|

|
 |
|
Tribunes et décryptages - 16 novembre 2004
Confusion autour du « piège ivoirien »
Décryptage
Les différentes prises de positions sur le conflit ivoirien que nous présentons dans cette livraison ont été rédigées et publiées juste avant l’adoption à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 1572.
Dans un entretien accordé à Libération, le président Laurent Gbagbo récuse l’allégation de son homologue français Jacques Chirac selon lequel la Côte d’Ivoire connaîtrait une dérive fasciste. Selon lui, c’est au contraire le régime de parti unique, qui prévalut pendant 40 ans avec le soutien de la France, qui relève du fascisme. Au-delà de ces amabilités, le président ivoirien assure être innocent de l’attaque de Bouaké, qui a coûté la vie à des soldats français, tout en reconnaissant avoir nommé au lendemain de cette attaque le général Mangou à la tête de son armée, sachant que celui-ci dirigeait précisément les attaquants. Bref, si l’on ne peut exclure, comme le prétend M. Gbagbo, que l’attaque de Bouaké est un coup fourré, ni ses explications, ni ses décisions ultérieures ne clarifient la situation.
Michèle Alliot-Marie, ministre français de la Défense, a accordé en forme de réponse une interview au Monde. S’exprimant avec clarté et froideur, comme le veulent à la fois son origine sociale et sa formation juridique, elle rappelle que la force française « Licorne » agissait sous mandat de l’ONU en couverture de l’ONUCI.
Corinne Dufka d’Human Rights Watch plaide dans l’International Herald Tribune pour que l’ONU protège les populations vulnérables et fasse taire les médias de la haine. Ce dernier souhait paraît bien naïf, dans la mesure où l’on ne voit pas sur quelle base juridique le Conseil de sécurité pourrait prendre une telle initiative. Il montre combien les experts sont désemparés lorsque les moyens de propagande ne sont plus utilisés pour fabriquer le consentement des populations, mais pour les transformer en meurtriers.
Dans El Periodico, Sami Naïr décrit le piège ivoirien : la France ne peut se retirer sans provoquer le bain de sang et ne peut rester sans imposer une partition du pays. Il faudrait donc qu’elle se retire au profit de l’ONU. Mais ce piège est-il celui de la France, ou celui ressenti par un universitaire tiers-mondiste et homme politique souverainiste qui se trouve partagé entre sa dénonciation du néo-colonialisme et le constat d’une nécessaire intervention extérieure dans une telle situation ? Tout se passe comme si l’on pouvait affirmer un devoir d’intervention dans certains conflits, mais se l’interdire dans d’anciennes colonies.
Heureusement, le Conseil de sécurité a eu moins de scrupules. Il a pris des mesures exécutoires d’embargo sur l’armement et progressives d’interdiction de déplacement des dirigeants des deux parties au conflit. Disant le Droit, il a confirmé à l’unanimité que la riposte française n’était pas une ingérence, mais était légitime au regard de l’Accord signé par les forces politiques ivoiriennes à Linas-Marcoussis le 24 janvier 2003, approuvé par la Conférence des chefs d’État sur la Côte d’Ivoire qui s’est tenue à Paris les 25 et 26 janvier 2003, et de l’Accord signé le 30 juillet 2004 à Accra (dit « Accord d’Accra III »).
Le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hop Scheffer, a prononcé un important discours devant le Council on Foreign Relations, dont The Independent reproduit des extraits. Le diplomate néerlandais affirme que face au terrorisme, c’est l’analyse états-unienne qui est juste tandis que l’européenne est fausse. Selon lui, le terrorisme serait une menace universelle contre les sociétés libres et démocratiques ne pouvant être combattue que par des limitations des libertés démocratiques. Pour preuve de ce sophisme, M. de Hoop Scheffer cite l’assassinat de Theo Van Gogh par un fanatique islamique. Or, précisément, cette affaire selon The Observer pourrait être une manipulation de l’OTAN pour couvrir des ventes d’armes en violation d’embargos.
Dans la même veine, le procureur Theodore B. Olson plaide dans le Washington Times pour une rapide confirmation sénatoriale de la nomination d’Alberto Gonzales comme Attorney general des Etats-Unis. Il serait l’homme de la situation pour combattre le terrorisme. Cette nomination serait d’autant plus politiquement correcte que M. Gonzales serait le premier hispanique à accéder à cette haute fonction. Certes, mais M. Gonzales est avant tout le promoteur du recours aux juridictions d’exception (commissions militaires sans Code de procédure préexistant et sans assistance d’un avocat) et à la torture (Bagram, Guantanamo).
Réseau Voltaire
|
 |
|

