populations albanaises.

Théoriquement, il reste deux possibilités à l’Autriche, mais difficilement applicables :
- 1. L’Autriche pourrait bloquer une intervention militaire par son droit de veto, du fait que les décisions de l’UE en matière d’engagements militaires dépendent (encore) de l’unanimité. Il semble toutefois improbable que l’Autriche en fasse usage, face aux 26 autres membres.
- 2. L’Autriche pourrait soutenir la décision, sans envoyer elle-même des soldats. Cela semble encore plus improbable, au vu de la situation actuelle, la troupe d’intervention étant constituée de telle façon que plusieurs pays fournissent différents contingents, la troupe n’étant apte à intervenir que si tous les contingents sont présents.

L’expert en matière militaire, H. Gärtner, a déclaré, lors d’une discussion à Vienne, que l’Autriche ne pouvait fournir, légalement, une garantie de coopération, en tant que pays neutre – ce ne serait possible qu’en appartenance à une alliance.

Les pays neutres au sein de l’UE doivent impérativement revoir leurs mandats

L’Autriche ne pourra sortir des griffes militaires de l’UE que dans la mesure où elle s’alliera – aussi vite que possible – aux autres États neutres de l’UE et redéfinira avec eux les mandats. L’Irlande, la Finlande, la Suède, Malte et l’Autriche peuvent former un axe de pays neutres qui mettraient en avant des missions civiles dans leur politique extérieure au lieu de vouloir participer aux troupes d’intervention rapide.
L’humanité se trouve confrontée à des problèmes qui ne peuvent trouver de solutions par des moyens militaires, qu’il s’agisse de la faim, de l’accès à l’eau potable, de la lutte contre le sida ou de l’aide en cas de catas­trophes naturelles. Ni le réarmement, ni les guerres ne peuvent apporter de solutions. Bien au contraire, le résultat en est le malheur pour les populations civiles (voir l’Afghanistan ou l’Irak) et exigent des sommes énormes, qui manquent par ailleurs.
Une politique de neutralité active doit viser les exigences civiles, mais aussi la prévention des crises et la médiation lors de conflits internationaux.

La politique militaire de l’UE se présente de plus en plus comme contraire au droit international

La meilleure garantie pour éviter que des soldats autrichiens soient engagés dans des guerres pour des intérêts étrangers serait de ne pas mettre de soldats à la disposition de l’UE dans les « troupes d’intervention rapide ». D’ailleurs, l’Autriche n’y est pas contrainte par contrat. Elle pourrait encore retirer les 200 à 300 soldats des zones de défense ABC, d’infanterie et des pionniers. Selon l’expert en questions de paix, T. Roithner, on constate qu’avec cette « troupe d’intervention rapide » on s’éloigne pas à pas du droit international : « La question de la violation possible du droit international [les engagements de l’UE sans mandat de l’ONU] est centrale et le débat ne fait que commencer. Si nous nous mettons à accepter des guerres en violation du droit international, nous nous rapprocherons dangereusement du droit du plus fort, ce qui serait un recul grave. »
Ces « troupes d’intervention rapide » mèneraient brutalement vers une puissance militaire de l’UE. On fixerait alors les priorités de façon erronée. Selon Roithner : « Les efforts communs ne doivent pas aller dans le sens d’une puissance militaire, mais doivent représenter une contribution constructive pour trouver des solutions aux problèmes cruciaux de l’humanité. Ces derniers exigent de s’engager dans une voie civile et diplomatique. » Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’UE : la neutralité de l’Autriche offre une plate-forme active dans toutes les régions du monde et a, jusqu’à présent, contribué à présenter une image positive du pays sur le plan international. Elle est de plus en plus actuelle et nécessaire et peut apporter à l’avenir une contribution plus importante à la stabilité et la paix en Europe que des engagements militaires.
L’Autriche, en tant qu’État neutre, ne peut être contrainte de participer à des engagements militaires à l’étranger ; elle décide par elle-même. Un engagement militaire d’autres États de l’UE, qui ne seraient pas neutres, sans mandat de l’ONU serait fatal du point de vue de la politique de paix, cette option étant alors valable pour tous les États (États-Unis, Chine, etc.).

Le Parlement décidera de la participation à cette « troupe d’intervention rapide »

Pour l’instant, il n’est pas encore décidé du nombre de soldats que l’Autriche mettrait à la disposition de la « troupe d’intervention rapide ». Il est cependant certain qu’il s’agira d’environ 200 hommes qui devraient combattre avec des soldats allemands et tchèques, soit environ 1 500 hommes, en cas de crise. Pour mémoire : les « troupes d’intervention rapide » doivent être prêtes dans les 15 jours pour pouvoir combattre pendant 30 jours. Ils font partie des 60 000 soldats prêts à combattre au sein de l’UE ou dans un rayon de 6 000 kilomètres hors des frontières de l’UE, en cas de crise.
Il est vrai que l’Autriche s’est engagée, en signant les traités d’Amsterdam (1999) et de Nice (2001) à soutenir la politique étrangère et de sécurité de l’UE, mais elle ne peut, en tant qu’État neutre, être impliquée dans une assistance militaire ni dans des engagements militaires à l’étranger.

La conception autrichienne de la politique étrangère : une politique active de neutralité ?

Ulrike Lunacek, porte-parole des « Verts » pour les Affaires étrangères a mis les choses au point, lors d’un débat public à Vienne le 10 octobre : « Il y a assez de problèmes dans le monde et l’énorme majorité de ceux-ci peut et doit être résolue par des moyens non militaires. C’est là que l’Autriche a des chances … »

Source
Horizons et débats (Suisse)

« Puisque les pays neutres ne repré­sentent pas une menace, ils ne risquent absolument pas d’être menacés. Comme dans le cas de la neutralité perpétuelle, on peut faire comprendre à la communauté internationale que cette politique est crédible sur une longue période, il est possible et absolument souhaitable, à longue échéance, d’abandonner résolument la logique militaire de la menace et de la dissuasion qui a prévalu pendant des siècles et a conduit, particu­lièrement en Europe, à des catastrophes dévastatrices. »
A. Kumpfmüller, Bureau de la paix, Graz

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« La politique étrangère de l’UE ne doit pas mettre l’accent sur les interventions militaires. Les Verts ont toujours tenté de faire inscrire dans la Constitution européenne la "condamnation de la guerre", mais sans succès.
Si elle fait preuve d’assez de courage, l’Autriche peut recourir à de nombreux moyens pour exercer une influence au niveau international, par exemple au sein du Groupe des fournisseurs nucléaires ou de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Dans ces deux institutions dont l’Autriche est membre à part entière, les décisions sont prises à l’unanimité et l’Autriche pourrait en profiter pour faire valoir une politique étrangère de neutralité active et de respect des droits de l’homme
. »
U. Lunacek, porte-parole des Verts pour les Affaires étrangères.

Horizons et débats

Horizons et débats est l’édition française de Zeit Fragen un hebdomadaire basé à Zurich.

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