16 novembre 2004
Outils

Imprimer
Envoyer
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
|
 |
« La France a pris parti pour les rebelles »
Auteur
Laurent Gbagbo
Source
Libération (France)
Référence « La France a pris parti pour les rebelles », par Laurent Gbagbo, Libération, 15 novembre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Les Français font du nombrilisme, ramenant constamment l’histoire de la Côte-d’Ivoire à eux. Cela posera toujours problème entre nos deux pays car Paris ne comprend pas que ce que nous vivons ce sont les convulsions de l’après-parti unique. Les Français, qui sont encore très présents chez nous, sont pris dans le feu de ces déchirements.
On peut constater que la France prend objectivement parti pour les rebelles en détruisant ce qui fait notre supériorité militaire sur eux. Toutefois, je ne doute pas que des soldats français soient morts à Bouaké même si nous n’avons pas eu le temps de les autopsier. Je pense en revanche que les Français auraient dû mener une enquête avant de frapper nos aéronefs car pour l’instant, ils n’ont encore trouvé aucun pilote pouvant affirmer « c’est Laurent Gbagbo qui a donné l’ordre de tirer ». Je n’ai pas fait tirer sur les Français car ils auraient gêné l’offensive puisqu’ils ne gênaient rien. Quoi qu’il en soit, c’était à l’ONU de prendre des sanctions si elle estimait que nous avions rompu le cessez-le-feu, pas aux Français. Si j’ai nommé le général Mangou à la tête de l’armée bien qu’il ait été le responsable de l’attaque sur Bouaké, c’est que j’ai pensé qu’il était l’homme de la situation. Cela ne présage rien des résultats de l’enquête et ce n’est pas une provocation contre les Français…. Encore une fois, nous ne faisons pas tout en fonction d’eux.
Cela fait deux ans que nous supplions quasiment les rebelles de déposer les armes. Je veux faire des élections, mais les rebelles veulent nous traîner jusqu’à la fin de mon mandat, en octobre 2005. On ne peut pas les laisser faire. C’est volontairement que j’ai pris la décision de les attaquer. J’aurais terminé mon travail sans ce coup fourré de Bouaké et la série de malentendus qui a amené des attaques contre les Français et qui a transformé la crise entre l’État ivoirien et les rebelles en crise entre la Côte-d’Ivoire et la France. Je condamne les attaques contre la communauté française.
Jacques Chirac parle de dérive « fasciste » de la Côte d’Ivoire alors qu’il a soutenu la parti unique pendant 40 ans. C’est nous qui étions en prison sous le régime de parti unique soutenu par la France ! C’est une insulte.
Si on veut sauver Marcoussis, il faut imposer le désarmement immédiatement. Il n’y a plus d’autre solution. Si nous voulons organiser les élections à la date constitutionnellement prévue, le désarmement doit avoir eu lieu avant le 31 décembre. Pour apaiser les relations entre la France et la Côte d’Ivoire, il faut diminuer la présence militaire française dans le pays. J’ai été élu par les Ivoiriens. Personne ne trouvait rien à redire sur ma gestion avant le 19 septembre 2002. J’ai développé la démocratie et je n’ai jamais égratigné aucun intérêt économique français. Et voilà que nous avons été attaqués. Au lieu de désarmer les rebelles, c’est moi qu’on juge. C’est une injustice inacceptable et intolérable, et nous ne l’accepterons pas.

« Les Accords de Marcoussis sont la seule issue possible et doivent être mis en œuvre »
Auteur
Michelle Alliot-Marie

 |
 |
Michelle Alliot-Marie est la ministre de la Défense française. Membre de l’UMP elle est ancienne présidente du parti gaulliste, le RPR. Elle exerça auparavant ses talents d’expertise juridique au service de régimes autoritaires de la Françafrique, rédigeant aussi bien la Constitution de la République islamique des Comores que les Codes pénal et civil du Kivu.
|
Source
Le Monde (France)
Référence « Les accords de Marcoussis sont la seule issue possible et doivent être mis en œuvre », par Michèle Alliot-Marie, Le Monde, 16 novembre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Malgré les propos de Jacques Chirac sur le risque de dérive « fasciste » en Côte d’ivoire, nous considérons toujours que le régime ivoirien est légitime. Ce qui nous inquiète beaucoup, ce sont ces groupes de jeunes très proches de la présidence qui, répondant aux appels à la haine lancés à la radio et à la télévision publiques, se sont livrés à des exactions contre les Français, les Européens et, de façon générale, les étrangers qui résident à Abidjan. Aujourd’hui, le retour au calme est précaire et la mise en garde du président Chirac doit inciter les uns et les autres à prendre conscience de leurs responsabilités. C’est parce que le processus politique a été bloqué volontairement de part et d’autre que les extrémistes ont pu relancer des actions en violation du cessez-le-feu imposé par l’ONU. Il faut s’en tenir aux accords de Marcoussis.
Les casques bleus, rassemblés dans l’ONUCI, sont là pour faire respecter le cessez-le-feu. La force « Licorne » n’a qu’une mission de soutien. Le problème vient de ce que, au début, le mandat de l’ONUCI ne prévoyait pas des règles d’engagement très précises. D’où l’absence de sanctions au lendemain des premiers bombardements au nord de la zone dite de confiance. Aujourd’hui cela a changé et les nouvelles règles entraînent un changement de taille. Il faut ajouter à cela qu’un embargo total sur les armes est désormais inscrit dans la résolution de l’ONU.
Les premiers éléments de l’enquête démontrent que les chasseurs ivoiriens qui ont tiré sur nos troupes l’ont fait délibérément, mais nous ignorons encore qui est le donneur d’ordre. Il y a toujours des coopérants militaires français en Côte d’Ivoire. Depuis le début des événements, ils assurent la liaison entre les militaires ivoiriens, les forces françaises et l’ONU. Je tiens d’ailleurs à souligner que cette coopération a fonctionné à Abidjan entre les forces de sécurité ivoiriennes et les troupes françaises pour la protection et l’évacuation des ressortissants étrangers.
Contrairement à ce qu’affirme François Hollande, nous avons pris les mesures nécessaires en Côte d’Ivoire, mais les règles de l’ONU n’étaient pas adaptées. Aujourd’hui, elles le sont.

« Maintenant, protégez les civils ivoiriens »
Auteur
Corinne Dufka
Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Now, protect Ivoirian civilians », par Corinne Dufka, International Herald Tribune, 16 novembre 2004.
Résumé Il y a une dizaine de jours, les milices pro-gouvernementales ivoiriennes, motivées par des messages radio, ont pris leurs machettes et ont été attaquer les civils français à Abidjan. La France a répondu de manière efficace en déployant des troupes pour protéger ses ressortissants et en organisant leur évacuation. L’évacuation des civils occidentaux a été le centre d’intérêt occidental des semaines passées, mais ils ne sont pourtant pas les seuls en danger. Les milices ont en effet détourné leur colère contre les Ivoiriens du Nord, les musulmans et les immigrés ouest-africains. Il faut que les forces de l’ONU en place depuis avril agissent avec une résolution identique pour protéger la vie de ces groupes vulnérable.
La semaine dernière, cinq personnes ont été tuées par les milices car elles étaient des « Dioulas », un terme générique désignant ceux du Nord, les musulmans et les immigrés. Après que la France eut riposté à la mort de neuf de ses soldats en détruisant l’aviation de l’armée ivoirienne, la radio d’État a mobilisé les milices contre la France en l’accusant de vouloir organiser un coup d’État contre Laurent Gbagbo. Le pouvoir ivoirien s’appuie de plus en plus sur les milices qui ont commis de nombreux abus contre les Droits de l’homme : en mars, 120 manifestants appartenant à l’opposition ont été tués ; le 4 novembre, les milices ont attaqués les ministères occupés par des membres de l’opposition et ont brûlé les locaux d’au moins deux quotidiens de l’opposition. Face à l’inaction du gouvernement devant ces attaques, le sentiment d’impunité des milices ne cessent de croître.
Il faut que l’ONU protège les groupes vulnérables et réduise au silence les médias incitant à la violence. C’est ce que propose le projet de résolution déposé au Conseil de sécurité de l’ONU et il doit être accepté.

« Le piège ivoirien »
Auteur
Sami Naïr
Source
El Periodico (Espagne)
Référence « La trampa marfilena », par Sami Naïr, El Periodico, 16 novembre 2004.
Résumé Le 6 novembre, neuf soldats français ont été tués par les avions de Laurent Gbagbo et en représailles pratiquement toute l’aviation ivoirienne a été détruite. Cela a conduit à une escalade de la violence. La France est en train d’organiser l’évacuation de ses ressortissants alors que l’affrontement entre les forces gouvernementales et l’opposition semble inéluctable. En définitive, la France est prise au piège de sa propre politique africaine. Encore qu’il soit difficile de savoir si la France a une politique africaine. En effet, les intérêts de la France en Côte d’Ivoire sont minimes et les coûts sont plus importants que les gains. On ne peut pas non plus parler d’un positionnement stratégique car il n’y a rien à défendre.
En Côte d’Ivoire comme dans toute l’Afrique, la démocratie est une façade. Les Ivoiriens musulmans ou d’origine burkinabaise n’ont pas accès au pouvoir. Cela fait cinq ans, depuis le coup d’État de 1999, que la Côte d’Ivoire est en état de guerre civile. Même les accords de Marcoussis imposés par la France n’ont rien réglés car Gbagbo joue un double jeu. Tout en faisant mine d’accepter la position française, il continue sa lutte contre l’opposition et il organise des milices racistes. Dans ces conditions, la France n’a pas beaucoup d’options. Soit elle travaille avec l’ONU pour rétablir la sécurité dans le pays et on arrive à une situation à la chypriote, soit elle quitte le pays ce qui risque de provoquer un bain de sang, mais c’est aux Ivoiriens de régler la question.
La gauche française, quand elle était au pouvoir, voulait désengager la France d’Afrique car elle avait compris que la France n’avait plus les moyens d’être un État néo-colonial. La droite ne partage pas ce point de vue car elle a des intérêts privés en Afrique. La seule façon de régler la situation est une intervention forte de l’ONU et un départ de la France, mais il y a un risque qu’un régime fasciste se construise dans le pays.

« L’Europe devrait se réveiller face à la menace terroriste »
Auteur
Jaap de Hoop Scheffer

 |
 |
Ancien ministre chrétien-démocrate des Affaires étrangères des Pays-Bas, Jaap de Hoop Scheffer est secrétaire général de l’OTAN.
|
Source
The Independent (Royaume-Uni)
Référence « Europe should wake up to the threat of terrorism », par Jaap de Hoop Scheffer, The Independent, 15 novembre 2004 Ce texte est extrait du discours prononcé par l’auteur à New York devant le Council on Foreign Relations.
Résumé Chaque fois que je viens ici, et je suis venu souvent depuis le 11 septembre, je ressens ce grand fossé dans la perception de la lutte contre le terrorisme entre Américains et Européens. Il faut reboucher ce fossé.
Les États-Unis ont compris l’importance de la lutte contre les terroristes alors que l’Europe continue d’avoir des discussions compliquées pour savoir jusqu’où elle peut se permettre d’aller. C’est à l’Europe de rattraper son retard, pas aux États-Unis. Le terrorisme est une menace universelle car il nous combat non pas à cause de nos politiques ou de l’orientation de nos gouvernements, mais en raison de la nature même de nos sociétés : ouvertes, libres et démocratiques.
Le 11 septembre a eu un effet bien plus grand sur votre société que sur la nôtre. Même après les horribles tragédies de Madrid ou de Beslan, l’Europe n’a pas comblé le fossé qui la sépare de l’Amérique dans sa perception du terrorisme. Cet écart de perception a compliqué les relations transatlantiques.
L’assassinat dans mon pays d’un réalisateur par un fondamentaliste islamique prouve que nous devons enfin prendre les choses au sérieux.

« Un excellent choix »
Auteur
Theodore B. Olson
Source
Washington Times (États-Unis)
Référence « An excellent choice », par Theodore B. Olson, Washington Times, 15 novembre 2004.
Résumé De par mon expérience, je pense que le juge Alberto Gonzales a toutes les qualités pour devenir Attorney général. Il a l’expérience, l’intégrité et le dévouement à notre constitution que ce travail demande. C’est pourquoi je demande au Sénat d’approuver sa nomination aussi vite que possible.
Le juge Gonzales est un des confidents de George W. Bush les plus appréciés du président et leur bonne relation va les servir l’un l’autre tout en bénéficiant à la nation. Il est important qu’il y ait une relation de confiance entre l’Attorney général et le président car cela laisse au premier plus de marge de manœuvre, y compris pour dire non au président. En tant que dirigeant de nos forces de l’ordre et de nos opérations de renseignement, l’Attorney général a un rôle vital dans la protection de la population, surtout en temps de guerre. Or, en tant que conseiller de Bush, le juge Gonzales a eu un rôle clé dans l’adoption de notre système légal depuis le 11 septembre. Comme John Ashcroft, c’est un défenseur du Patriot Act et il combattra le crime tout en protégeant nos libertés.
Le président Bush a eu raison de choisir celui qui sera le premier hispanique à occuper ce poste.

|
|
|
 |
 |
|
 |